Dix ans après Les Ignorants, Étienne Davodeau se remet en scène dans une de ses BD : Le Droit du sol. Un album sur sa marche de 800 kilomètres contre le nucléaire

SOS d’un terrien en détresse

d'Lëtzebuerger Land vom 29.10.2021

On l’a vu dans Les Ignorants, Étienne Davodeau est un auteur de BD qui ne craint pas de mouiller la chemise. Fin des années 2000, il avait mis la main à la pâte dans le domaine viticole de Richard Leroy. Fin des années 2010, il a pris son sac à dos, son bermuda, ses chaussures de randonnée et ses cartes Top 25 IGN et a décidé de traverser une bonne partie de la France, en diagonale, du sud-ouest au nord-est à travers les chemins de grande randonnée. L’auteur aime marcher. Il l’avoue : « Écrire, dessiner, marcher. Trois de mes activités fondamentales/ Ce livre sera l’occasion de les pratiquer ensemble ». Mais une balade de 800 kilomètres et un peu plus de quatre semaines reste tout de même un sacré voyage. « Un voyage dans le temps et l’espace », précise-t-il.

En juin 2019, Davodeau est parti de la grotte de Pech Merle, dans le département du Lot, direction Bure, dans la Meuse. Une marche dans le but de comprendre ce qui sépare et ce qui relie ces deux lieux et surtout leurs sous-sols. Dans le premier on y trouve des dessins vieux de quelques 22 000 ans, dont celui d’un mammouth, qui « est resté dans l’œil » de l’auteur. Dans le second, on prévoit d’enfouir des déchets radioactifs qui devraient demeurer sous bonne surveillance pour une semi-éternité. « Deux actes qui me fascinent et qu’il m’a semblé judicieux de mettre en résonance », souligne l’auteur-marcheur. « Deux traces laissées par des sapiens à d’autres sapiens » reprend-il. « Sur les parois de la grotte de Pech Merle, il y a des milliers d’années, des sapiens ont laissé à leurs descendants des souvenirs admirables. À huit cents kilomètres de là, sous le sol de Bure, en ce moment, d’autres sapiens – et d’une certaine manière les mêmes sapiens – envisagent d’enterrer des déchets nucléaires dont certains resteront dangereux pendant des milliers d’années » note-t-il avant d’ajouter : « Quelque chose qui en dit long sur notre rapport à cette planète et à son sol».

Avec son habituel crayonné en niveaux de gris, Davodeau raconte ses 800 kilomètres. Un album-carnet de voyage que l’auteur multi-primé – pour Rural !, Les Mauvaises Gens, Lulu femme nue, Le Chien qui louche ou encore Cher pays de notre enfance –, enrichit, à travers la magie de la narration et du dessin. Car si l’homme a parcouru ces chemins en grande partie seul, seulement accompagné quelques jours par son éditeur, un ami ou sa compagne, son personnage se fait régulièrement « accompagner » sur les chemins de son histoire par des experts que l’auteur a rencontré précédemment pour la préparation de son périple : le responsable du centre de préhistoire de Pech Merle, une sémiologue, une conservatrice du musée du Louvre ou encore la directrice de production des éditions Futuropolis, mais aussi des opposants au projet de centre industriel de stockage géologique des déchets radioactifs de Bure.

Car oui, la BD est clairement partisane et l’auteur ne s’en cache guère. Il s’en explique au moment où il aperçoit, au loin, les bâtiments de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs et d’EDF. « Je n’irai pas interroger leurs chargés de communication. Leur donner la parole dans mes pages au nom d’un hypothétique souci d’équité ne ferait qu’entériner l’énorme déséquilibre des forces qui s’opposent ici. Ils ont l’argent, la justice et la police avec eux. Ça va bien. »

L’album de 200 pages est dense, bavard. Chaque page demande du temps ; en lecture, mais aussi pour profiter pleinement de la richesse des décors traversés et dessinés par l’auteur. Les discussions avec les experts sont passionnantes, celles avec les opposants, souvent effrayantes et les considérations de l’auteur-personnage offrent aux lecteur – qui est d’ailleurs régulièrement apostrophé dans le récit – de longue heures de réflexions.

On regrette que l’auteur passe un peu vite sur les aspects pratiques de son voyage : les rencontres en chemin restent superficielles, les aspects physiologiques qui découlent d’une telle randonnée sont à peine effleurés... On comprend bien que ce n’est pas le sujet du récit, mais après avoir lu Americana de Luke Healy on se dit que cette traversée de la France aurait aussi pu avoir cet intérêt-ci, quitte à rallonger encore l’album.

Il n’empêche que l’ensemble est passionnant. Droit du sol est un de ces albums qu’on peut lire et relire en continuant à être à chaque fois surpris, étonné, molesté même en tant que « Sapiens », quant à nos renoncements non exempts d’une certaine culpabilité. Sinon, comment accepter l’idée que, pour obtenir de l’électricité pendant quelques décennies à peine, on laisse cet héritage radioactif aux futur habitants de la planète « pendant plusieurs centaines de milliers d’années » ? Comment leur expliquer ce cadeau empoisonné ? Que penseront-ils de leurs prédécesseur de cette fin du vingtième et début de 21e siècle ? Autant de questions qui resteront sans réponse mais qu’Étienne Davodeau remet avec brio à l’ordre du jour. Ce Droit du sol est un appel au secours. Celui de la Terre. Celui de nos arrière-arrière-arrière… petits-enfants pour qu’on arrête cette abomination qui a, effectivement, de quoi donner le vertige !

Le Droit du sol d’Étienne Davodeau. Futuropolis. ISBN : 978-2-7548-2921-2

Pablo Chimienti
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