L’exposition de John Baldessari à Bruxelles met en évidence son regard attentif

L’accident et la lenteur assumée des images

L’accrochage joue avec les différentes échelles
Photo: KM
d'Lëtzebuerger Land du 23.01.2026

Entrer dans l’exposition consacrée à John Baldessari à Bozar, à Bruxelles, ce n’est pas pénétrer dans une rétrospective au sens classique, avec des dates, des périodes et des panneaux explicatifs qui rassurent et indiquent quoi et où regarder. Ici, il s’agit plus d’accepter une situation. Une situation de regard, de déséquilibre et parfois d’humour. Paraboles, fables, et autres salades ne s’ouvre pas comme un mausolée de l’artiste américain, un géant de l’art conceptuel, né en 1931 et décédé en 2020. L’exposition ressemble plutôt à une grande pièce où l’espace est inhabituel et incertain. Des chaises métalliques remplissent le passage, elles invitent à s’installer dans ce drôle de jardin post-moderniste où Baldessari recourrait notamment à la photographie. Ici, on arrive avec ses habitudes de visiteur, comme celles de « comprendre », de « retenir » ou de « faire le tour » et, très vite, on sent que ces réflexes-là vont être gentiment sabotés.

Le parcours, volontairement non chronologique, se déploie comme un montage complètement ouvert. On circule d’une salle à l’autre sans progression évidente : des sauts, des reprises, des échos, comme si quelqu’un avait coupé la bande et recollé les morceaux sans chercher à rendre la couture invisible. On peut s’attarder quelque part et revenir au début parce qu’on trouve un écho visuel. Au début, cela déstabilise. On cherche peut-être une ligne claire, un fil conducteur qui nous tienne par la main. Ce choix épouse la logique profonde de John Baldessari, qui s’est toujours méfié des récits trop bien ficelés et des images qui imposent leur autorité. Il raconte ici son histoire. Chaque œuvre agit comme un faux raccord : quelque chose semble annoncer une continuité, puis l’œuvre suivante déplace tout. Le visiteur devient à son tour, monteur. Il relie, il compare, il hésite. Et, surtout, il accepte que le sens ne soit jamais livré d’un bloc, mais fabriqué en marchant.

Ce qui tient l’ensemble, et ce qui le rend étrangement familier, c’est la place centrale de l’humour. Un humour discret, sec, parfois presque invisible, mais constant. Chez l’artiste, le rire n’est pas un simple trait d’esprit ajouté pour « détendre ». Il est une méthode critique et une éthique du regard. L’humour sert à désamorcer les évidences, à fissurer les hiérarchies entre art savant et culture populaire et à rendre l’image légèrement bancale, juste assez pour qu’on cesse d’y croire trop vite. C’est un rire qui ouvre, qui crée une distance entre nous et ce qu’on voit, pour qu’on puisse respirer et penser, en somme.

L’humour de John Baldessari ressemble rarement à une blague. Il revêt plutôt quelque chose de minimal : un sourire en coin, une évidence retournée, une phrase qui a l’air de ne rien dire et qui, du coup, devient un événement. Il ne cherche pas à faire rire fort, il cherche plutôt à suspendre. Il casse la consommation rapide de l’image, cette manière contemporaine de passer d’un visuel à un autre sans laisser au sens le temps de se former. Ici, le rire nous fait buter, il nous oblige à rester un peu plus longtemps devant la chose. Et cette micro-durée devient déjà une forme de résistance.

John Baldessari ne se place pas au-dessus du visiteur, il ne le piège pas pour exhiber une ignorance. Il partage avec lui sa perplexité. Le rire devient un espace commun, un lieu d’hésitation partagée. On a le droit de ne pas comprendre immédiatement, de se tromper, de revenir en arrière. Ce droit-là, aujourd’hui, est si précieux. Dans un présent saturé d’images autoritaires et de discours visuels prêts à l’emploi avec des images de publicité, de réseaux, algorithmés, l’exposition propose autre chose. Elle devient une zone où l’on peut suspendre son jugement et laisser les associations jouer en acceptant que le sens des œuvres soit fragile. Cela devient évident, lorsque surgissent les incursions dans le cinéma hollywoodien. John Baldessari prélève des fragments que nous croyons tous maîtriser, on reconnaît un regard, un corps surpris en plein suspense ou bien un mouvement dramatique interrompu. L’artiste arrache ces images à leur continuité narrative et les place dans un autre contexte et elles se voient privées de leur fonction dramatique et deviennent vulnérables. On les reconnaît, mais elles cessent de produire l’émotion attendue. La machine de la narration s’interrompt et c’est précisément là que l’humour apparaît : dans cette petite panne. On sourit parce qu’on voit échouer le mécanisme et parce que, soudain, on voit l’envers du décor.

