Des plaintes contre l’université et une critique en fond de sa gouvernance. Le rôle du président, Yves Elsen, et ses intérêts économiques dans la recherche posent question

Reliability and Trust

Conférence de presse de crise le 13 novembre à Belval. Au centre, le recteur Jens Kreisel
Photo: PSOcl
d'Lëtzebuerger Land du 23.01.2026

« Le personnel de l’Université du Luxembourg réclame une intervention gouvernementale », Virgule, il y a un mois. « Harcèlement, abus de pouvoir : Ils témoignent d’un malaise à l’Université du Luxembourg », Le Quotidien, le 12 novembre 2025. « Harcèlement, abus de pouvoir : Des anonymous manifestent contre l’Uni.lu », RTL.lu, le 19 septembre 2025. Voici les trois premiers liens « actualité » proposés par Google cette semaine avec les mots clés « Université du Luxembourg ». Face à cette mauvaise presse, trois députés se sont saisis du sujet : Françoise Kemp (CSV), Liz Braz (LSAP) et Sven Clement (Pirates). En réponse à des questions parlementaires, les services de la ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, Stéphanie Obertin (DP), ont versé des données chiffrées. Par exemple, cinquante licenciements et 163 départs volontaires entre 2020 et 2025 dans une université créée en 2003 et qui emploie aujourd’hui 2 687 personnes. Quatre licenciements ont été contestés. L’université a été condamnée à deux reprises pour leur caractère abusif. L’un d’entre eux était tellement abusif que le chercheur-enseignant en droit civil qui avait déposé plainte a fait appel de la condamnation de l’université pour faire valoir le manque à gagner provoqué par la rupture anticipée de son contrat de travail.

La décision rendue par le tribunal du travail le 21 octobre dernier fait état des « signalements » du chercheur auprès de la hiérarchie, jusqu’au recteur, Jens Kreisel. Il se disait victime de « harcèlement » de son supérieur hiérarchique. La direction de l’université avait reconnnus que « certains propos et certaines attitudes » étaient « inappropriés et inacceptables ». Les mesures nécessaires ont été prises afin d’y remédier, avait-elle affirmé. Un autre supérieur hiérarchique avait été désigné. Mais en réaction à ces signalements, le chercheur aurait été « victime de représailles, consistant notamment en la suppression de sa liberté de déplacement, ainsi qu’en des actes d’intimidation, de coercition, d’ostracisme, de harcèlement, et de traitements inéquitables et défavorables », a-t-il fait valoir durant le procès. Cette campagne aurait culminé avec la résiliation anticipée de son contrat de travail. Le professeur coupable des « actes inacceptables » est toujours en poste.

Clusterfuck à la faculté de droit et de finance

Ce mardi, les juges administratifs entendaient des plaidoiries dans d’autres recours contre l’université. Ils ont été déposés par trois professeurs assistants et un professeur associé. Ces derniers contestent la décision du recteur de l’université, Jens Kreisel, de ne pas leur accorder la promotion à laquelle ils aspiraient. Ces procédures ouvertes devant les juridictions administratives portent sur la validité de la composition de la commission externe qui a conseillé les refus des quatre candidatures à la promotion. Entre fin août et début septembre 2023, des premières compositions de commissions avaient été proposées par le directeur du département de finance, Christos Koulovatianos, à sa supérieure hiérarchique, la doyenne, Katalin Ligeti. Après quelques jours de discussion, la cheffe de la FDEF (faculté de droit, d’économie et de finance) avait donné son « feu vert » pour ces formations d’experts. Puis elle avait soumis pour validation au recteur, conformément à la procédure.

