Un plat qui se mange froid

d'Lëtzebuerger Land du 16.01.2026

L’axe OGBL-CGFP aura tenu vingt ans. Il est aujourd’hui bel et bien brisé. Pour la cohésion sociale d’un pays dont le marché de l’emploi est divisé entre secteurs public et privé (et entre Luxembourgeois et non-Luxembourgeois), ce n’est pas une bonne nouvelle. Ces derniers mois, la puissante confédération s’est enfermée dans sa logique corporatiste. Une dynamique que Nora Back et Patrick Dury risquent d’exacerber par un nouvel ultimatum : Si l’Union des syndicats n’est pas admise aux négociations sur l’accord salarial dans la fonction publique, la CGFP devrait, elle aussi, être exclue du Comité permanent du travail et de l’emploi (CPTE). Une question « d’égalité de traitement », mais également de « transparence », les accords salariaux ayant « un énorme impact budgétaire », estimait Dury sur RTL.

Portée à la première réunion avec le nouveau ministre du Travail, Marc Spautz (CSV), cette revendication n’est, en soi, pas nouvelle. Cela fait des années que l’OGBL, hégémonique dans le secteur paraétatique dont les conventions collectives sont largement liées aux accords salariaux, demande une place à la table des négociations. Or, c’est la première fois que l’OGBL relie cette revendication à une menace visant explicitement la CGFP. Difficile de ne pas y voir une revanche pour la désolidarisation de la CGFP en amont de la grande manif du 28 juin. L’épisode a créé de nouveaux clivages, que les remarques, répétées et assumées, de Patrick Dury sur « l’apartheid » entre privé et public ont exacerbés. Pour justifier son absence à la manif, Romain Wolff s’était, lui, référé au « Käroptrag » de la CGFP : Le travail du dimanche, les conventions collectives et les horaires d’ouverture ne concerneraient pas la confédération qu’il préside. Ce qui soulève la question pourquoi celle-ci continuerait à siéger au sein du CPTE, qui est justement censé se concerter sur le droit du travail privé. (Le prochain sujet sera le travail de plateforme.)

Les nerfs sont toujours à cran, les susceptibilités restent vives. Le fait que Marc Spautz a accueilli la CGFP dès lundi, c’est-à-dire deux jours avant l’OGBL et le LCGB, n’aura pas aidé. Après avoir humilié Luc Frieden et contribué à démissionner Georges Mischo, l’Union des syndicats tente donc un nouveau coup de force. Or, son argumentaire reste boiteux, tout comme sa légitimité dans la fonction publique est réduite. C’est ce qu’ont confirmé les dernières élections pour la Chambre des fonctionnaires. La CGFP a réussi à consolider sa suprématie, et y occupe désormais 23 des 24 sièges, alors que l’OGBL a coulé. Dans certains groupes, le syndicat n’avait pas réussi à monter des listes, dans d’autres, les alliances avec des transfuges (comme l’ancien président du syndicat de police SNPGL, Pascal Ricquier) ont fait pschitt. Pire, le SEW a perdu son mandat auprès des enseignants du fondamental. Quant au LCGB, il n’avait pas présenté de listes. On imagine donc mal le ministre Serge Wilmes convier l’Union des syndicats aux négociations à huis-clos.

Nora Back rompt avec la doctrine de Jean-Claude Reding, qui avait misé, dès 2005, sur une alliance avec la CGFP dans des dossiers cruciaux comme l’index ou les retraites. Il s’agissait pour le « syndicat no1 » de compenser l’érosion de son poids électoral. Plus ouvert (et moins étroitement nationaliste) que son prédécesseur, Romain Wolff jouait le jeu. Mais le président de la CGFP semble avoir perdu la main. Sur la question s’il fallait rejoindre les salariés du privé dans la rue ou non, il aurait été « hin an hir gerass », avouait-il, le mois dernier au Land. Il aurait fini par suivre sa base : « Wann ee gesäit, et geet an déi doten Richtung, da geet een dee Wee mat ». Romain Wolff, qui aura 65 ans en mars, vient d’entamer sa dernière présidence qui devrait courir jusqu’à la fin 2028. Contacté par le Land, il n’a pas souhaité commenter le dernier épisode de la guérilla syndicale. C’est la FGFC (liée à la CGFP par un accord de coopération), qui s’en est chargée. Dans un communiqué au vitriol, le syndicat des fonctionnaires communaux épuise le champ lexical pour pourfendre l’OGBL et le LCGB : « Machtgier », « plumper Populismus », « Dominanz ». Le tout sous une caricature générée par l’IA où on voit Back et Dury en figurines d’échecs, la première comme reine, le second comme pion.

Bernard Thomas
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