Dans ce sens, l’exposition devient presque intime. On se surprend à réagir avec un sourire, une impatience, une interaction avec un autre visiteur. John Baldessari nous renvoie notre propre regard, sans violence. Il ne dit pas qu’on est manipulé, il nous indique plutôt comment notre regard est fabriqué. Le rire qui naît de cette prise de conscience ne méprise ni les images ni ceux qui les regardent. Au contraire, il les rend humains. Derrière le dispositif conceptuel, on sent une attention réelle à notre besoin de raconter des histoires, celles aussi qu’on reconstruit parfois pour tenir debout. Les « tall tales » du titre sont ces histoires trop grandes, trop belles ou trop improbables et elles ne sont pas seulement des mensonges. Ce sont aussi des récits bricolés mais nécessaires, que l’on se raconte pour habiter le monde malgré ses incohérences.

La scénographie accentue ici toute cette expérience incarnée. Les changements d’échelle nous engagent physiquement : on s’approche pour lire, on recule pour voir, on pivote parce qu’une image en appelle une autre. Certaines œuvres, agrandies jusqu’au mural, cessent d’être des représentations pour devenir des environnements qui nous dépassent. D’autres fonctionnent comme des notes, des pièges discrets ou des respirations. Le regard ici n’est jamais confortable : il avance, il recule, il compare et il hésite. Voire devient un acte actif.

Et puis, il y a cet élément essentiel : le langage. Pour John Baldessari, les mots ne viennent pas expliquer l’image, ils la déplacent, la contaminent et l’empêchent de se refermer. Une phrase peut jouer la légende, le mode d’emploi, la morale de la fable, ou tout cela à la fois, sans jamais être définitivement déterminée. Cette circulation entre lire et voir, ce va-et-vient presque physique finit par devenir une respiration. Comme si les œuvres nous rappelaient, simplement, que regarder est aussi une manière de lire le monde, et que lire, parfois, est déjà une manière de douter.

C’est peut-être là que l’exposition s’humanise le plus : elle rend perceptible la manière dont le sens se construit en marchant, en s’arrêtant, en revenant, en acceptant d’avoir douté et changé d’avis. Elle remet l’intelligence dans notre corps et dans la durée et plus dans la performance.

Cette mobilité du sens est aussi ce qui a rendu John Baldessari si contemporain. Nous vivons dans une économie du recadrage de l’attention permanent : on coupe, on partage, on légende et on reposte. Son travail à lui, né avant les outils numériques, en anticipe la logique, mais surtout il la critique de l’intérieur. Il montre que le sens n’est pas dans l’image mais qu’il naît du montage et du contexte et des mots qui l’accompagnent, de ce que le regardeur apporte avec lui aussi avec son histoire. Il rappelle aussi, le tout avec humour, que ce sens peut être retourné à tout moment et qu’une image, si on la déplace d’un centimètre, peut raconter autre chose, elle peut devenir tout autre chose.

Dans ce cadre, la relation à une tradition de l’absurde, de Magritte à Broodthaers, évolue sans aucun besoin d’insistance. Par affinité avec cette manière particulière de faire glisser le sérieux vers le dérisoire, puis de transformer le dérisoire en un outil, celui de la lucidité. L’humour empêche ici la fascination, il maintient une distance critique et protège le regard de toute adhésion aveugle. Il autorise aussi une émotion plus rare : une émotion consciente. On peut aimer l’image tout en se méfiant d’elle. On peut être touché tout en voyant l’articulation. Paradoxalement, cette double conscience offre une expérience profonde du regardé.

En quittant l’exposition, on n’emporte pas une thèse ou une conclusion claire. On repart dans un état ou avec une vigilance plus accrue face aux images et une conscience plus fine de leurs mécanismes, et, peut-être, sans doute, une forme de modestie. John Baldessari ne nous transmet pas de leçon, mais un regard attentif, légèrement moqueur, mais jamais dupe, ce regard qui sait que l’humour, loin d’affaiblir la pensée, peut en être l’une des formes les plus exigeantes, et sans doute, des plus humaines.

John Baldessari, Paraboles, fables, et autres salades, Bozar Bruxelles, à voir jusqu’au 26 février

Karolina Markiewicz
© 2026 d’Lëtzebuerger Land