Mais mi-octobre, Katalin Ligeti a fait volteface, prétextant découvrir des conflits d’intérêts dans lesdites commissions. Une nouvelle composition de groupe a été pensée par un professeur hambourgeois présenté comme consultant externe mais parfaitement connu de la faculté et de sa doyenne puisqu’il y enseigne régulièrement. Contactée par le Land, la doyenne soutient que « le fait qu’une personne ait proposé certains membres pour une commission d’évaluation, alors que cette personne avait effectué, par le passé, une mission pour l’université et y occupe un poste de vacataire à l’heure actuelle, n’a pu créer aucun conflit d’intérêts ». En février, cette commission (inféodée à la doyenne, selon les plaignants) a rejeté les demandes des aspirants à la promotion.

Ce mardi, l’audience (en référé) n’a porté que sur des documents que l’université ne veut pas produire, à savoir les rapports d’avis déposés à la commission externe par la doyenne de la faculté et le chef du département. « Nous considérons que ce sont des communications internes qui ne doivent pas être communiquées dans le cadre d’un dossier administratif », a répété Romain Adam, avocat d’une université qui se dit « transparente » par ailleurs. L’administration devrait « disposer d’un espace protégé pour des débats internes sur des appréciations personnelles » formulées avec l’assurance qu’aucun regard impudique ne serait porté dessus, a poursuivi l’avocat de l’Uni.lu.

Les professeurs restés assistants ou associés voient comme élément déclencheur de la volteface de la doyenne la candidature de l’une d’entre eux, Diane P., au conseil universitaire, assemblée de quarante personnes (dont 24 votants) représentant les 10 000 ressortissants de l’université. Selon différents témoignages, Katalin Ligeti aurait préféré pour cette élection au conseil deux autres candidats issus des deux autres unités académiques de la FDEF, l’une du département de droit (domaine de compétence de Ligeti) et l’autre du département d’économie-gestion. « When I asked something of your colleagues I got a no. I think I had enough of this. They can say no to me. But I shall do the same with them, too », avait-elle prévenu fin septembre 2023 dans un message au directeur du département de finance. Koulovatianos s’est ensuite associé aux plaignants dans une recherche de « transparence ».
La doyenne présente ce petit groupe comme un « clan ». S’y ajoute le conjoint de Diane P., le seul aspirant promu parmi les postulants. Ce dernier a été visé par une enquête disciplinaire pour mauvaise conduite lors d’une réunion après une plainte de la doyenne déposée auprès du recteur. Est aussi visé un autre candidat, déchu lui. Le directeur du département de finance a lui aussi fait l’objet d’une dénonciation de Ligeti pour harcèlement (« mobbing behaviour »). Des rappels à l’ordre écrits, l’une des sanctions recensées par la convention collective, ont été envoyés aux personnes désignées. Les professeurs sanctionnés, revendiquant le statut de lanceurs d’alerte, les contestent devant le tribunal du travail. Les plaidoiries sont prévues ce 25 février. Le volet administratif (la contestation des non-promotions) sera plaidé en novembre 2027.

Vilain petit canard

Le département de finance de la FDEF est l’héritier de la Luxembourg School of Finance (LSF). Institut de formation créé en 2002, avant l’université elle-même, mais qui l’a rejointe en 2019 après l’extinction du financement par le lobby bancaire. Le nombre de professeurs (et assistants) a sensiblement augmenté sous le rectorat de Stéphane Pallage avant de plafonner sous Kreisel. Y travaillent aujourd’hui seize professeurs contre sept à l’époque de la LSF (mais de nombreux pontes y officiaient en visiting professors, à grands frais).

Six des professeurs du département de finance se dressent aujourd’hui contre ce qu’ils perçoivent comme des décisions arbitraires dans une architecture de gouvernance où le pouvoir est accaparé par quelques personnes. « L’université a mis en place un climat d’incertitude, de peur et de découragement », détaille Stéphane Sunnen, avocat de ces professeurs victimes « d’un préjudice grave et irréparable sur le plan professionnel, mais également émotionnel ». Aux yeux de la doyenne, le département de finance est le vilain petit canard des branches académiques rassemblées en 2019. La qualité de sa recherche n’est néanmoins pas remise en question. En mai 2025, un auditeur externe mandaté par le ministère de l’Enseignement supérieur avait jugé que le département de finance «  faisait preuve d’excellence pour la recherche avec des publications dans les principales revues ». « It has a growing presence in sustainability and engages in fintech, areas aligned with Luxembourg’s economic priorities », écrit le Technopolis Group. Mais ses six professeurs troublent l’ordre établi par le recteur et Katalin Ligeti. C’est en tout cas ainsi que les plaignants le présentent, accusant la doyenne de faire campagne pour des candidats au conseil universitaire et au conseil de gouvernance, l’organe suprême (composé de treize membres) qui prend les décisions clés.

