Ce mercredi matin dans un bar de Bonnevoie, Susanna s’est installée sur une chaise haute, devant une borne de jeux. Elle a commandé un espresso et glissé un euro dans la machine. Sur l’écran, les noms des jeux défilent avec des dessins aux couleurs criardes : El duende de la suerte (le lutin de la chance), Egypt Keno, Golden Mine, Pirates Creasure, Crazy Farm, Magic-Forest… Aujourd’hui, elle opte pour les lutins mais explique : « Le style des animations change, mais le principe des jeux est le même, il faut aligner des figures, ce qui fait gagner des points comme dans une machine à sous. » Quelques clics plus tard, des trèfles, harpes, et fers à cheval clignotent : les cent points sont devenus 215, soit 2,15 euros. Susanna relance la mise : « Les gains peuvent monter vite, j’ai déjà gagné 300 euros. Mais je suis prudente, je ne joue jamais beaucoup, parfois dix ou douze euros. » Dans un autre établissement, proche de la gare, le barman relate : « Nous avons sept machines, parfois toutes occupées en même temps. Ce sont surtout les hommes qui jouent le soir. Certains exagèrent et ne savent pas s’arrêter. Mais ça rapporte, alors le patron laisse faire. »
Ces machines ont poussé comme des champignons dans les bars et cafés, ainsi que dans certains restaurants, épiceries ou stations-service. Elles sont connectées à des plateformes de jeux de hasard où l’on peut gagner de l’argent, ce qui est interdit par la législation en vigueur, datant de 1977. Ces automates sont présentés comme des bornes d’accès à internet, vendant des minutes de connexion pour « participer aux jeux-concours gratuits sans obligation d’achat afin de remporter des chèques cadeaux », selon le règlement déposé chez un huissier par un des exploitant de bornes. Jusqu’ici, les sociétés qui installent et exploitent ces bornes passent entre les mailles du filet. « Nos bornes ne sont pas des machines à sous, ce n’est pas de notre ressort si les cafetiers donnent de l’argent au lieu des bons d’achat », argue l’avocat d’une de ces sociétés.
Pour boucher les failles où s’engouffrent les opérateurs illégaux, le ministère de la Justice a déposé un projet de loi au début du mois de janvier pour revoir un texte « devenu inadapté au fil du temps, alors que les possibilités technologiques actuelles renforcent les conséquences socio-économiques néfastes que ces jeux de hasard illégaux, non contrôlés et exploités par des personnes utilisant les méthodes du crime organisé, peuvent avoir sur une grande partie de la population. »
Le projet de loi apporte d’abord des précisions quant à la définition juridique des jeux de hasard, des lieux accessibles au publics où ils se tiennent et des enjeux financiers. Les jeux, loteries et paris organisés par la Loterie nationale ne sont pas concernés par cette interdiction, ni les tombolas organisées lors de fêtes de village. Le texte augmente aussi considérablement le niveau des sanctions pénales pour l’exploitation de jeux de hasard non autorisés, passant de cinq à huit ans d’emprisonnement et jusqu’à 500 000 euros d’amende. Les exploitants des lieux ouverts au public où ces machines fonctionnent sont aussi visés par des peines allant jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 250 000 euros d’amende. Ce niveau d’infraction doit permettre de débloquer « des moyens spéciaux d’enquête tels que l’observation, l’infiltration, la conservation rapide de données informatiques ou l’enquête sous pseudonyme » précise le texte. La saisie simplifiée des machines est également prévue.
Ce marché se situe dans une zone grise. L’évaluation de l’ampleur du phénomène s’avère difficile. Le ministère de la Justice « ne dispose pas de données chiffrées quant au nombre de ces installations ou à leur chiffre d’affaires et ne formule pas d’estimations », répond-il au Land. Léon Losch, le directeur de la Loterie nationale, estime quant à lui que « 3 000 à 3 500 machines illégales seraient en fonctionnement au Luxembourg, auxquelles il faut ajouter 300 à 400 terminaux pour des paris sportifs. » Il considère que ces bornes représentent « une catastrophe » : elles n’offrent aucun contrôle sur le « payout » (la part des mises qui est effectivement redistribuée aux joueurs) et constituent un manque à gagner considérable pour la Loterie nationale et pour les mécanismes de redistribution solidaire de l’Œuvre nationale de secours Grande-Duchesse Charlotte qui la gère. Le chiffre d’affaires annuel des machines illégales est estimé à plus de 100 millions d’euros, qui échappent aussi à l’administration fiscale.
La Loterie nationale défend son monopole dans les établissements Horeca où elle est présente depuis longtemps. L’introduction du Zubito en 2002 était présentée comme « le jeu de hasard du troisième millénaire ». Avec un tirage toutes les quatre minutes, en direct sur les écrans du bistro, et des gains annoncés, cette loterie a connu un succès fracassant. En 2003, le Zubito représentait plus de la moitié du chiffre d’affaires de la Loterie nationale, soit 28 millions d’euros. Ce qui était rapide à l’époque est aujourd’hui largement dépassé : la loterie « express » a été cannibalisée par les machines à sous et ne rapporte plus que cinq millions annuels.
