Entretien avec la ministre de l'Éducatation, Anne Brasseur (DP)

Revaloriser le potentiel humain

d'Lëtzebuerger Land vom 26.08.1999

d'Lëtzebuerger Land : Le PDL avait annoncé, comme une de ses priorités lors de la campagne électorale, une grande offensive en matière d'éducation et vous êtes la première ministre libérale de l'éducation nationale dans l'histoire politique récente. Or, en lisant les accords de coalition, on y constate surtout une continuité de la politique entamée par vos prédécesseurs du PCS. Qu'est-ce qui constitue l'apport " typiquement libéral " de ce programme ? 

Anne Brasseur : Je crois que l'essentiel est l'approche ; l'attitude par rapport à tous les partenaires, que chaque protagoniste soit considéré comme un élément du monde de l'enseignement, aussi bien les élèves que les enseignants ou les parents d'élèves. J'ai l'impression que ces différents groupes étaient trop cloisonnés, que chacun essayait de résoudre ses problèmes dans son coin et qu'au lieu d'agir ensemble, les différents acteurs intervenaient l'un à côté de l'autre. Il y a certes parfois des intérêts opposés, mais il devrait être possible d'unir les énergies. 

Car la politique en matière d'éducation est bien une question d'infrastructures, de personnel, de moyens financiers, mais surtout une question de potentiel humain qu'il s'agit avant tout de revaloriser. Dès que tous les concernés seront de retour de vacances, je vais commencer une grande concertation avec tous les acteurs : les inspecteurs, les directeurs d'établissement, les syndicats d'enseignants, les associations d'élèves - tous ceux qui participent au monde de l'éducation. 

Vous venez de boucler le budget pour l'année prochaine : est-ce que celui de l'éducation a augmenté en conséquence de vos ambitions ? 

Il est très difficile, voire impossible de comparer les budgets, vu la réorganisation du ministère : la division du ministère de l'éducation nationale en deux et le rattachement de celui des Sports au Menfp... Le calcul serait bien plus compliqué qu'une simple addition des chiffres. Nous ferons la comparaison une fois le budget définitif finalisé, jusqu'à présent il ne s'agit toujours que d'un projet. 

Justement, pourquoi cette réorganisation du ministère de l'Éducation nationale ? Ne doit-on pas considérer une carrière scolaire en continu ? 

On peut très bien voir l'éducation en deux domaines distincts : la culture va très bien avec la recherche, que l'on ne peut pas dissocier de l'éducation supérieure... Et comme nous voulons développer l'enseignement supérieur, un ministère distinct peut aider à en augmenter la visibilité, afin de promouvoir nos premiers et troisièmes cycles. Je n'y vois aucune difficulté. 

Et le rattachement du Sport au ministère de l'Éducation nationale : ne risque-t-il pas de le dévaloriser, voire d'anéantir les efforts passés pour encourager les sportifs de haut niveau ?

Le ministère des Sports n'est pas du tout aboli. Au contraire, par ce biais, nous pouvons beaucoup mieux intégrer le sport à l'école. Il a été mon vœu de pouvoir gérer ce portefeuille et je m'attacherai tout particulièrement à ce que les intérêts du sport, à tous les niveaux, soient défendus. 

Pour Erna Hennicot-Schoepges, la dernière législature s'est terminée sur une grande agressivité du milieu, avec e.a. la démission de cinq organisations du groupe de réflexion sur la réforme des critères de promotion dans l'enseignement secondaire... Tous s'attendent maintenant à un changement profond avec votre arrivée. Comment comptez-vous gérez ces attentes ? 

C'est vrai que le défi est énorme. Je veux surtout prouver en un premier temps que je suis prête à tout genre de coopération, suggestions ou bons conseils. Toutefois, si les intérêts des interlocuteurs sont opposés, il faut aussi prendre des décisions politiques. Pour moi, en politique, il faut toujours essayer de concilier les intérêts particuliers avec l'intérêt général, mais c'est toujours l'intérêt général qui doit primer... En cela, j'ai une approche très pragmatique. 

Pensez-vous que votre formation de psychologue vous aidera à ce poste ? 

Je ne vais certainement pas empiéter sur le domaine des enseignants, pédagogues et psychologues. Ma mission ici est celle d'une politicienne. Et dans ce métier-là, je préfère le bon sens à la psychologie. 

Les deux grands problèmes logistiques actuels de l'éducation nationale, ce sont la pénurie d'infrastructures et celle d'enseignants. Dans les accords de coalition, le gouvernement semble très circonspect, en se doutant que ces pénuries ne seront pas résorbées en un an... Quelle sera alors votre priorité absolue ? 

En ce qui concerne les infrastructures, certaines constructions qui étaient programmées seront très vite achevées et nous prévoyons deux nouveaux bâtiments supplémentaires. Nous n'avons pas encore décidé de leur implantation, mais nous irons sans aucun doute en direction d'une décentralisation et d'une régionalisation, dans l'optique des pôles scolaires, c'est-à-dire d'une offre scolaire complète par région. Toutefois, je suis résolument opposée à une trop grande concentration d'élèves par bâtiment, les jeunes risqueraient de se perdre dans l'anonymat des établissements trop grands. 

Le manque d'enseignants qualifiés est effectivement un problème énorme. L'année dernière, il était prévu de recruter 125 professeurs stagiaires mais seulement 91 se sont portés candidats. Dans n'importe quelle hypothèse, la population scolaire augmente et les prochaines années, un nombre croissant d'enseignants prendront leur retraite. Donc, pour augmenter la visibilité et l'attrait du métier, nous avons encore revu nos estimations de besoin en personnel à la hausse. Jeudi dernier, le conseil de gouvernement a arrêté les chiffres : nous embaucherons 155 stagiaires l'année prochaine, 160 l'année suivante, puis 165 etc. 