L’Université, par l’intermédiaire de son avocat Romain Adam, tente de décrédibiliser les accusations. Il s’agirait d’une « théorie du complot » ou « un écran de fumée ». Le recours impliquerait « des personnes et autorités qui ne font pas partie du débat ». Romain Adam présente le directeur Koulovatianos « comme un collaborateur servile » des candidats à la promotion. Dans ces échanges, « Madame Ligeti a tout simplement fait part de sa déception face au manque de coopération et d’un comportement calamiteux venant du département des finances » (sic). Elle aurait exprimé son « mécontentement face à une attitude générale venant de ce département ». Le 13 novembre dernier après des révélations du Quotidien, l’université avait rassemblé la presse dans une prise de parole inédite en mode damage control. « Sur 10 000 personnes, on trouvera toujours trois ou quatre mécontents (…) mais nous faisons notre possible pour résoudre ces situations », avait rassuré le recteur. Selon plusieurs sources, l’intéressé (en poste depuis le 1er janvier 2023) préfèrerait discuter des désaccords « autour d’un café » avant qu’ils ne s’enveniment.

Les maillons de la chaine décisionnelle se protègent les uns les autres, leurs sorts étant mécaniquement liés. Le recteur est nommé par le conseil de gouvernance. Les doyens sont nommés par le conseil de gouvernance après un vote des professeurs de la faculté. (Les directeurs sont nommés par le recteur après un vote des professeurs du département.) D’où l’intérêt de contrôler qui représente sa faculté au sein du conseil universitaire, assemblée qui vote pour les deux représentants du conseil de gouvernance qui ne sont pas nommés par le gouvernement (au nombre de onze).

Président, chef d’entreprise et lobbyiste

Le commissaire du gouvernement, Léon Diederich (en place depuis 2014), joue un rôle prépondérant dans cette architecture. En 2016, il a fait nommer Yves Elsen, anciennement président du Fonds national pour la recherche, à la tête du conseil de gouvernance (reconduit en 2023). Contacté par le Land, ce dernier coupe court : « La gestion courante de l’université relève exclusivement de la responsabilité du recteur. » Pas du conseil de gouvernance ni de son président, qui s’en lave les mains.
Yves Elsen, 67 ans, est entrepreneur et ingénieur (diplômé des prestigieuses ETH et Insead). Après avoir grimpé les échelons chez l’opérateur de satellites SES, il a rejoint Hitec, une PME de l’ingénierie initialement active dans les tests de pneus qui s’est ensuite orientée vers le satellite (segment communication au sol). (Elsen préside en outre le lobby de l’aéronautique et du spatial,Glae.) Hitec, dont Elsen a quitté la direction mais dont il est encore actionnaire majoritaire, vit largement de commandes publiques. Après avoir remporté le marché « Cita » de surveillance des autoroutes, Hitec a décroché un autre pactole en obtenant en 2018 de l’ancien ministre de l’Économie et de la Défense, Etienne Schneider (LSAP), qu’il finance le satellite d’observation LuxEosys. Un projet, dont Hitec est sous-contractant, monté à la va-vite avec un financement sous-évalué qui avait suscité la polémique (d’Land, 28.8.20). Yves Elsen avait aussi été inculpé en 2019 avec quatre autres cadres de Hitec dans une affaire d’abus de biens sociaux et d’évasion fiscale (d’ampleur). Arrivé à la tête de l’entreprise alors que les schémas de fraudes étaient déjà en place, et bien qu’il ait été témoin des années durant, Yves Elsen a finalement été blanchi par le parquet (d’Land, 16.6.23). Deux autres administrateurs avaient été condamnés à une amende après avoir plaidé coupables.

