Le plan d’action pour le bio, que vient de présenter Martine Hansen, ne répond pas à l’effondrement de la biodiversité démontré par le Statec le mois dernier

Biorésistance

L’urbanisation et l’agriculture intensive sont les deux causes principales du déclin de la biodiversité
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 16.01.2026

« Je passe désormais un jour de moins au ministère de l’Agriculture », a déclaré Martine Hansen (CSV) ce mercredi dans les pages sportives du Wort. Depuis qu’elle remplace Georges Mischo, elle passe un jour par semaine au ministère des Sports, un autre au ministère de la Protection des consommateurs et une demi-journée au Conseil de gouvernement. Le temps disponible pour son portefeuille principal, l’agriculture, se réduit quand bien même les dossiers chauds s’accumulent.

Certes, elle ne porte pas celui du Mercosur, mais puisque le Vice-premier ministre Xavier Bettel (DP) est très discret sur le sujet, c’est elle qui se trouve en première ligne. Ce qui lui vaut de commettre des gaffes, comme lorsqu’elle assure soutenir les accords de libre-échange avec l’Amérique du Sud, tout en reconnaissant ne pas en connaître les détails. Une maladresse qui a courroucé la Centrale paysanne, qui s’est sentie trahie et l’a fait savoir.

Les négociations autour de la future Politique agricole commune (PAC) promettent également d’être explosives. Martine Hansen a calculé que, dans le meilleur des cas, il manquera dix millions d’euros par rapport à la période précédente pour soutenir l’agriculture luxembourgeoise. Les relations avec le monde agricole seront intenses dans les deux prochaines années, la nouvelle PAC devant être opérationnelle au 1er janvier 2028.

Et puis, il y a la nature. Le rapport « La biodiversité en chiffres », réalisé par le Statec et rendu public à la mi-décembre, donne une image claire de la situation de la biodiversité au Luxembourg. Ce n’est pas une surprise, elle va mal. Faute d’habitats en bon état et d’un réchauffement climatique dont les effets se font désormais cruellement sentir (notamment dans les forêts), c’est à un effondrement que l’on assiste. Trente pour cent des espèces d’oiseaux, 28 pour cent des poissons, 33 pour cent des reptiles, 29 pour cent des amphibiens et 35 pour cent des plantes vasculaires sont menacés d’extinction. « La situation est préoccupante », estime Nora Elvinger, directrice au ministère de l’Environnement face au Land. La biologiste souligne qu’allier l’agriculture intensive et la protection est effectivement « un challenge ».

Or Martine Hansen a dans les mains les leviers pour proposer un modèle agricole différent, plus respectueux de la terre dont les agriculteurs tirent leurs revenus. Avec l’urbanisation, l’agriculture est la principale responsable de la perte d’habitats. Entre 2007 et 2021, selon le rapport du Statec, 575 hectares de prairies ont été convertis chaque année en moyenne, principalement en champs de culture et en zones urbaines. Les pratiques agricoles intensives ne laissent pas de place à la biodiversité. Les oiseaux, qui vivaient au bord des chemins ou dans les tiges des champs moissonnés (moineaux friquets ou alouettes des champs, par exemple), sont en voie de disparition alors qu’ils étaient encore communs il y a une quinzaine d’années. La pollution de l’eau par les pesticides utilisés dans les cultures et les engrais pulvérisés (notamment ceux qui se dégradent en nitrates) est inquiétante.

Un article publié ce mercredi dans la revue scientifique britannique Proceedings of the Royal Society vient de montrer qu’en France, les oiseaux sont moins nombreux dans les secteurs où l’on vend le plus de pesticides. Très complète, l’étude porte sur 242 substances toxiques et prend en compte d’autres facteurs, notamment l’intensification de l’agriculture ou la diversité du paysage.

