Théâtre

Magnifiques funérailles

d'Lëtzebuerger Land du 08.10.2021

On doit l’avouer, le théâtre de Renelde Pierlot prêche les convaincus. Depuis son spectacle Voir la feuille à l’envers monté en 2019, dès qu’on lit son nom dans un programme, on signe instantanément. Et la direction des Théâtres de la Ville de Luxembourg est bien tombé d’accord avec nous. Pour leur première création de la saison, les voilà à commander une pièce à la metteure en scène luxembourgeoise, dans le souhait de provoquer une rencontre entre son théâtre et le travail novateur de l’ensemble de musiques contemporaines United Instruments of Lucilin. Et la popote rédigée sur le papier, fonctionne autant qu’en vrai, dans le partout du théâtre des Capucins.

Entre musique contemporaine, texte, théâtre d’espace et danse, voilà le Lucilin et Pierlot investir le moindre recoin du théâtre des Capucins. Comme à son habitude, la théâtreuse offre un parcours spectaculaire in situ, dans lequel on lui demande de répondre aux questions alertes du cycle « mémoires et résilience », initié cette saison par les TDVL. Au sortir d’une pandémie qui fait encore pleurer tant d’endeuillés, Tom Leick-Burns, maestro du lieu, provoque cette rencontre entre deux personnalités incongrues des scènes luxembourgeoises du théâtre et de la musique contemporaine.

Dans ce « retour à la vie », d’après les mots de Pierlot, la troupe éphémère – ou plus, peut-être – s’attaque à la mort, pour parler surtout de ceux qui vivent avec elle, en l’attendant. La conscience de notre propre fin pousse à interroger la mort. Elle est une expérience irrémédiable et totalement commune aux « provisoires » que nous sommes. Ainsi, Renelde Pierlot s’intéresse au « mourir », les pratiques l’entourant, les croyances qu’associent ceux qui restent, les rites que l’on offre à ceux qui partent, pour qu’il « repose en paix », et tout le decorum associé. Thématique universelle et intemporelle, plus que jamais dans ce contexte, le décor est vite planté quand, au début, les quatre comédiens portant un simulacre de cercueil se frayent un chemin entre les spectateurs impatients dans le foyer, pour ouvrir cette veillée funéraire.

Là devant la chapelle désacralisée devenue théâtre, on parle des morts pour les honorer, et braver notre destin commun. Certaines larmes coulent déjà, les mouchoirs se froissent sur les nez. Chez les crocodiles l’émotion est déjà brutale, en cinq mètres seulement parcourus aux abords des Capucins. Ouvrant les portes du lieu de culte théâtral, on entre dans un nouveau rituel, des pleureuses nous accueillant dans des gestes flottants et des postures calquées sur les anciennes représentations d’adieux aux décédés.

Pierlot s’empare ainsi de toute une iconographie pour mélanger les cultures, religions, sociétés dans un sens profond de la mise en scène. Ce n’est pas tant une réinvention des rituels qu’une appropriation scénique. Pourtant si les images que la metteure en scène dessine sont fortes et belles, elles n’ont rien de très surprenant non plus. La mort étant tellement symbolisée, esthétisée de partout et depuis toujours.

Accompagné jusqu’au cœur du lieu de la veillé – la scène transformée – autour de nous, tout le monde fait la gueule, Let Me Die Before I Wake n’est logiquement pas une marrade et se retrouve à la franche limite du « pousse aux larmes » dans une scène de toilette mortuaire captivante, mais un brin interminable. Une personne dans le public, commence à kipper, la chaleur monte sous les projecteurs de scène, autant que les angoisses. La force du spectacle vivant est ainsi faite que le vrai, en scène, peut nous atteindre au point de nous faire chuter. Néanmoins, Pierlot nous rattrape dans nos émotions – ou les brises c’est selon – en balançant une rapide reprise burlesque d’Antigone, venant détendre l’atmosphère mais aussi flinguer l’immense travail dramatique qui s’installait furieusement. C’est un dommage.

Sur scène ça tient fort. Aucun ne dérape, l’équipe est solide. Rarement on aura vu une telle qualité globale dans la présence scénique, le jeu, la performance au sens large. L’association de cette dizaine d’artistes est symbiotique. Et s’il y a bien une chose que Renelde Pierlot aime à donner à ses interprètes, c’est la liberté d’exprimer leur créativité, et clairement, avec ce casting en or, ça fonctionne merveilleusement bien.

Quand la tristesse nous submerge, que les verres ont été levés en l’honneur de ce qui sont partis, nous voilà guidés vers ce qu’on nous décrit comme « la boîte de nuit »… Une rupture regrettable qui vient tuer ces si belles émotions que la troupe venait de nous offrir. Pourquoi noyer le poisson dans une forme de positivisme forcé ? Pierlot a ce toc dans son théâtre que de ne pas vouloir nous laisser être seulement triste ou heureux, elle veut tout à la fois faire pleurer, puis rire, ne nous laissant que peu de temps pour faire exister les sanglots, nous laisser être submergé par ceux-ci.

Les représentations du genre sont innombrables, et viennent d’un besoin socioculturel que de représenter ce fait inévitable, que de croire à un « ensuite », et d’ainsi convoquer attitudes et rites pour faire corps avec cette inconnue, tout de noir vêtue. Il y a près de dix ans lors de la huitième édition du Festival Hop Hop Hop à Metz, la Compagnie Turbo Cacahuète, avec L’enterrement de Maman, nous avait « vacciné » du modèle de représentation saugrenu du registre mortuaire. On a tendance à rendre ces rituels sacrés, inébranlables, impossible à tourner en ridicule et pourtant, dans leur esthétique, méthodologie, programme, ils sont un vivier de possible théâtral. Et Pierlot le prend comme tel, tantôt lieu du premier degré, puis espace de poésie sentimentaliste, et bien-sûr monde de dérision où l’on singe Antigone, fable parmi les fables où la mort est reine mère, et où le personnage éponyme qui finit enterrée vive, sans avoir droit au protocole d’usage. Ces rites, c’est bien là-dessus que s’attarde Pierlot, pour les démystifier certes, mais sans nous permettre de renvoyer dans les cordes tous glossaires positivistes autour de l’enterrement, alors qu’on aurait peut-être préféré pleurer nos morts, pour de bon.

Godefroy Gordet
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