Il n’est pas aisé de connaître la vie de Laura Hendriks. « En tant que thérapeute, je suis un outil et je ne peux pas trop révéler ma personnalité », explique la sexologue, officiant depuis un peu plus de huit ans du côté du Glacis. La Luxembourgeoise estime ainsi que moins les gens en savent sur elle, mieux c’est. Cette retenue s’inscrit dans une règle déontologique, celle de préserver un cadre neutre permettant au patient de se sentir pleinement libre de s’exprimer, sans chercher à ménager le thérapeute et sans craindre d’être jugé.
Après un bachelor en sociologie et anthropologie, Laura Hendriks se lance dans un master en Études de la population et du développement à l’Université Libre de Bruxelles. Dans ce cadre, elle part pendant quatre mois au Nicaragua en tant qu’assistante au sein de l’association Inhijambia. Dans les bidonvilles de la capitale, Managua, elle rencontre la pauvreté, la délinquance, les enfants des rues, les femmes battues, la violence, la toxicomanie. Henriks est aussi frappée par la prostitution, les abus sexuels et la parentalité précoce. Une prise de conscience qui va la faire modifier ses plans de carrière : « De base, je voulais travailler dans ce genre d’organisme, j’étais attirée par les grandes institutions comme les Nations Unies et la Commission européenne mais, après cette expérience, je voulais avant tout rester en contact avec les bénéficiaires, travailler avec les gens ». Laura, qui vient d’une famille où la nudité et la sexualité, perçues comme naturelles, n’étaient pas taboues, réalise qu’avoir un rapport sain au corps, à l’autre, n’est pas donné à tout le monde. Elle fait alors le choix de se remettre sur les bancs de l’université et d’enchaîner avec un master en Sciences de la famille et de la sexualité. Elle suit également plusieurs formations pour se spécialiser et obtient, entre autres, un certificat en approche multidisciplinaire des abus sexuels.
Aujourd’hui, Laura Hendriks travaille auprès d’un public varié et reçoit des personnes qui ont des problèmes de couple, d’autres qui ont des dysfonctionnements sexuels ou des troubles du désir. « En général, les gens ont tous l’impression qu’ils sont des pervers », témoigne la thérapeute. La faute, selon elle, au tabou autour de la masturbation. Laura Hendriks se demande pourquoi « quelque chose d’aussi naturel et commun » soit encore diabolisé. Pourtant, le corps met en place des fonctionnements pour s’assurer que l’espèce va se reproduire et la masturbation en fait partie car elle entretient un désir mental. La thérapeute donne toujours cet exemple : « Si je vais régulièrement au restaurant, j’aurais toujours envie d’aller au restaurant car j’y ai pris goût. Mais, si j’y vais deux fois par an seulement, le désir n’est pas entretenu… » Qui plus est, la masturbation entretient les muscles du périnée et joue le rôle d’un régulateur naturel du stress grâce aux hormones du plaisir.
Bien que la praticienne salue les avancées en termes d’éducation sexuelle, elle estime que l’enseignement est toujours insuffisant. Celui-ci se réduit souvent à évoquer les risques liés à la sexualité, comme les maladies sexuellement transmissibles ou la contraception, laissant de côté son aspect positif, lié au bien-être. « Il n’y a personne pour parler de la masturbation alors que c’est la base pour apprendre à connaître son corps puis pouvoir communiquer à l’autre ce dont on a besoin », se désole-t-elle. La thérapeute espère aussi une meilleure sensibilisation autour de la pornographie et plaide ainsi pour une éducation sexuelle au sens large.
La sexologue reproche à certains médias de tout expliquer par un biais social et culturel et de nier la composante biologique dans les comportements humains. « Tout n’est pas lié au patriarcat », soutient-elle, détaillant : « Les femmes produisent plus d’ocytocine, l’hormone de l’attachement. C’est physiquement et mentalement plus compliqué pour elles d’avoir des rapports sans lendemain. » Suivant toujours cette théorie évolutionniste, Laura Hendriks les oppose aux hommes, « programmés pour distribuer leurs spermatozoïdes afin d’assurer la reproduction de l’espèce ». Aussi, si hommes et femmes ont besoin d'intimité émotionnelle et d’intimité physique au sein d’un couple, la hiérarchie entre les deux serait différente selon le genre. Les femmes auraient besoin de partager cette intimité émotionnelle pour ressentir l’envie d'être proche physiquement tandis que les hommes auraient besoin de cette intimité physique pour être proches émotionnellement. La thérapeute précise néanmoins qu’il s'agit de prédispositions, de tendances, les contre-exemples existent évidemment.