Le Méco plaide depuis des années pour l’organisation d’une table ronde autour de l’agriculture biologique réunissant tous les acteurs du monde agricole. « Nous ne comprenons pas le refus de la ministre Martine Hansen (CSV), nous avons tous à gagner à parler ensemble, eux comme nous », souligne Blanche Weber. La présidente du Méco n’accable pas les agriculteurs, « ils ont d’autres problèmes au quotidien, il est logique qu’ils ne thématisent pas la perte de la biodiversité ». Elle reconnaît aussi qu’ils travaillent sur des modèles qu’ils n’ont pas choisis, dictés depuis l’après-guerre par la politique agricole de l’Union européenne. Mais elle ne comprend pas l’arc-boutement de la ministre, qui continue à défendre ce vieux modèle où la productivité est l’alpha et l’oméga. « On ne peut pas tolérer cette perte de biodiversité, d’autant que l’agriculture en dépend. Et on ne peut pas se satisfaire non plus que les taux de pesticides soient en dessous des normes légales : ce sont des produits dangereux dont les effets cocktails sont mal connus. Il faut tendre à les faire disparaître de notre alimentation, c’est une question de santé publique. »

Elle a toutefois peu d’espoir et regrette que le ministre de l’Environnement Serge Wilmes ne s’affirme pas comme un contrepoids efficace. D’ailleurs, les relations entre les deux ministères sont fraîches et la pauvreté des liens tissés entre les différentes administrations laisse croire à un enlisement durable. Ces problèmes ne sont pas nouveaux, ils existaient aussi dans les précédents gouvernements. « Mais il y avait quand même des moments d’échange qui ont malheureusement complètement disparu aujourd’hui », soupire Blanche Weber.

Cette absence de ponts entre la Héichhaus et la place de la Constitution s’illustre dans le plan d’action national pour l’agriculture biologique (PAN-Bio 2026-2030), que l’ancienne directrice du Lycée technique agricole a présenté juste avant Noël. Lors de la commission Agriculture du 8 janvier, Martine Hansen a reconnu avoir entendu les premières critiques. « Certains disent qu’il n’est pas assez ambitieux, mais je pense qu’il est plus motivant pour les agriculteurs de fixer des cibles réalistes », a-t-elle justifié. Or les critiques portent justement sur les objectifs, ou plutôt sur leur absence. Martine Hansen ne table que sur une croissance de la superficie travaillée en bio de un pour cent par an, pour atteindre quinze pour cent en 2030.

Dans le PAN-Bio 2030, la biodiversité ne fait l’objet d’aucun chapitre ou mesure spécifique. Aucun objectif n’est assigné pour préserver les habitats ou les espèces. Le plan d’action national ne met pas en place le lien entre développement de l’agriculture biologique et protection de l’environnement.

Lors de la réunion de la commission Agriculture, Martine Hansen a reconnu que son plan n’en était pas vraiment un. « Il s’agit d’un cadre », a-t-elle affirmé. « Avant de lancer des projets-pilotes, nous avons besoin de réaliser des études, d’avoir des statistiques pour mieux connaître les opportunités du marché. » Assise à ses côtés, la cheffe de service de l’Agriculture bio au ministère, Monique Faber, assurait qu’il ne servait à rien d’aller trop vite parce qu’ « Il ne suffit pas de produire, il faut trouver des débouchés. »

La grande idée du PAN-Bio est donc de construire des filières, qui iront de la production à la commercialisation, en passant par la transformation. On touche de près à l’enfonçage de porte ouverte. La haute fonctionnaire cite en exemple les fruits et légumes, les poulets et les légumineuses comme cibles potentielles. En somme, pratiquement tout ce que produisent les agriculteurs luxembourgeois, à l’exception de la viande bovine, car « les filières existent déjà, on les trouve dans les Cactus et chez Restopolis ».