Hitec est un partenaire industriel du centre interdisciplinaire SNT (Security, Reliability and Trust), tout comme l’est le consortium Lift Me Off, dédié à la protection des satellites en orbite, dont Yves Elsen est aussi actionnaire et président. Les deux bénéficient de cette infrastructure publique de recherche appliquée dédiée à l’industrie et avec laquelle 70 entreprises ont collaboré en 2025. Elles étaient cinq dans le domaine spatial, selon les données produites par l’université. Le SNT répond aux intérêts des entreprises dans des secteurs définis par le gouvernement et le conseil de gouvernance de l’université. Ce centre interdisciplinaire (qui n’a pas de programme d’enseignement) prend de plus en plus de poids avec aujourd’hui presque un cinquième des effectifs de l’université, soit 460 temps pleins, pour favoriser ses retombées économiques. Ils étaient 300 en 2020. Il s’agit principalement de doctorants et post-doctorants avec ce que cela implique en termes de précarité sociale pour ces têtes bien formées qui enchaînent les contrats à durée déterminée et qui font face au postdoc-trap pointé du doigt par les syndicats.

En 2025, le SNT est financé à 41 pour cent par l’université, à 42 pour cent par d’autres fonds publics (des programmes nationaux ou européens) et 17 pour cent par des fonds privés. Pour la période 2007-2022, Hitec a engagé 253 000 euros auprès du SNT et a bénéficié de 509 000 euros de fonds publics. « Les mêmes principes s’appliquent au groupement Lift Me Off », explique l’université au Land, dans des proportions sensiblement plus importantes avec 475 000 euros d’apport pour plusieurs projets montés entre 2020 et 2025 qui ont bénéficié de 2,5 millions d’euros de fonds publics. L’Uni.lu recense une trentaine de publications réalisées dans le cadre de tous ces partenariats. Mais ces derniers représentent surtout un formidable levier financier et technologique pour les entreprises associées.

Le code de conduite s’appliquant à toute la communauté de l’université définit un conflit d’intérêt comme une « situation dans laquelle des (…) intérêts économiques (…) ou tout autre intérêt personnel (...) sont susceptibles de nous influencer dans l’exercice de nos missions et responsabilités professionnelles ». « Les conflits d’intérêt ne doivent en aucun cas compromettre l’exercice neutre et impartial de nos fonctions (…) ni nuire à la réputation de l’université, » lit-on encore. Si le risque se présente, il convient de le signaler. Face au Land, Yves Elsen souligne que le développement du SNT ne s’est « pas réalisé au détriment des autres composantes de l’université, dont l’évolution répond à des dynamiques propres ». L’entrepreneur a en outre rempli tous les ans ses déclarations d’intérêts. Il répond en effet par l’affirmative au formulaire lui posant la question de savoir s’il a « des liens qui se rattachent à une ou plusieurs entreprises » et dont il est « au courant qu’elles traitent avec l’Université du Luxembourg ». Puis il cite Hitec et Lift Me Off.

« Les contrats de collaboration conclus avec des entreprises relèvent exclusivement de la compétence du rectorat et du SNT. Par conséquent, le conseil de gouvernance n’exerce aucune influence sur les décisions relatives aux contrats de collaboration signés avec le SNT », précise l’université au Land. Il reviendrait donc à la direction du SNT de critiquer celui qui joue un rôle déterminant dans l’allocation de son budget ou au recteur, installé ou démis par le conseil de gouvernance, d’aller contre les intérêts de son président. De nombreuses questions se posent donc sur la gouvernance de cette université coûtant 300 millions d’euros par an au contribuable. Après trois mois de bad press, la ministre Stéphanie Obertin se présentera (enfin) mardi prochain devant la commission parlementaire compétente.

Pierre Sorlut
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