Avec Sound of Falling, Mascha Schilinski en fait trop, mais s’annonce comme une grande réalisatrice

Le son de la chute, la maison aux esprits

d'Lëtzebuerger Land du 30.01.2026

Sound of Falling (In die Sonne Schauen), deuxième long métrage de la réalisatrice berlinoise Mascha Schilinski, appartient à cette catégorie de films qui ne connaissent aucun juste milieu : débordant et excessif, à commencer par sa durée éprouvante (155 minutes), le récit se déploie sur plus d’un siècle d’histoire, en poursuivant les fils d’un tissu narratif complexe et mystérieux. Dans le cinéma de Schilinski, le temps est une matière malléable, élastique, traversable : tandis que la caméra impose au spectateur de vertigineux sauts chronologiques, allant et venant des années 1910 à aujourd’hui, la cohérence du récit est assurée par une unité de lieu, une vaste demeure dans la campagne allemande. Au cœur du film se trouvent les vies de ses habitants, génération après génération, et plus particulièrement celles de quelques jeunes filles qui, entre ces murs, ont fait l’expérience de leurs premiers tourments intérieurs.

Mais ce qui tient véritablement cette fresque ambitieuse, avant toute intrigue ou fil logique, relève d’abord d’une atmosphère, ou plutôt d’une sensation. Si l’on se voyait contraint d’expliquer en deux mots « de quoi parle » Sound of Falling, on répondrait sans doute qu’il s’agit d’un film sur la pulsion de mort, cette force mystérieuse qui semble nous appeler d’en bas lorsque l’on penche le visage au-delà d’un précipice ; l’attrait spectral d’un seuil invisible qui réclame, avec insistance, d’être franchi. Au cœur du projet esthétique de Mascha Schilinski se dessine ainsi la tentative de donner une forme cinématographique à ce qui, par définition, demeure impalpable, indicible et invisible : un vide, un « au-delà », une absence de sens et de sentiment ; une mort qui se présente comme une dimension constamment présente, y compris au cœur même de la vie.

Certaines des scènes les plus saisissantes de Sound of Falling donnent une incarnation particulièrement vive de cet état émotionnel fiévreux, proche de la transe ou de la possession. Tandis que son père fauche le blé à l’aide d’une moissonneuse-batteuse, l’adolescente Angelika imagine s’allonger au sol, s’offrant aux lames de la machine. Quarante ans plus tard, la petite Nelly, petite-fille d’Angelika, se demande ce qui se produirait si elle s’abandonnait au courant de la rivière qui longe la maison, laissant l’eau envahir ses poumons jusqu’à la noyade. Les deux séquences sont mises en scène comme des actions réelles. Ce n’est qu’après un moment de suspension, lorsque la salle est envahie par un silence assourdissant, que la réalisatrice nous révèle que ce à quoi nous avons assisté n’était qu’un what if, une projection de l’esprit de ses jeunes personnages. Mais ce que nous avons entendu, dans cet instant où tout s’est arrêté, c’est précisément le son de la chute : une vibration imperceptible et terrifiante, une ligne ténue qui noue étroitement la vie à la possibilité de la mort.

Fidèle à son titre, Sound of Falling est donc un film qui travaille de manière obsessionnelle sa dimension acoustique : grâce à une maîtrise technique frôlant la virtuosité, la réalisatrice superpose voix et bruits, élaborant une forme de profondeur de champ sonore. Les échos des vies et des générations passées continuent de hanter le présent, telles des interférences ectoplasmiques. La texture auditive du récit s’accorde ensuite de façon remarquable à sa texture visuelle : dans ces moments de pathos et de silence, le spectateur peut percevoir le craquement à peine audible de la pellicule, exactement comme l’écran restitue le scintillement de la lumière impressionnée sur l’émulsion du film. Schilinski parvient ainsi à capter l’équivalent sonore du grain, qui est la qualité matérielle la plus essentielle du cinéma argentique.