« En 2019, on a lancé nos propres terminaux de jeux. La diffusion a été retardée par la pandémie, mais aujourd’hui, 600 VLT (pour Video Lottery Terminals, ndlr) et 150 bornes de paris sportifs sont installés dans les bars et cafés du pays », détaille Léon Losch. Le but est de contrer les machines illégales en offrant une alternative de revenus aux établissements, et plus de garanties et de contrôles aux joueurs. Le revenu brut de ces VLT s’élève à 33 millions d’euros, soit 150 euros par jour et par machine. La Loterie nationale reverse trente pour cent à l’exploitant du bar. « On redistribue plus que pour nos autres jeux. Les opérateurs de bornes illégales donnent cinquante pour cent, qui ne sont en plus pas déclarés. On ne peut pas vraiment concurrencer cela », calcule le directeur.
La stratégie future du déploiement des VLT après le vote de la loi n’est pas encore actée. La Loterie nationale met en avant « le jeu responsable » avec un nombre défini d’établissements et de machines installées. Un contrôle des consommations de jeu excessives pourrait, par exemple être réalisé en direct. Les joueurs devront s’inscrire avant de jouer, ce qui est déjà le cas sur le site loteriesport.lu, lancé en septembre 2024 (8 000 joueurs). « Ça ne va pas être si facile de gagner des joueurs, ou des emplacements », admet Léon Losch.
Examiné en commission, le projet de loi pourrait être voté d’ici l’été. Il prévoit de laisser le temps aux gérants de bars de se préparer aux nouvelles dispositions, avec une entrée en vigueur trois mois après la publication au Journal officiel. « Il importe au gouvernement de s’assurer que les cafetiers honnêtes puissent proposer des jeux légaux dans le cadre de la Loterie nationale : les exploitants en bénéficient économiquement en touchant les commissions prévues », énonce l’exposé des motifs. La ministre de la Justice Elisabeth Margue (CSV) et Lex Delles (DP) le ministre de l’Économie ont mené « une réunion constructive avec les représentants de l’Horesca afin de les informer des prochaines étapes prévues par le gouvernement », détaillent les services.
De nombreux cafetiers redoutent que la clientèle déserte leurs établissements et se tournent vers les jeux en ligne, disponibles sur les téléphones et tablettes. « C’est un fléau encore bien plus important que les machines à sous illégales », déplore Guido Berghmans, le directeur du Casino2000. Selon une étude commandée par l’association européenne des casinos, le marché des jeux en ligne a généré 80 milliards d’euros en 2024, soit autour de vingt milliards d’euros de taxes non-perçues par les États membres. « Les paris sportifs, surtout avec les Jeux olympiques et l’Euro de football, ont boosté ce marché qui a cru de cinquante pour cent entre 2023 et 2024 », informe-t-il.
La lutte contre les jeux d’argent en ligne pourrait passer par les organismes financiers, amenés à bloquer les comptes incriminés, « mais les banques gagnent aussi de l’argent dans ces transferts ». La réponse devrait être européenne, estime Guido Berghmans qui pointe la disparité des taxations des casinos : « Au Luxembourg, nous reversons cinquante pour cent du produit des jeux à l’État ; à Malte, c’est 0,5 pour cent ! »
Conscient de cette limite, le ministère de la Justice précise que le projet de loi ne constitue que la première étape d’une réforme globale du cadre légal des jeux de hasard. Le volet « santé », lié à l’addiction aux jeux ne doit pas être oublié a souligné le député Dan Biancalana (LSAP) lors d’une interpellation à la Chambre. Il a notamment cité le chiffre de 3 000 personnes en situation de dépendance, dont certaines sont en suivi thérapeutique, selon le Zenter fir exzessiivt Verhalen a Verhalenssucht (ZEV qui a succédé à l’association Anonym Glécksspiller).
Le potentiel addictif d’un jeu de hasard et donc la prévalence du jeu pathologique est liée à plusieurs facteurs, comme l’explique Jean-Marc Cloos, psychiatre et addictologue au Land. Il cite l’accessibilité, la rapidité du paiement du gain, la faible mise (qui banalise le jeu et camoufle la somme totale réelle jouée), la convivialité des lieux et l’accès à l’alcool. « L’association ‘jeu et alcool’ a été étudiée avec des résultats scientifiques inquiétants. L’abus d’alcool amène à un risque trois fois plus élevé de développer un jeu pathologique. » Le spécialiste pose la question : « A-t-on vraiment besoin de ces jeux d’argent dans les cafés, à des moments où les personnes sont plus vulnérables ? » Pour lui, la réponse est sans appel : « Il faut séparer l’offre de jeux de hasard et l’offre d’alcool ».