Rencontre avec la directrice du Luxembourg Center for Architecture à propos de la responsabilité politique des architectes, du patrimoine et de la densification

« Semer des graines »

Maribel Casas,  mardi au siège du Luca à Clausen
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 23.01.2026

Maribel Casas est architecte, titulaire d’un doctorat en histoire de l’art et d’un master en histoire culturelle et sociale de l’architecture et des formes urbaines. Depuis son arrivée au Luxembourg en 2016, elle a collaboré à plusieurs reprises avec le Luxembourg Center for Architecture (Luca) avant d’en prendre la directions, fin 2022.

D’Land : Cela fait un peu plus de trois ans que vous êtes à la tête du Luca, quel a été votre constat en arrivant pour imaginer votre programme ?

Maribel Casas : Je viens du monde de la recherche, même si j’ai travaillé en tant qu’architecte praticienne pendant plus de cinq ans. Quand je suis arrivée au Luca, la guerre en Ukraine venait de commencer et la pandémie était tout juste passée. Toutes les questions liées à la crise climatique, à l’autonomie alimentaire, à la pénurie de ressources et l’augmentation des prix des matériaux prenaient une place de plus en plus importante. J’ai pensé que le Luca était le bon endroit pour planter des petites graines et faire avancer non seulement le discours sur l’architecture, mais aussi contribuer à changer les manières de faire l’architecture ici, au Luxembourg. Je voulais construire un programme d’expositions et de conférences qui, depuis la discipline de l’architecture, aborde ces questions. Pour moi, l’architecte doit avoir une posture politique, ou, dit autrement, le discours de l’architecte ne peut pas être dépolitisé, surtout en ce qui concerne la crise climatique et environnementale.

C’est aux architectes de répondre à la crise climatique et environnementale ?

Aujourd’hui, le secteur de la construction est responsable de presque quarante pour cent des émissions de CO₂ dans le monde. Cela provient de la manière dont sont extraits les matériaux, leur transport, la mise en œuvre, la démolition. L’imperméabilisation des sols revêt aussi une importance, puisque plus on les artificialise, moins on peut capter de CO₂ et moins les eaux peuvent s’infiltrer et régénérer les nappes phréatiques. Les zones urbanisées seront aussi de plus en plus sujettes à des inondations. Plus on grignote sur les terres arables, moins on pourra produire de nourriture localement et plus on va devoir en importer. Je défends une vision holistique, pluridisciplinaire et multiscalaire de l’architecture. Aujourd’hui, le métier d’architecte s’est beaucoup complexifié. On est obligé de réfléchir à la toute petite échelle du micro-organisme qui vit dans la terre et à la préservation de la biodiversité qui existe sur les lieux où on vient bâtir. Et en même temps, on doit réfléchir à la très grande échelle de la provenance des matériaux que l’on utilise, dans quelles conditions ils ont été extraits, par qui. On n’est plus dans une autonomie disciplinaire. Les architectes sont déjà formés pour travailler avec différents métiers, des artisans, des ingénieurs. Mais aujourd’hui, ils élargissent leurs collaborations avec des biologistes, des climatologues, des sociologues…

C’est une réflexion très différente de ce qui avait été proposé par vos prédécesseurs de la Fondation pour l’architecture qui était plus focalisés sur les architectes eux-mêmes, sur l’histoire de l’architecture au Luxembourg. Comment ce changement de paradigme a-t-il été accepté ?

Au départ, beaucoup de questions se posaient parce qu’il fallait aussi faire accepter cette vision aux sponsors et partenaires. Car il ne faut pas oublier que le Luca est une fondation privée dont la contribution du ministère de la Culture, si elle a plus que doublé ces trois dernières années, ne représente que la moitié de notre budget (qui était de 680 000 euros au total en 2024, ndlr). Ce que je proposais était un peu abstrait au début, alors que la Fondation proposait un calendrier reconduit d’année en année d’expositions et conférences qui se focalisaient sur des œuvres, des réalisations. Mais, la programmation, axée sur ces thématiques, et offrant des échanges et dialogues entre architectes du Luxembourg et de l’étranger a finalement bien été comprise. On a fait le choix d’inviter des architectes et des professionnels, dont certains méconnus du public, qui affichent une posture forte et sur thématiques que nous traitons. Notre idée n’est pas de copier-coller des modèles existants à l’international, mais de présenter d’autres manières de faire, de s’en inspirer, de voir ce qui serait applicable au Luxembourg.

