La fin de la Warte

d'Lëtzebuerger Land du 30.01.2026

Le 18 décembre 2025 paraissait le 2848e et dernier numéro de la Warte-Perspectives, le supplément culturel du Luxemburger Wort. Dans son billet d’adieu, Marc Thill notait que le comportement des lecteurs avait évolué et que le monde des médias ne pouvait plus vraiment ignorer ce changement. Pourtant il expliquait également que le journalisme culturel, tel que le concevait la Warte, n’avait jamais cherché à être à la mode, préférant la réflexion en profondeur au ton tapageur d’autres publications. La Warte, écrivait-il, avait longtemps résisté au changement du paysage culturel et médiatique. Il ajoutait aussi que « sa parution hebdomadaire avait toujours été un démenti au pessimisme culturel » (Marc Thill, Abschied von der ‘Warte’).

Or, il y a bien longtemps déjà que les habitudes du lectorat ont été bouleversées par l’arrivée de nouveaux médias et de nouvelles formes de journalisme et cela n’avait pas vraiment empêché la Warte de faire de la « résistance » et de continuer son petit bout de chemin. Alors qu’est-ce qui a vraiment changé ? Les lecteurs cyniques diront que c’est le propriétaire du journal. Ces disciples de Diogène n’ont évidemment pas tort, comme le confirme Stéphanie Majerus dans son article analysant la politique rédactionnelle du Wort depuis le rachat par le groupe médiatique belge Mediahuis (Land 09.01.2026). Il est d’ailleurs vrai que le propriétaire précédent –l’archidiocèse– en tant qu’institution, n’essayait pas d’être au goût du jour et, pour dire vrai, c’est très bien ainsi.

Cependant, l’argument selon lequel le supplément hebdomadaire devait disparaître, parce qu’il ne suivait pas suffisamment la mode de l’époque, mérite réflexion. Certaines publications meurent de leur belle mort. Faute de moyens ou faute d’idées, parfois les deux, elles s’essoufflent et cessent d’exister. Et puis il y a celles qui disparaissent par suite d’une intervention extérieure. Celles qui, soumises à un dictat, celui du marché, de la mode, ou celui d’un régime autoritaire, sont condamnées à disparaître.

Le hasard aura voulu qu’un certain nombre de publications auxquelles j’ai occasionnellement contribué aient disparu après ce genre d’intervention. La Warte, où j’ai publié un texte ou deux, à l’occasion du décès d’auteurs qui m’étaient chers, et quelques poèmes, en est. Ici, l’on pourrait dire que le manque de rentabilité de la publication qui refusait d’être dans le vent, aura provoqué l’ire et l’intervention des propriétaires. Les autres périodiques culturels auxquels je fais référence ont, en revanche, été interdits dans le contexte d’une Turquie dont le régime prenait une tournure très autoritaire. L’une de ces publications fut la revue mensuelle Evrensel Kültür. Proche du Parti du travail (Emek Partisi), un parti marxiste-léniniste cultivant les alliances électorales avec le mouvement kurde, la revue fut victime, à la surprise générale, d’un décret-loi promulgué dans le cadre de l’état d’urgence suivant la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, tentative à laquelle n’étaient nullement mêlés ni le parti, ni la revue. Cette revue littéraire et culturelle était connue pour son ouverture d’esprit et son humanisme sincère et pluriel, encourageant la rencontre entre diverses traditions progressistes. Une autre publication ainsi décapitée fut le supplément littéraire mensuel du quotidien Zaman, qui avait été mis sous tutelle judiciaire en mars 2016 dans le contexte du bras de fer entre le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan et le mouvement de Fethullah Gülen qui sera plus tard accusé d’avoir fomenté le coup d’État. Bien que le quotidien fût religieux et conservateur, ses pages « Commentaire » et son supplément littéraire étaient ouverts à toutes les opinions et avaient pour but de promouvoir le dialogue sur la base de la culture et de la littérature.

Peu de choses dérangent plus les régimes autoritaires que le pluralisme parce qu’ils ne peuvent reconnaître que la diversité des convictions et des intérêts est légitime. Ainsi le pluralisme est aussi une barrière à l’émergence de régimes autoritaires. Mais dans la Turquie d’Erdoğan, les avocats du pluralisme, d’un humanisme d’inspiration marxiste ou d’un Islam ouvert sur le monde, n’ont plus leur place. Ce sont des convictions qui ne sont pas dans l’air du temps.

C’est peut-être pour cela que la disparition de la Warte est inquiétante. Bien sûr, l’arrêt d’un supplément culturel au Luxembourg n’est pas équivalent à la répression d’État que connaît la Turquie. Toutefois, on aboutit dans les deux cas à l’appauvrissement du pluralisme et à la réduction des espaces de débat. Qu’être au goût du jour soit devenu une condition pour le droit à l’existence du supplément culturel du plus grand quotidien du pays est une forme de capitulation intellectuelle, même dans un contexte où la presse écrite est soumise à bien des pressions d’un ordre économique du fait du changement d’habitudes de son lectorat habituel et du manque de nouveaux lecteurs. Avec la disparition de la Warte, c’est tout de même un aspect de l’identité plurielle de la grande région qui disparaît. Nul besoin d’être un disciple de l’Abbé Heiderscheid et de son interprétation de l’humanisme chrétien pour regretter d’ores et déjà l’absence de la voix de la Warte à une époque où les « bulles de filtrage » causent l’isolement intellectuel et culturel de bien des internautes, même s’ils ne rejettent pas les médias traditionnels.

Cela vaut la peine de feuilleter d’anciens numéros de la Warte. De lire par exemple, sous la plume de Graziella Lehrmann, l’épouse du Grand Rabbin Kuno Chanan Lehrmann décédé en 1977, des réflexions sur la possibilité d’une confédération pour résoudre la crise au Proche-Orient : « Chasser les Juifs de l’État qu’ils ont arraché au désert par le labeur de leurs bras et l’intelligence de leurs cerveaux, est tout aussi impensable que de laisser les réfugiés palestiniens errer de par le monde avec une charge de haine et un désir de revanche qui constituent une menace constante pour la paix » (Pour une confédération au Moyen Orient, 22.01.1981). Ou bien de relire les débats sur l’intégration et l’identité européenne tout au long des années 1970 et 1980. La Warte avait beau ne pas être au goût du jour, il semble bien qu’elle avait toujours eu quelque chose à dire qui pouvait alimenter notre réflexion. Dommage qu’on la fasse taire, elle aussi.

Laurent Mignon
© 2026 d’Lëtzebuerger Land