La langue des signes allemande a beau être reconnue, il reste de nombreux écueils pour une vraie inclusion des personnes déficientes auditives

Pour que les sourds soient entendus

d'Lëtzebuerger Land du 23.09.2022

Ce 23 septembre, on célèbre la Journée internationale des langues des signes, proclamée comme telle par les Nations Unies en 2017. Ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard si le Centre de communication pour personnes sourdes et malentendantes situé à Beggen est inauguré le lendemain. Dans cette ancienne ferme du 19e siècle nouvellement restaurée, les professionnels de la Hörgeschädigten Beratung et les associations de personnes concernées bénéficient d’un environnement propice à l’échange, à l’information et à l’accueil. « Le plus important est d’accueillir les personnes qui ont besoin de soutien en leur apportant du lien social », estime Sabrina Collé, la directrice du Hörgeschädigten Beratung SmH. Ce service propose des prestations diversifiées aux personnes avec un handicap auditif que ce soit au point de vue social, médical, financier, légal, dans le cadre du travail, de la formation, de la famille. Des besoins spécifiques qui exigent des prises en charge sur mesure, au cas par cas.

Il est impossible de trouver des chiffres exacts quant au nombre de personnes sourdes et malentendantes au Luxembourg. « Nous estimons qu’il y a au Luxembourg environ 300-400 personnes qui souffrent d’une déficience auditive dès la naissance ou dès le plus jeune âge », annonce l’éducateur Romain Heintz. Les données internationales de la littérature spécialisée comptent entre six et huit pour cent de personnes atteintes d’une surdité sévère et environ un pour cent de la population profondément sourde. « Chaque année, nous suivons environ 70 personnes de manière régulière, avec quelque cinq à dix nouveaux cas par an », calcule-t-il. Une grande partie des missions de l’association concerne l’accompagnement des personnes déficientes auditives dans les activités quotidiennes : réserver un restaurant, consulter un médecin, aller à la banque ou dans une administration. Elles paraissent simples à des entendants. Elles ont parfois un parcours du combattant pour les malentendants. « Certes, de nombreuses démarches sont aujourd’hui accessibles en ligne, mais la compréhension des documents officiels pose souvent des problèmes, soit qu’ils sont rédigés en français soit qu’ils utilisent un vocabulaire complexe. »

Pour les sourds et malentendants, le multilinguisme du Luxembourg est un casse-tête insoluble. L’enseignement spécialisé se déroule en allemand. La langue des signes utilisée est la Deutsche Gebardensprache (DGS) et la lecture labiale suppose de maîtriser la langue. Sans compter qu’il est beaucoup plus difficile d’apprendre une langue sans l’entendre et de maîtriser un large vocabulaire. « Le problème est que les personnes concernées n’apprennent que l’allemand. Les parents qui ne parlent pas allemand ont du mal à apprendre la DGS. La langue pratiquée à la maison peut rester une langue étrangère. La communication est alors très compliquée », souligne la directrice. Cette question risque de devenir de plus en plus importante au fil des années avec l’acceptation et la promotion de la langue des signes… allemande. Depuis 2018, le Luxembourg compte une quatrième langue reconnue. La loi du 24 février 1984 sur le régime des langues a été modifiée pour reconnaître la langue des signes allemande comme langue à part entière. « Il s’agit d’une langue visuelle et gestuelle qui comporte sa propre dactylologie, grammaire, syntaxe et son propre lexique », précise le texte. « Une avancée considérable qui permet aux personnes concernées de communiquer dans cette langue et de recevoir des informations dans cette langue des signes et donc de se sentir moins isolées », pointe Sabrina Collé. De plus, les personnes avec un handicap auditif peuvent recevoir gratuitement l’assistance d’un interprète dans leurs relations avec les administrations de l’État. Leurs parents et fratrie peuvent suivre gratuitement cent heures de cours de langue des signes allemande. Enfin, « tout élève malentendant ou sourd a droit au Luxembourg à un enseignement de la langue des signes et il a le droit de suivre l’enseignement fondamental et secondaire dans la langue des signes ». Il faut donc recruter et former des professeurs susceptibles de donner cet enseignement. Le Centre de logopédie qui accueille les enfants jusqu’à la neuvième classe a embauché deux personnes « spécialisées en langue des signes DGS » qui communiquent avec les élèves à déficiences auditives lors de situations quotidiennes, pendant les cours et durant des activités de groupe ou individuelles. « Mais pour qu’un enfant puisse bénéficier de tout son enseignement en langue des signes, il faudrait huit interprètes pour le suivre tout au long de l’année », calcule Romain Heintz.