Quel est votre pouvoir d’influence ?

Nous sommes conscients que l’on ne va pas changer le monde depuis le Luca, mais on essaye d’être une plateforme d’échange, une articulation entre les pouvoirs politiques, les citoyens et les professionnels. C’est un travail de longue haleine dont les effets ne se voient pas immédiatement. Mais, parfois, ça fonctionne. Par exemple, on est très fiers que, grâce à des ateliers réalisés dans le cadre de l’exposition Our New Housing, une nouvelle coopérative d’habitation est en train de se former au Luxembourg. On va probablement voir sortir de terre la première coopérative d’habitation au Luxembourg depuis plus de cent ans. Cela peut être le début d’une success story en terme de logement abordable.

Quels sont les spécificités ou la singularité de l’architecture au Luxembourg ?

Au Luxembourg comme ailleurs, on est sorti des grands mouvements, avec des doctrines établies. On assiste, au niveau international, à plus de diversité de pratiques et un paysage architectural beaucoup plus hétérogène. Cette tendance est renforcée par le fait qu’il n’y a pas de formation initiale en architecture au Luxembourg. Donc forcément, tous les architectes ont été formés à l’étranger, à un moment ou à un autre de leur carrière. Ils reviennent avec des visions de l’architecture et des cultures différentes. Cette multiculturalité se reflète dans les agences. La vraie singularité du Luxembourg, c’est que nous vivons encore une certaine croissance et une espèce d’optimisme. Les choses vont encore plus ou moins bien, mais je ne sais pas pour combien de temps. D’où l’importance de réfléchir à nos pratiques et de les faire évoluer. Je souhaiterais d’ailleurs voir plus de jeunes architectes se démarquer par rapport à ce qui se fait ici, apporter un regard nouveau et penser l’architecture, et l’environnement bâti en général, de manière plus inclusive.

Pourquoi sont-ils si peu nombreux ?

C’est sans doute cher de s’établir au Luxembourg. La Young Architects Association pointe aussi la difficulté d’accès à la commande. Les concours et marchés sont peu ou mal diffusés, beaucoup de projets sont attribués en commande directe. Il est rare que les communes osent une wild card, offrant l’opportunité à un architecte sans référence de postuler, et lorsque cela arrive elles reçoivent peu de candidatures. Il y a donc davantage un problème au niveau de la communication que de la volonté politique.

Vous disiez que l’architecte se doit d’être politique. Est-ce que ça se reflète dans le paysage bâti au Luxembourg ?

C’est une question délicate… Le Luxembourg a connu plusieurs décennies de croissance économique et démographique qui ont engendré une pression très forte sur le foncier et généré une grande demande de logements. À un certain moment, beaucoup de promoteurs sont venus de l’étranger avec la seule ambition du chiffre. On les a laissés faire. Aujourd’hui, il y a un toujours un grand besoin de construire plus mais aussi un grand besoin de construire mieux, et autrement. Nous avions accueilli Mira Nekova, une jeune architecte qui travaille pour des coopératives de logement aux Pays-Bas. Avant qu’un groupe obtienne un terrain, elle l’accompagne dans la constitution de la coopérative de manière bénévole et ne se rémunère que quand le projet se monte. Pour garder la rentabilité de son bureau, elle a expliqué ne pas participer à des concours. Elle préfère que ce temps soit investi dans un projet qui peut potentiellement apporter quelque chose à la collectivité plutôt qu’un projet qui lui rapporterait une commande. C’est un choix qui a un impact sociétal que l’on peut faire en tant qu’architecte. Au Luxembourg aussi, je rencontre beaucoup de professionnels motivés qui voudraient faire évoluer leurs propres pratiques, qui voudraient trouver des manières différentes de travailler. Ils se heurtent souvent à des verrous qui bloquent dans la chaîne.

Quels sont ces verrous ?

Il existe une grande marge pour faire évoluer les réglementations, et les administrations en sont déjà conscientes et y travaillent. Ce n’est pas seulement une question de simplification, mais aussi de créer des réglementations qui font sens, adaptées en fonction des bâtiments. Quand on veut réutiliser un bien avec ce qu’il est, avec son histoire, son architecture, on n’arrive pas forcément au même niveau de confort qu’avec un bâtiment neuf. Il faut en être conscient et réfléchir à des manières souples de transformer l’existant, en adaptant le programme, en jouant avec les saisons. Il faut se rendre compte que la crise climatique et la pénurie de ressources vont nous forcer à vivre différemment… Avec moins de mètres carrés et peut-être un peu plus de pulls.

