Phèdre(s)

Les trois suicides d’Isabelle H.

d'Lëtzebuerger Land du 02.12.2016

S’il y a une chose que Krzysztof Warlikowski sait faire, c’est créer des images puissantes. Pour cela, il a à ses côtés la fidèle Małgorzata Szczęśniak, compatriote polonaise qui réalise ses décors depuis le début. Au Grand Théâtre, pour la production de Phèdre(s), créée en mars de cette année au Théâtre de l’Odéon à Paris, coproduite e.a. par les Théâtres de la Ville de Luxembourg et jouée deux jours de suite au Limpertsberg, le duo a monté une scène sobre et intrigante à la fois, espace neutre à l’élégance délétère, qui se transforme radicalement par un astucieux système de boîte en verre mobile, de lumières sophistiquées (Felice Ross) et de projections aux murs. On y vaque d’hôtel de luxe en terrain vague, d’appartement bourgeois en salle de visite d’une prison. Comme toujours chez Warlikowski, l’intelligence de la scénographie est si complexe qu’elle ouvre sur le monde.

Phèdre(s) donc avec s, parce que son héroïne tragique est multiple : sauvage et dévorante dans le texte de Wajdi Mouawad, elle sera sophistiquée chez Sarah Kane et ironique chez J.M. Coetzee. Mais, bien que consistant de trois parties distinctes et hermétiques l’une à l’autre, il y a aussi plus ou moins ouvertement des traces d’Euripide, de Sénèque et de Racine dans cette Phèdre-là, femme-désir et femme maudite. Pour son premier spectacle en français – même son Proust, créé en 2015 à la Ruhrtriennale sous le titre Les Français, est en polonais –, Krzysztof Warlikowski a voulu faire grand. Trop grand avec le peu de matière qu’il avait. Sa pièce est prétentieuse et décousue. Et n’est sauvée que par l’extraordinaire performance d’Isabelle Huppert.

Durant plus de trois heures, cette femme en apparence si frêle sera tour à tour dévorante ou dévorée, sauvage ou soumise, froide ou inquiète. Isabelle Huppert donne tout, se met à nu (au sens propre comme au figuré), fait du yoga sur scène ou se traîne, à corps et à cris, sur le plateau. Elle porte le spectacle, même si elle en fait parfois trop dans la démesure. Elle n’est jamais aussi convaincante qu’en diva intouchable, habillée par Hedi Slimane ou la Maison Dior, lunettes de soleil et lèvres rouge feu, qui observe les tragédies humaines de son olympe, déesse parmi les hommes. Face à elle, dans le texte de Sarah Kane, il y a un Hippolyte dégueulasse (il se mouche dans ses chaussettes sales) immature, désillusionné et cynique (excellent Andrzej Chyra), obsédé par le sexe anonyme et dégoûté par les conventions sociales. La belle-mère dévorée par un amour passionnel pour son beau-fils devient ici complètement absurde.

Si, fatalement, le sort mène toujours Phèdre au suicide – elle se pend deux fois et se poignarde une fois sur scène –, suite aux accusations de viol de son beau-fils ou à l’amour impossible pour Hippolyte, la grande histoire que veut nous raconter Krzysztof Warlikowski est moins un cours magistral sur l’évolution du personnage de Phèdre dans la littérature qu’une brève histoire du désir. C’est pour cela que la pièce s’ouvre sur cette interprétation envoûtante d’une chanson d’Oum Kalthoum, Al-Atlal – qui parle aussi de désir amoureux –, pour cela aussi que l’impressionnante Rosalba Torres Guerrero (danseuse professionnelle chez Anne Teresa de Keersmaeker), en bikini strassé, s’adonne à des acrobaties érotiques dignes d’un night-club. Que le désir sexuel soit le fait d’un mauvais sort jeté par un autre dieu ou le produit de constructions intellectuelles comme celle de la désopilante Elisabeth Costello (dans le texte de Coetzee), grande bourgeoise et auteure à succès, qui spécule longuement sur les possibles formes que peuvent prendre les dieux durant l’acte sexuel (Warlikowski, dans la salle pour la première luxembourgeois, s’amusait comme un enfant de ses propres blagues), il est toujours tragique, semble nous dire le metteur en scène. « Les histoires d’amour finissent mal – en général », chantaient les Rita Mitsouko, avec infiniment plus de légèreté que ce Phèdre(s).

josée hansen
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