Une autre possibilité pour subvenir aux besoins en personnel, telle que nous l'avons retenue dans notre programme gouvernemental, ce serait de chercher de nouvelles formes d'organisation du travail. Ainsi, nous allons élaborer des systèmes de compte-épargne-temps, qui permettraient aux enseignants de travailler plus durant une année et ainsi économiser des heures libres pour éventuellement faire une année sabbatique ou avancer l'âge de la retraite. Tout cela se passerait bien sûr sur base volontaire et sans entraver la qualité de l'enseignement. 

Au sujet des rythmes de travail : une des réformes qui se font de plus en plus urgentes, surtout devant la pression des associations de parents d'élèves, est celle des rythmes scolaires. Quelle suite allez-vous donner à ces revendications ? 

Il ne fait aucun doute que le dossier des rythmes scolaires doit être attaqué au plus vite cette année pour qu'une réforme puisse être opérationnelle à partir de la prochaine rentrée, celle de 2000/2001. 

Pour l'enseignement primaire, vous généraliseriez donc les expériences des projets pilotes qui existent déjà, comme à Hosingen par exemple ? 

Dans le domaine de l'enseignement primaire, nous n'allons rien imposer aux communes. Vous pensez bien qu'après mon expérience en politique communale, j'aie un grand respect pour l'autonomie communale. Mais rien n'empêche que les communes qui expriment le désir de modifier leurs horaires pourront le faire dès la rentrée 2000 - à condition que leur projet soit cohérent et que par exemple l'organisation des structures d'accueil aille de pair. 

Si le samedi devenait une journée libre, il faudrait bien rattraper les trois heures de cours quelque part dans les programmes. L'accord de coalition annonce une révision complète de tous les programmes : allez-vous élaguer, éliminer certaines matières pour gagner du temps ? 

Rien n'est superflu bien sûr, mais je pars du principe qu'on peut gagner à réduire les programmes. Je suis persuadée qu'on peut alléger certaines matières, sans pour autant perdre en qualité. Quantité et qualité ne sont jamais synonymes, surtout dans le domaine de l'éducation. Nous allons procéder à une évaluation en profondeur de la réforme de l'enseignement secondaire de 1989 pour procéder ensuite aux adaptations qui s'imposent, qui seront définies dans une nouvelle loi-cadre. 

Aussi, j'envisage qu'on pourrait réorganiser le travail des commissions de programme en préconisant une meilleure collaboration transversale. Dans l'idéal, nous devrions soumettre le système scolaire tous les dix ans à une telle analyse et par conséquent à une actualisation.

Un des derniers enjeux idéologiques dans le domaine de l'enseignement semble être l'attachement à l'école publique. Le gouvernement PCS/PDL vient d'annoncer une augmentation des crédits des écoles privées... qui sont, à quelques exceptions près, gérées par l'église catholique. Était-ce une concession à votre partenaire de coalition pour avoir la charge du ministère ? 

(Rires) Je suis bien sûr une avocate de l'école publique, surtout au Luxembourg, où elle constitue davantage un vecteur de cohésion. Mais en même temps, ces écoles privées fonctionnent bien et bien qu'elles soient majoritairement confessionnelles, elles sont tenues par la loi à suivre les mêmes programmes. Sans elles, nous aurions encore plus de problèmes logistiques. Financièrement, cette opération est certainement encore plus rentable que s'il fallait intégrer tous ces élèves dans l'école publique. 

À propos de la cohésion sociale par l'école publique et de l'intégration : vous allez tenter des expériences pilotes d'alphabétisation francophone pour les enfants romanophones... Ne constitue-t-elle pas au contraire un risque de ghettoïsation ? 

L'alphabétisation francophone est une idée du PDL. Nous sommes partis du constat que, bien qu'ayant intégré la même école à l'âge de la scolarisation, tous les enfants n'ont pas les mêmes chances : dès la troisième année du primaire, les enfants romanophones ont beaucoup de difficultés à suivre le rythme, à réussir leur carrière scolaire. Nous voulons donc inverser la tendance et faire débuter les carrières scolaires de deux points différents, une filière classique et une filière francophone, pour qu'au milieu, les chances soient les mêmes pour tous. 

Il s'agit donc encore une fois d'une expérience pilote... N'y a-t-il pas un risque de morceler l'école publique en petits segments, en petites expériences pilotes ? 

Dans l'éducation nationale, on ne peut pas faire des essais grandeur nature, si on se trompait, les conséquences seraient trop lourdes, elles pénaliseraient toute une génération. D'un côté, le système des expériences pilotes a une certaine lourdeur, les modifications prennent beaucoup de temps, mais de l'autre, on évite de tomber dans les pièges du Zeitgeist et des modes éphémères.

L'accord de coalition prévoit également une collaboration plus étroite avec le monde de l'économie, en associant les futurs employeurs à l'élaboration des programmes ou en tant que sponsors dans le cadre du développement de l'autonomie scolaire. Ne craignez-vous pas une trop grande influence des entreprises sur la formation ? Comment entendez-vous éviter les abus ? 

Il est impensable que l'école fonctionne en vase clos. Les élèves doivent être confrontés à la réalité pour apprendre à se débrouiller. La peur des contacts n'est pas fondée. 

Le sponsoring doit être possible, mais limité à des actions de mécénat ponctuelles, dans le cadre justement de l'autonomie scolaire. Cette dernière constitue d'ailleurs pour moi l'application pratique du principe de la subsidiarité dans l'enseignement. Donner une plus grande autonomie aux différents bâtiments leur permet une meilleure structuration, une meilleure Corporate Identity, une plus grande identification des élèves et des enseignants avec leur école - donc une plus grande motivation.

josée hansen
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