Le travail sur l’image n’est ni moins ambitieux ni moins maximaliste que celui mené sur le son. Sound of Falling est un film qui accumule mouvements de caméra acrobatiques, plans-séquence vertigineux et cadrages d’une grande complexité compositionnelle. La photographie recherche une qualité picturale, tactile et enivrante, rendue possible par l’usage d’une palette chromatique parfaitement maîtrisée. Schilinski appartient ainsi à cette lignée d’autrices qui conçoivent le cinéma comme une expérience synesthésique, à la fois sensorielle et spirituelle, s’inscrivant dans la généalogie de Bergman ou de Tarkovski. En captant la lumière et ses variations minutieuses, la pellicule est censée fonctionner comme un dispositif de transcendance : un révélateur de l’âme profonde du monde, un instrument de lecture de plans de réalité secrets, dissimulés au-delà des barrières de la chair et du temps.

Cette obsession conduit Mascha Schilinski à s’immerger dans un univers visuel résolument vintage, où cohabitent la peinture flamande du XVIIe siècle, le gothique victorien et la photogénie de Jean Epstein, et jusqu’à The Virgin Suicides de Sofia Coppola ou Das weiße Band de Michael Haneke. Comme sur une page de l’Atlas d’Aby Warburg, des images en apparence éloignées révèlent des rimes secrètes et des symétries mystérieuses. Mais l’élan expressif qui nourrit Sound of Falling demeure constamment excessif : le laboratoire créatif de Schilinski, autrice visionnaire mais encore immature, engendre plus de suggestions que le film n’est en mesure d’absorber et de métaboliser, produisant un surplus d’images qui bombarde et submerge le spectateur. Comme si la réalisatrice berlinoise, habitée par l’urgence de son expression furieuse, se livrait à un effort quasi surhumain pour nous rappeler son talent et son indéniable culture visuelle.

Pour ces raisons, Sound of Falling est un film déséquilibré, et potentiellement irritant. Un film atteint de boulimie, incapable de gérer son excès systématique de minutes, de solutions techniques, d’inventions de mise en scène et de sens. Mais si la structure globale du récit pâtit de ces tares, il n’en demeure pas moins que certaines séquences admirables laissent entrevoir la puissance extraordinaire d’une grande réalisatrice en devenir. Le projet fou et utopique d’un film sur la mort et la réincarnation se heurte à une mise en images trop libre et désordonnée, mais le cinéma de Schilinski vibre d’instants singuliers et d’éclairs soudains, composant un véritable catalogue de scènes mémorables.

L’un des moments les plus poétiques et terrifiants du film se noue autour d’un ancien daguerréotype représentant une fillette décédée. L’image, qui s’inscrit dans la tradition victorienne des portraits post-mortem, heurte la sensibilité contemporaine et se place au-delà du seuil de la décence de ce qu’il est permis de représenter. À l’intérieur de cette photographie troublante, qui deviendra pour l’une des protagonistes du film une véritable obsession, Schilinski opère cependant un renversement singulier du sens : bien que sa pose languide rappelle certaines vierges préraphaélites exsangues, la fillette, raide sous l’effet de la rigidité cadavérique, apparaît sur le daguerréotype comme une figure nette, aux contours précis et distincts ; à l’inverse, le profil « flou » et insaisissable de la mère, bien vivante au moment de la prise de vue, possède les contours estompés d’un fantôme. Les vivants peuvent donc adopter l’apparence des morts et vice versa, dans un jeu de rôles qui nous rappelle la qualité éphémère et mystérieuse de l’existence.

Jouant avec les codes narratifs et stylistiques du cinéma d’horreur, et en particulier avec le topos de la « maison hantée », Schilinski y entonne une fois de plus son memento mori, réaffirmant l’absolue perméabilité entre présent et passé, âme et corps, esprit et chair. Et son Sound of Falling vit de ces intuitions, qui inspirent des moments de cinéma pur et absolu. Pour en percevoir la beauté, le spectateur est invité à un exercice de patience, de tolérance et de bienveillance. Comme lorsqu’on observe un diamant à l’état brut, s’amusant à imaginer ce qui se cache sous son enveloppe rugueuse.

Maria Sole Colombo
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