Cela pose la question du patrimoine et de la préservation de l’existant. Vous avez par exemple pris position pour le maintien du classement du Centre Noppeney à Differdange. Comment s’articule pour vous l’adéquation entre patrimoine et innovation ?

Nous soutenons en général les initiatives en faveur de la protection et la défense du patrimoine. Aujourd’hui, compte tenu des émissions de CO₂ qui ont déjà été produites pour construire ce qui existe, il faut considérer non seulement les productions exceptionnelles qui constituent une part importante du patrimoine culturel, mais aussi, plus globalement, le bâti actuel. C’est un patrimoine grâce auquel on puisera moins de ressources si on le rénove en cohérence avec ce qu’il est. Cela demande énormément de créativité. C’est plus difficile.

Et plus cher ?

Jusqu’à présent c’était moins cher de démolir, oui. Mais si le prix des matériaux continue d’augmenter, on va arriver à un point où ce ne sera plus si bon marché de reconstruire du neuf. D’autant qu’actuellement, les matériaux ne sont pas taxés par rapport à la pollution qu’ils génèrent ou aux dommages qu’ils causent à l’environnement. Le jour où ce sera le cas, ce que j’espère, la rénovation sera beaucoup plus intéressante d’un point de vue économique.

Le défi pour le Luxembourg est aussi d’oser la densité…

Absolument. Il ne faut pas craindre la densification si on réfléchit aux endroits où cela fait sens. Par exemple, dans l’exposition Luxembourg in Transition (2023), on s’est intéressé à Foetz, où il y a des milliers de mètres carrés de parkings et de boîtes commerciales dont beaucoup sont en train de dépérir. C’est un endroit où la qualité architecturale est absente et où il serait justement intéressant de densifier du logement : Les sols sont déjà imperméabilisés, la ligne de tram est déjà planifiée…

Comment voyez-vous l’avenir du Luca, notamment par rapport à votre siège à Clausen ?

Notre installation à Clausen dans l’ancienne chaîne d’embouteillage de la brasserie en 2022 était en effet temporaire. Mais pour l’heure, nous avons renouvelé notre bail pour quelques années. À plus long terme, le projet que porte le ministère de la Culture pour nous, est de s’installer dans le bâtiment Schuman au Kirchberg. Il doit être restauré, réhabilité et une réflexion sur le programme doit être menée car on n’y sera pas seul, évidemment. Nous sommes en dialogue avec le LAM (Lëtzebuerger Architektur Musée), car nos missions sont complémentaires en ce qui concerne les archives. L’idée, ce serait à terme que le LAM reprenne toute la partie du Centre de documentation, archives, bibliothèque et maquettes, et que le Luca se focalise sur la programmation de conférences, expositions et ateliers. Un organisme, financé par le ministère de la Culture, chapeauterait le LAM et le Luca.

Promouvoir la qualité architecturale et la responsabilité politique des architectes est une chose. S’adresser au grand public et éduquer à la culture du bâti en est une autre. Comment pouvez-vous élargir vos cibles ?

Le Luca est désormais bien ancré dans le paysage culturel, avec un public fidèle qui nous identifie. L’enjeu est de sortir du registre d’un lieu « pour les architectes » et de toucher un public plus large. C’est pour cela que nous proposons des formats variés : expositions et conférences, mais aussi projections de films, visites de lieu, journées de l’architecture. Nous sommes très conscients qu’un projet d’architecture réussit nécessite un bon architecte pour un bon client. Et, un bon client, c’est quelqu’un qui a une bonne culture de l’architecture et qui peut formuler des demandes pertinentes par rapport au contexte. Donc, pour nous, c’est très important que le grand public vienne visiter nos expositions. Et comme certaines thématiques sont un peu techniques ou ont besoin de quelques explications, on mise beaucoup sur la médiation, avec des visites guidées en trois langues au moins. On organise aussi des ateliers pour enfants et pour adultes. Le jeune public est un vecteur considérable de diffusion de la culture. Encore une fois, il s’agit de semer des graines.

France Clarinval
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