Forum Visions pour la recherche au Luxembourg

Élève appliqué, peut mieux faire

d'Lëtzebuerger Land vom 19.10.2000

La frustration des chercheurs était palpable dans l'hémicycle européen, mercredi après-midi. Ils venaient d'assister au premier Forum organisé par le Fonds national de la recherche sous le titre Visions pour la recherche au Luxembourg. Quelque trois cents personnes issues des instituts de recherche publics et de l'industrie privée étaient venues écouter le bilan et les perspectives du nouveau Fonds, qui a entamé ses travaux en début d'année. Bien que le FNR ne subventionne que les projets des établissements publics, son approche ressemble pour beaucoup aux démarches entreprises dans la nouvelle économie : les uns ont l'argent (Business Angels ou le Fonds), les autres sont censés avoir des idées (start-ups ou les Centres de recherche publics). 

Le Fonds national de la recherche ne veut rien imposer, mais fédérer, regrouper les projets. Voilà pourquoi il procède par appels publics à propositions de programmes pluriannuels. Le premier, il l'a lancé en février passé et a reçu une quarantaine de propositions reflétant le vaste spectre de la recherche scientifique au Luxembourg. Parmi ces propositions de programmes éclectiques, il en a retenu quatre qui devraient être soumises pour conventionnement au gouvernement aujourd'hui même (pour une enveloppe financière globale de plus de cent millions d'euros). Ces programmes sont : 1. Sécurité et efficacité des nouvelles pratiques du commerce électronique (Se-Com) ; 2. matériaux innovateurs et nanotechnologie (Nano, visant à créer un Centre européen spécialisé dans la caractérisation des matériaux à l'échelle du nanomètre) ; 3. gestion durable des ressources hydriques (Eau) et 4. biotechnologie et santé (cancer, maladies cardiovasculaires, nouvelles stratégies d'intervention immunologique, épidémiologie...). Dès l'année prochaine, des projets concrets de recherche viendront se  greffer sur ces programmes. 

Mercredi, le FNR lança son deuxième appel à propositions de programmes ; les candidatures et idées peuvent lui être envoyées jusqu'au 15 janvier 2001. Un conseil scientifique et un conseil d'administration y examineront les projets à l'aide de la grille des critères demandés : la qualité scientifique du projet (atteindre un niveau de compétences reconnu au niveau international), le potentiel de retombées socio-économiques, son pouvoir mobilisateur sur le plan national, son caractère réaliste par rapport au contexte luxembourgeois (tenir compte du potentiel scientifique et technologique) et la répartition des moyens budgétaires.

Première frustration de certains chercheurs ou enseignants dans la salle : comment faire de la recherche fondamentale si un des critères demandés aux projets éligibles est d'engendrer des retombées sur le plan socio-économique ? Les grandes lignes de ces « visions pour la recherche au Luxembourg » vont effectivement plutôt en direction d'une approche utilitariste et donc d'une recherche appliquée plutôt que de la recherche fondamentale. « Effectivement, estime Jean-Frank Wagner, président du conseil scientifique du Fonds, il est très difficile de faire de la recherche fondamentale dans un petit pays. » Pour lui, il est essentiel que le Luxembourg s'investisse dans la grande région et dans une recherche spécialisée à très haut niveau. 

Si les industriels et autres patrons du secteur privé - à l'image de Lucien Thiel de l'ABBL et de Nicolas Soissons de la Fedil - se félicitaient de l'ambition de l'État d'augmenter ses investissements en la recherche, les 0,3 pour cent du PIB que le gouvernement PCS/PDL veut atteindre d'ici 2004, ce n'est pas Byzance non-plus. Bien sûr, en 1997 encore, ce taux était de 0,08 pour cent, alors que dans le budget 2001 déjà, il a augmenté de 60 pour cent par rapport à 2000 avec plus de 17 millions d'euros, mais il reste largement en dessous de la moyenne internationale. Ainsi, en 1999, l'Allemagne a investi 2,37 pour cent de son PNB dans la recherche ; les États-Unis 2,77 pour cent en 1998 ; le Japon 2,91 pour cent un an plus tôt (source : Die Zeit du 12 octobre).