Laura Hendriks voit aussi d’un œil inquiet ce qu’elle considère comme de la politisation des questions liées à l’identité et à l’orientation sexuelles. « On observe aujourd’hui une tendance croissante à se baser sur l’affirmation identitaire des personnes pour leur prise en charge, ce qui va complètement à l’encontre de notre travail thérapeutique », assure-t-elle. La sexologue mentionne en exemple les personnes se disant asexuelles :
« On sait au niveau des statistiques et des recherches que ce sont souvent des gens qui ont vécu des expériences négatives et dont l’affirmation va évoluer durant la thérapie ».
À propos de l’affolement médiatique sur les jeunes qui font moins l’amour qu’avant, Laura Hendriks rappelle que l’âge des premiers rapports reste stable depuis une trentaine d'années mais relève cependant un « léger puritanisme » pour cette catégorie d’âge : moins de sorties, d’alcool… et moins d’opportunités d’avoir des relations sexuelles. « Or, le sexe, c’est comme tout, pour être doué, il faut pratiquer régulièrement ! », s’amuse-t-elle. Elle souligne aussi un contrôle toujours plus important du corps, qui passe par l’hygiène de vie ou encore les données des applications ou montres connectées, laissant également moins de place au lâcher-prise, nécessaire à une sexualité épanouie.
Laura Hendriks note encore d’autres évolutions liées aux relations amoureuses depuis qu’elle exerce. L’ouverture de son propre cabinet de sexologie a eu lieu la même année que #MeToo, un mouvement qu’elle soutient dans l’ensemble et pour lequel elle se bat. Cependant, si elle reconnaît l’avancée incontestable de cette libération de la parole des femmes, elle précise que, comme dans tout mouvement d’ampleur, #MeToo a aussi produit des effets secondaires plus complexes. Elle observe ainsi que, dans certains contextes, la revendication du statut de victime peut être mobilisée de manière excessive ou instrumentalisée, notamment dans des situations de conflit personnel, professionnel ou conjugal. « Ces dérives, bien que minoritaires, ne sont pas sans conséquences. Elles contribuent parfois à installer un climat de méfiance généralisée dans les relations entre hommes et femmes », estime-t-elle, précisant qu’interroger ces excès ne revient ni à nier les violences réelles ni à discréditer la parole des victimes. « Au contraire, c’est précisément en maintenant une exigence de discernement, de rigueur et de justice que le combat contre les violences peut conserver sa légitimité et sa force », affirme-t-elle encore.
Les interrogations autour de l’orientation sexuelle et du genre sont aussi beaucoup plus présentes. Tout comme celle du polyamour, les gens remettant plus en question l’exclusivité sexuelle et relationnelle. Sur ce point, Laura Hendriks met en garde : « Ce sont généralement chez les couples formés depuis vingt ans ou plus que ça marche le mieux, ceux qui ont simplement envie de changement mais dont les piliers, que sont l’intimité physique et émotionnelle, sont stables. Pour les jeunes couples, les risques de jalousie sont plus importants ». Au Luxembourg, les couples font aussi souvent face à un autre défi : celui des différences culturelles. Par exemple, les Allemands sont généralement plus à l’aise avec la nudité que les Français tandis que ces derniers ont tendance à associer la fellation à un acte de soumission, contrairement aux pays du nord, qui en ont une perception inverse dans le sens où la femme maîtrise le plaisir de l’homme.
« J’adore ce métier », s'enthousiasme Laura Hendriks. Si la sexologue peut faire face à des sujets très lourds, elle estime que ses patients sont souvent « très motivés à évoluer ». Celle qui avait commencé par étudier la sociologie et l’anthropologie se dit passionnée par l’être humain et travaille aujourd’hui au cœur de sa partie la plus intime. Dans une société où la sexualité est à la fois surmédiatisée, politisée et encore largement taboue, elle défend une approche pragmatique et rappelle l’importance de la sexualité pour le bien-être général et des relations épanouies.