Une des critiques les plus sévères est venue d’un député de la majorité : Luc Emering. Le libéral, agriculteur bio, n’a pas caché son scepticisme ni dans le fond, ni dans la forme. « Je suis déçu, ce plan n’emmènera pas le secteur bien loin. Vous parlez de marché à développer, mais je ne vois pas ce que vous proposez de nouveau. Hormis les cinq pour cent de produits bio en plus que doit acheter Restopolis d’ici 2030 (pour passer de 25 à trente pour cent, ndlr), le plan ne contient rien de concret. »

Le premier échevin de Dippach a même fait part de son inquiétude, car tous les efforts semblent orientés vers Restopolis, spécialiste des cantines de lycées. Il estime que cela pourrait être dangereux. « Nous dépendons de leurs achats. Si cela ne devait plus marcher avec Restopolis, tout le secteur s’effondrerait. » Emering aimerait que le plan appelle à une diversification des débouchés, arguant de surcroît que « Restopolis est fermé trois mois par an, pendant les vacances. »

Martine Hansen envisage du bout des lèvres des discussions avec les hôpitaux, mais Jean-Paul Schaaf (CSV) prévient que les négociations seront difficiles car les prix des produits locaux et bios sont plus élevés et que c’est la CNS qui fixe le ticket des repas. La ministre pense aussi à l’armée. Cette fois, c’est Luc Emering qui signale que les critères très spécifiques demandés par les militaires sont compliqués à respecter. La teneur des débats démontre, en tout cas, que le ministère n’a pas réellement travaillé le sujet. Dans la liste déroulée le 8 janvier, il ne reste finalement plus que la cantine de la fonction publique (gérée par la CGFP).

Étonnamment, Martine Hansen n’évoque le programme Natur Genéissen qu’en coup de vent. Pourtant, ce projet initié par le Sicona en 2013 et opérationnel depuis dix ans, ouvre avec succès l’accès aux cantines scolaires à des producteurs locaux. « L’idée de départ était de récompenser les agriculteurs qui faisaient l’effort de respecter l’environnement », explique au Land Yves Schaack, coordinateur du projet. « Nous communiquons une liste de producteurs aux communes et ce sont les cuisiniers des cantines qui choisissent ce qu’ils veulent. »

Le succès est indéniable. Le programme Natur Genéissen est aujourd’hui présent dans une cinquantaine de communes. Actuellement 52 producteurs y participent. « Le bouche-à-oreille est très efficace et une demi-douzaine d’agriculteurs, souvent en conversion vers le bio, souhaitent rejoindre le réseau. Nous devons encore vérifier que leurs exploitations répondent aux exigences du cahier des charges », indique Yves Schaack.

À Walferdange, Natur Genéissen a permis d’atteindre près de cinquante pour cent de produits bio dans les cantines scolaires. « L’avantage est que tout est contrôlé chaque trimestre par le Sicona. Ce n’est pas du greenwashing, il y a un vrai suivi », apprécie Jessie Thill (Déi Gréng), première échevine de la commune et vice-présidente du Sicona.

Malgré tout le bénéfice qu’en ont retiré les agriculteurs, le Sicona (également épaulé par les parcs naturels) n’a jamais été aidé par le ministère de l’Agriculture pour ce projet. « Nous avons rencontré Martine Hansen en début de législature pour lui présenter Natur Genéissen, elle avait trouvé l’initiative intéressante, sans souhaiter que le ministère y participe », avance Yves Schaack. Les subventions attribuées depuis le début par le ministère de l’Environnement (via le Fonds pour la protection de la nature) devaient, elles, s’arrêter cette année, mais une rallonge pourrait être accordée. À partir de 2027, ce sera donc aux communes d’assumer seules le coût de l’initiative. Le « soutien » dont s’est prévalue Martine Hansen devant les députés n’est que moral.

Claire Wolff, du Méco, rêve que « l’agriculture bio puisse profiter des mêmes efforts que ceux mis en place pour la transition énergétique. » Cela n’en prend toutefois pas le chemin.

Erwan Nonet
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