Après sa participation à la Luxembourg Art Week, la galerie Modulab entame l’année nouvelle avec une exposition d’Alexis Nivelle, Planning et poème. L’artiste, qui évolue aujourd’hui à Lille, mène bon gré mal gré une (double) vie d’artiste contraint d’exercer diverses tâches subalternes. À l’aune de cette dualité avec laquelle il doit composer, remarquons d’emblée que ses tableaux intègrent souvent des systèmes d’encadrements complexes, qui tendent à repousser toujours plus les contours du sujet représenté. Ainsi s’élabore régulièrement une forme singulière d’autoréflexivité, qui se veut pleine d’autodérision, empreinte d’influences de la bande-dessinée. C’est aussi sur la crête incertaine entre figuration et abstraction que chemine l’œuvre plastique d’Alexis Nivelle.
L’exposition réunit des pièces récentes et dévoile par la même occasion l’œuvre protéiforme du plasticien, le parcours s’achevant sur des céramiques peintes. Ses compositions composites, qui combinent habilement dessins et peintures, sont vides de toute présence humaine, quand bien même les situations qu’il met en scène se positionnent dans un domestique familier, orné des fétiches de notre époque. À maintes reprises se répètent de silencieuses scènes de salon, meublées d’écran de télévision, de canapés, de plantes esseulées, et même de tableaux de l’artiste lui-même en guise de private joke. Se tenant en retrait de son univers intérieur, en s’en absentant même, l’artiste peint un vide humain où pourtant partout les objets convoquent sa présence, appellent sa complicité ordinaire.
Les titres n’en font pas mystère et, telles des vanités, se contentent bien souvent d’énumérer les objets en présence. Ainsi notamment ceux de la série de Suite palatiale : Intérieur avec écran et tableau (Suite palatiale, tableau #2, 2025), Intérieur bleu et temple (2025), Intérieur avec peinture abstraite (2023) ou encore Expo 2 (2022). L’un des détails qui les relie, outre la récurrence des objets, est l’écran de télévision que l’artiste a laissé entièrement blanc, en rupture avec les couleurs vives qui l’encadrent. Des miroirs blancs et opaques qui font effet de whiteout, cela d’autant plus que l’artiste songeait à la mire qui apparaissait autrefois à la fin des programme TV. À défaut d’êtres humains, on y observe d’étranges formes molles, liquides, qui se répandent en divers endroits de la toile, souvent étagée sur plusieurs niveaux, comme de petits théâtres entre lesquels elles ne cessent de circuler. Elles s’érigent comme des totems phalliques, notamment dans Intérieur avec peinture abstraite, 2023) ou Intérieur à la française (avec peinture abstraite, 2023), où il voisine avec une carte de la France exécutée selon le même principe d’organicité. Ces intérieurs dessinés laissent entrevoir des emprunts à la bande-dessinée, un genre longtemps disqualifié dans les arts, en particulier de Topor, avec lequel Alexis Nivelle partage le goût pour les effets de stries et l’absurde. Une cimaise entièrement peinte en rose appelle aussi bien l’influence de Philip Guston, cet autre peintre féru de grotesque, de prosaïsme et de comic strip (Krazy Kat, de George Herriman). Un tropisme pour la bande dessinée qui affleure au travers des onomatopées (BON BAH BOF) inscrites au sein de l’espace représenté d’Intérieur bleu.
Parmi les tableaux exposés, l’un d’entre eux rend hommage à l’écrivain Robert Walser, qui était admiré de Kafka et Robert Musil. Le convoquant sur la toile au côté d’un chalet suisse enneigé (« Tombeau pour Robert Walser », lit-on sur Tombeau, 2023), Alexis Nivelle s’en explique : « C’est un lien affectif que j’établis avec lui, comme s’il s’agissait d’un ami imaginaire. Il y a notamment un court récit qui s’intitule Neiger, dans lequel il évoque un paysage où le multiple devient homogène, où tout se fond et remonte… Ce qui m’a fait penser à ma peinture », confie-t-il. Autre lien d’analogie possible entre l’écrivain suisse et le plasticien : le regard amusé que Walser pose sur le monde du travail dans la Lettre de candidature. Alors que les intérieurs d’Alexis Nivelle donnent lieu à des formes d’étagements verticaux, comme si le spectateur prenait place au sein de petits théâtres, l’artiste pousse ce principe de composition arborescente à des figures végétales, comme c’est manifestement le cas dans Top (2025), où un arbre se voit coiffer de la palette du peintre en guise d’élément autoréférentiel. Racines et ramures font parfois irruption dans ses toiles, révélant le modèle naturel et placé sous le signe de la croissance qui préside à ce choix. Le motif de la palette du peintre est répété à l’envi, dans Ex-Aequo (2018), Muto (2022), Pinacle (2025), jusqu’à la forme circulaire donnée à ses assiettes en céramique. À côté de ces tableaux d’intérieurs aux encadrements complexes, tout un ensemble décline un répertoire de formes similaires, à l’instar de la palette du peintre ou de la saucisse, à laquelle Robert Walser consacre également un court récit. On y rencontre des formes indéfinies, changeantes, informelles (nuages, tâches), entrecoupées parfois de lignes zigzagantes comme dans Double discours (2024). La rondeur de ces formes font allusion aux bulles des bandes-dessinées, qui ornent quasi systématiquement les œuvres d’Alexis Nivelle. Un modèle visible en particulier dans Monochromes blancs et phylactère rose (Conversation sur la peinture, 2025), avant de s’élargir à d’autres configurations. Transparaît également le tropisme du peintre pour toutes sortes d’embranchements, de connexions, de rhizomes kaléidoscopiques qui révèlent l’influence de Carlo Carrà ou de De Chirico, peintre qui fut aussi une référence importante pour Philip Guston (voir le décor métaphysique de son Mother And Child, 1930). Certains de ses tableautins convoquent la référence à Magritte, comme c’est le cas dans Faux Jumeaux (2018), où phylactères et nuages blancs se répondent de part et d’autre sur un fond bleu céleste.