Les voies de l’art sont parfois aussi impénétrables que d’autres, censées avoir valeur d’exemple. Les unes et les autres tiennent peut-être du mystère. Et pour les créations artistiques qui entrent dans le circuit commercial, interviennent alors les desseins et les lubies des collectionneurs, et souvent de façon dramatique les aléas, les catastrophes de l’Histoire. Le vingtième siècle n’en a pas été pauvre. Les pertes ont été nombreuses, les disparitions, les spoliations légion. Et nous n’en avons toujours pas fini à réparer les injustices, à force de restitutions, bien difficiles. De nouvelles décisions américaines ne rendent pas le terrain plus sûr.
De quoi donner raison à l’ORF, la télévision autrichienne, d’intituler (pour jouer en plus de l’allitération) Kunst Krimi Klimt un documentaire mis au programme juste avant les fêtes de fin d’année. Il porte sur un tableau de Gustav Klimt passé pour disparu depuis 1938, ressurgi au printemps dernier à Maastricht, puis mis en vente (sans succès) à la TEFAF par la galerie viennoise Wienerroither & Kohlbacher. Mais il faut reprendre les choses depuis la case départ et porter aussi de l’intérêt à un deuxième tableau, un portrait du même prince ghanéen, peint lui par Franz von Matsch, qui a trouvé le chemin de notre marché-aux-poissons à la suite d’une vente aux enchères chez Sotheby’s en octobre 2020.
Nous sommes en 1897 et Vienne, dans l’ébullition de la fin de siècle, non encore au bord du précipice, n’en a que pour une exposition ethnographique, Im Tiergarten am Schüttel (Prater). Ah, on aimait à l’époque aller voir les indigènes d’Afrique (ne nous arrêtons pas à ce voyeurisme des temps colonialistes) et là, les Viennois étaient servis par un groupe emmené par le prince ghanéen William Nii Nortey Dowuona. Le jeune Africain a captivé deux artistes, Gustav Klimt et Franz von Matsch, qui partageaient d’ailleurs le même atelier. Ils se sont séparés très vite après, leurs esthétiques ne s’entendant plus.
L’un et l’autre font au même moment le portrait du prince. Matsch le peint de face, Klimt le fait se tourner un peu, légèrement de profil, avec un arrière-fond qui commence à fleurir. Le tableau de Klimt fait partie en 1928 de l’exposition commémorative à la Sécession. Après cette dernière apparition publique, il se retrouve dans une famille juive et sa propriétaire, Ernestine Klein, le fait passer en Hongrie dix ans plus tard pour qu’il échappe à la saisie par les nazis. Avec la promesse, toutefois, qu’il sera rendu après la guerre. En été 2023, c’est à partir d’une photo de mauvaise qualité que les galeristes en prennent connaissance, les autorités hongroises accordent son exportation. Il s’agirait d’un peintre anonyme, la valeur serait de quelque 125 euros. Mais il ne faut pas attendre longtemps pour que les recherches assurent la paternité de Klimt. Aujourd’hui, sur requête hongroise, le tableau a été saisi. Il est bloqué à Vienne en attente d’une décision de la justice et, parallèlement, une démarche de restitution a été entreprise.
Voilà, en résumé, les aventures de l’œuvre de Klimt. Elles ont permis de façon heureuse d’en savoir plus également sur celle de Matsch qui avait frappé l’oeil du responsable du MNAHA dans le catalogue de Sotheby’s. Provenance du tableau, collection privée et galerie new-yorkaises. Rien de plus. Au contraire, le tableau y figurait comme Portrait of a man, tout simplement, de date incertaine, qualifié d’« enigmatic », et d’un style académique contrastant avec le sujet non conventionnel.
Deux portraits, en conclusion, qui ont connu des destins bien particuliers. L’un a fini par hasard dans un musée, alors que, pour l’autre, l’avenir reste ouvert. Deux portraits très proches, mais dont les auteurs font la différence : celui de Matsch avait été estimé par Sotheby’s entre 25 et 35 000 dollars, pour celui de Klimt, à Maastricht, la galerie Wienerroither & Kohlbacher a demandé 15 millions d’euros. D’autres voies impénétrables, mais affaire de marché de l’art dans le monde du capitalisme financier.