« Le travail des interprètes représente la clé d’une meilleure formation et d’une plus grande participation sociale des personnes malentendantes », appuie Lynn Bidaine. Elle est une des trois seules interprètes en DGS que compte le Luxembourg. Elle a suivi une formation de cinq ans en Autriche pour apprendre la langue des signes elle-même, mais aussi le travail spécifique de la traduction. « C’est une gymnastique cérébrale d’autant plus compliquée que l’on traduit à partir du luxembourgeois, du français ou de l’allemand. » C’est pourquoi, les interprètes se relaient généralement toutes les quinze minutes. À la demande, elle accompagne les clients du Hörgeschädigten Beratung lors de différents rendez-vous pour que les personnes déficientes auditives posent elles-mêmes leurs questions à l’interlocuteur (médecin, employeur, banque, administration...) et expliquent elles-mêmes leur situation ou leur problème. « Nous suivons un cadre déontologique précis : nous ne donnons pas de conseil, ni notre avis et nous sommes tenus au secret professionnel », précise-t-elle. « Vu le peu d’effectifs, nous ne pouvons travailler que sur rendez-vous. Il y a donc des situations d’urgence où nous ne pouvons pas intervenir. » À l’inverse, elle peut se voir sollicitée par un organisme ou une entreprise pour traduire un discours ou une conférence en langue des signes. Elle a d’ailleurs commencé son travail en janvier 2020 et a été plongée dans le bain très rapidement avec l’enchaînement des conférences de presse et des déclarations officielles lors de la pandémie, une période qui a été particulièrement difficile à vivre pour ces personnes à qui les masques empêchaient de lire sur les lèvres. Jusqu’ici, Lynn Bidaine n’a pas eu de demande du monde culturel, mais s’intéresse de près à cet aspect. Les sur-titres au théâtre et à l’opéra, les sous-titres et les descriptions dans les films pourraient être remplacés ou accompagnés de traduction en langue des signes. On le voit dans certains spectacles spécifiques et c’est une tendance qui monte dans le domaine de la musique. Différents festivals proposent des interprétations en direct des concerts. Une manière d’inclure le public sourd et malentendant. « Cette démarche est cependant critiquée, notamment en Allemagne où certains la considèrent comme de l’appropriation culturelle : des entendants gagnent de l’argent et de la notoriété avec un univers qui n’est pas le leur », relate-t-elle. Pour avoir accès à la musique, d’autres aides techniques sont apportées comme ces gilets qui vibrent en fonction des fréquences. Le gilet est relié par Bluetooth à une table de mixage qui reçoit le son des instruments et le restitue par des vibrations. Avec le soutien du ministère de la Culture, dix de ces gilets ont été achetés par l’association qui va les tester sur le terrain dès ce samedi. Lors des festivités de l’inauguration, la prestation du musicien Napoleon Gold sera ainsi accessible au plus grand nombre.

Les aides et soutiens techniques sont particulièrement utiles dans le quotidien des sourds et malentendants. Aussi, la transcription par reconnaissance vocale mise en œuvre par Hörgeschädigten Beratung reçoit un accueil positif. Tout ce qui est parlé (exposé, leçon, discussion, entretien, etc.) est répété par le transcripteur dans un micro. Un logiciel de reconnaissance vocale convertit la langue parlée presque simultanément en écriture. Ce texte est transféré sur un moniteur ou un écran et sera lu par la ou les personnes concernées. Le transcripteur est aussi tenu au secret professionnel et travaille uniquement en allemand. Romain Heintz réalise régulièrement des transcriptions, notamment dans le cadre professionnel. L’accompagnement dans le monde du travail permet à plus de personnes avec un handicap auditif de trouver un emploi. « L’Adem donne des aides pour l’adaptation des postes, avec des signaux lumineux, des amplificateurs, mais il faut parfois prendre du temps avec les patrons pour expliquer la situation ». Il se souvient par exemple d’avoir réalisé un catalogue de gestes et instructions pour assurer la communication d’un employé de cuisine sourd avec son chef qui peut ainsi monter des images des tâches à effectuer, sans barrage de la langue. « La communication interne de l’entreprise doit connaître des adaptations en passant plus par l’écrit ou en s’assurant que la personne malentendante soit bien placée pour lire sur les lèvres. »

Reste un problème d’accès à l’information que pointe la directrice Sabrina Collé : « Les courriers et les sites internet des banques, des assurances ou des administration utilisent des formules compliquées, des termes juridiques, une nomenclature spécifique que les personnes sourdes, surtout celles qui sont sourdes de naissance n’ont pas appris ou ne maîtrisent pas. » Aussi, les éducateurs et assistants sociaux travaillent à expliquer, simplifier, accompagner. L’usage de la langue simplifiée allemande (Leichten Sprache) leur offrirait plus d’autonomie. La directrice revendique aussi que les programmes de RTL Télé Lëtzebuerg soient systématiquement sous-titrés, voire interprétés en langue des signes. « Le journal est sous-titré depuis longtemps, mais seulement lors de sa rediffusion une heure après. Dans de nombreux pays, cela se pratique en direct. » Pour les associations concernées, l’inclusion doit passer par plus de sensibilisation : « Il faut plus de personnes qui apprennent la langue des signes, par exemple des psychologues qui soient formés spécifiquement pour suivre des déficients auditifs », martèle encore Romain Heintz.

France Clarinval
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