Neie Lycée

Élèves en orbite

d'Lëtzebuerger Land vom 27.01.2005

Le lycée-pilote annoncé comme étant le projet phare du nouveau gouvernement prend forme. Il vient d'être lancé en grandes pompes au ministère de l'Éducation nationale avec un nouveau site et l'annonce d'une exposition et d'une campagne de sensibilisation au mois de mars. La ministre Mady Delvaux (LSAP) souhaite commencer dès la rentrée prochaine pour être encore en fonction après la première grande évaluation. À ce moment-là, les élèves seront réintégrés dans le système traditionnel de l'enseignement secondaire et devront montrer s'ils savent encore nager dans ces eaux-là. Une parenthèse de quatre ans – à la sortie de l'école primaire et avant la rentrée dans l'enseignement traditionnel – qui devra servir à développer les connaissances et les compétences des élèves à un niveau bien au-delà de ce que les jeunes ont connu jusqu'ici. Or, le nouveau lycée ne concerne qu'une partie minime de la population scolaire : 160 élèves au départ, 600 au maximum après les quelques années de lancement du projet. Il touche tous les niveaux de l'enseignement secondaire : le régime classique, technique et préparatoire. C'est peu, si l'on considère les discussions autour des résultats de l'étude Pisa et la demande de changements urgents de l'éducation sclérosée depuis des décennies. Si le projet aura du succès, il faudra tirer les élèves au sort. Une sélection aléatoire qui fera que les uns auront tiré le gros lot et seront bien préparés à ce qui les attend tandis que et les autres devront s'étioler dans un enseignement médiocre ? Si le nouveau lycée est l'unique réponse du gouvernement aux ondes de choc régulières des résultats de l'étude Pisa, il faudra attendre au moins une génération entière avant d'espérer des résultats meilleurs. Après une première évaluation au bout de quatre ans, les autorités décideront s'il faudra ou non étendre certains aspects du nouveau lycée à d'autres établissements – le lycée « a également comme mission de concevoir et d'évaluer des innovations pédagogiques pouvant inspirer des réformes nationales », comme c'est écrit dans le commentaire des articles de l'avant-projet de loi. Ensuite, il faudra voir si la greffe a pris et s'il est possible de ne transposer que certains aspects d'un concept qui se veut cohérent et global. Car d'un côté, le nouveau lycée prévoit des changements fondamentaux dans la manière d'enseigner et de fonctionner, mais de l'autre, il ne va peut-être pas assez loin pour impliquer un vrai changement. L'horaire continu, les cours interdisciplinaires de cent minutes, le travail en équipe des professeurs et des éducateurs, l'absence de notes sont certes révolutionnaires pour l'enseignement luxembourgeois. Mais le fait de maintenir les trois degrés d'enseignement – une sélection jugée « naturelle » par Jeannot Medinger, le responsable de la préparation du projet – alors que cette répartition devrait se faire plus tard selon des experts qui se réfèrent notamment aux résultats de l'étude Pisa montre que l'on hésite à aller jusqu'au bout. Un autre aspect concerne les critères d'évaluation et les socles de compétence des élèves. Le fait que ceux-ci ne sont pas clairement définis force les enseignants à continuer de s'orienter vers les programmes traditionnels pour savoir si leurs élèves tiennent la route et pourront réintégrer l'enseignement traditionnel au bout de quatre ans passés en orbite. Or, ce sont justement ces programmes qui sont en ligne de mire des défenseurs d'une autre manière d'enseigner et veulent se libérer du carcan des programmes rigides. Une conséquence logique serait donc de veiller à adapter l'enseignement traditionnel en aval pour permettre là aussi aux nouvelles formes d'enseignement de se développer. À condition de définir des socles de compétences clairs, ce qui n'est pas évident pour l'heure. Le projet mise sur la motivation des professeurs, des éducateurs et des élèves. C'est la condition pour s'assurer de l'engagement nécessaire de part et d'autre. Le travail en équipe des enseignants devra garantir le soutien réciproque et la bonne entente au sein du lycée. L'idée du tutorat n'a par contre pas été reprise dans le projet, le suivi de chaque élève est assuré par l'équipe entière qui l'accompagnera