Qui dit augmentation des investissements en recherche pense forcément création d'emplois. Et voilà la deuxième grande frustration des chercheurs : le docteur Claude Müller du Laboratoire national de Santé regretta le manque de perspectives pour les chercheurs au Luxembourg, comme ils ne travaillent souvent que sur des projets à durée déterminée et manquent d'alternatives. Jean-Frank Wagner lui-même Luxembourgeois et professeur, à l'université de Trèves, sait que pour lui aussi, revenir au Luxembourg équivaudrait à quitter la carrière académique. Le projet du ministère d'établir une base de données des universitaires luxembourgeois à l'étranger n'augmente guère l'attractivité du site Luxembourg pour les scientifiques. 

Fernand Fehlen du Centre de recherche public Gabriel Lippmann, n'y va pas par quatre chemins : « Le Luxembourg a besoin d'une université, d'un champ scientifique autonome ; il nous faut un tissu intellectuel qui ne vit qu'à l'université ! » affirme-t-il, et raconte tout le mal qu'il a pour retenir les chercheurs qui manquent de perspectives. 

Mercredi matin, Erna Hennicot-Schoepges (PCS) avait ouvert le débat en lançant un appel en faveur des sciences humaines, en demandant aux acteurs de concentrer leurs efforts pour un projet global de recherche sur le Luxembourg. Appel en réponse duquel Jean-Paul Lehners, professeur-administrateur du département Lettres et sciences humaines du Centre universitaire, annonça que même si, effectivement, les sciences humaines restent le parent pauvre de la recherche au Luxembourg, il vient de créer avec quelques collègues le Réseau interdisciplinaire d'études sur le Luxembourg (RIEL) qui englobera tous les domaines pouvant avoir trait au Luxembourg afin de regrouper une trentaine de projets - et non d'imposer un programme du haut - comme la publication de dictionnaires de langue, d'un manuel scientifique de l'histoire du Luxembourg, un dictionnaire biographique etc. 

« Nous sommes à un tournant important, » expliqua quelques heures plus tard, Erna Hennicot. Et que le Luxembourg devrait profiter du fait qu'il n'a pas de préalable, qu'il n'a pas besoin de dégraisser ou de réorienter une académie lourde, mais qu'il peut créer de petites entités pointues et légèrement orientables. Elle aussi affirma son impatience, et, tout en soulignant que déjà maintenant, des cursus universitaires complets sont possibles à partir du Cunlux, en collaboration avec ses partenaires européens pour le deuxième cycle, espéra « de tous mes voeux que le Cunlux arrive au bout de ses problèmes ». Les perspectives des chercheurs ? Le gouvernement est en train de réfléchir à un nouveau statut de l'enseignant-chercheur ainsi que du fonctionnaire, statuts qui devraient par la suite encourager la mobilité. Les problèmes d'infrastructure ? La ministre, qui gère également les Travaux publics, se propose de créer une Cellule d'urgence infrastructures qui tentera de répondre au mieux aux besoins de court terme. Car à moyen ou à long terme, la friche industrielle d'Esch-Belval devrait abriter une cité des sciences et de la recherche, où les CRP et autres instituts devraient pouvoir trouver refuge ; une collaboration avec le professeur Downer de l'université de Limerick en Irlande a été entamée mercredi.

Les idées et propositions de programmes de recherche peuvent être envoyées jusqu'au 15 janvier 2001 au Fonds national de la recherche, à l'attention de Raymond Bausch, c/o Ministère de la Culture, de l'Enseignement supérieur et de la recherche ; 20, montée de la Pétrusse ; L-2912 Luxembourg ; téléphone : 478 5215 ou fax : 46 09 27 ; e-mail : raymond.bausch@mcesr.lu

 

 

josée hansen
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