pendant trois ou quatre ans. Les professeurs qui s'engagent dans cette voie verront leur mode de travail changer de fond en comble. Le bouleversement n'est pas qu'ils aient à enseigner plusieurs matières – c'est déjà le cas dans la plupart des lycées, faute de combattants spécialisés – mais ils auront une obligation de présence de trente heures par semaine, ce qui est énorme par rapport aux autres qui restent rarement plus longtemps que la période de leurs cours. La question se pose s'ils resteront assez motivés pour prendre en charge le surplus de travail et d'engagements jour après jour ou bien si l'idéalisme ne fera pas rapidement place à la désillusion et le sentiment d'être coiffé du bonnet d'âne. Car il est certain qu'ils seront vus comme des traitres par d'autres collègues craignant pour leurs avantages et leur indépendance – un grignotage des acquis sociaux en quelque sorte. Il faut donc s'attendre à des grincements de dents de la part des représentants des autres lycées, sceptiques de voir arriver une école Waldorf à la sauce publique. Surtout que d'autres ont aussi lancé des projets pour changer l'enseignement rigide qui ne sont pas médiatisés à ce point et n'ont pas le même soutien inconditionnel de la part de la ministre. Elle devra veiller à ne pas donner le sentiment de favoriser un système par rapport à un autre tant que l'enseignement traditionnel demeure aussi une des clés du succès du lycée-pilote. Car si les élèves n'y seront pas acceptés pour poursuivre leurs études, ce sera le retour à la case départ. Reste à éclaircir un autre point crucial : l'éducation aux valeurs. Une trouvaille de la fée carabosse CSV lors des discussions sur l'accord de coalition en été 2004. Le parti conservateur était d'accord de donner son feu vert au projet-pilote à condition d'y intégrer un nouveau cours qui reprendrait le cours de religion et celui de l'enseignement moral et social – avec l'accent mis sur la religion majoritaire au Luxembourg. Les travaux sont en cours et bien avancés selon la ministre Mady Delvaux, qui n'est toutefois pas maîtresse à bord, car le ministère d'État y a aussi son mot à dire. « L'éducation aux valeurs est la pierre angulaire du nouveau lycée, comme le maintient Jeannot Medinger, la tolérance, le respect, la coopération, la solidarité, la compréhension et le respect seront vécus au jour le jour. » L'avant-projet de loi portant la création d'un lycée-pilote insiste aussi sur le fait qu'il « est crucial que les jeunes se dotent à la fois d'un esprit d'ouverture et d'un esprit critique ». Le cours d'éducation aux valeurs a donc l'ambition de renseigner sur tous les courants religieux ou idéologiques, même l'athéisme. Par contre, on voit mal comment des enseignants de la religion catholique, qui ont été formés dans cet esprit et ont un mandat très précis, puissent devenir titulaires d'un tel cours. Pour Jeannot Medinger, la question ne se pose pas dans ces termes-là, car selon lui, les titulaires du cours travailleront surtout avec des experts de l'extérieur, comme les dignitaires des différentes religions ou les représentants des grands courants idéologiques. Il reste que ce point-là demeure une question de crédibilité du projet-pilote. Les responsables du nouveau lycée se sont fixé des objectifs ambitieux et l'on saura au bout de quatre ans s'ils se sont brûlé les ailes, comme le prédisent les pessimistes, si ce lycée sera condamné à rejoindre le cimetière bien rempli des projet-pilotes de l'Éducation nationale. D'un autre côté, ils ont un lourd fardeau à porter – ouvrir la voie à une réforme nationale de l'enseignement – et l'on se demande s'il est vraiment responsable de leur imposer une mission politique d'une telle envergure. Ou s'ils ont simplement une fonction-alibi pour ne pas devoir toucher à l'enseignement traditionnel. Car l'intérêt des parents a l'air d'être énorme – des centaines se seraient déjà renseignés – en une seule journée, une trentaine de personnes ont transmis leurs remarques et observations sur le site du nouveau lycée. C'est dire s'il y a un réel malaise dans l'enseignement; les gens s'attendent à un revirement fondamental et urgent.

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anne heniqui
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