Cinémasteak

Une cathédrale pour le futur

d'Lëtzebuerger Land vom 05.11.2021

Dune (1965), de Frank Herbert (1920-1986), est à ce jour le livre de science-fiction le plus vendu au monde. Un succès littéraire qui le destinait à l’adaptation cinématographique, selon une recette hollywoodienne bien éprouvée. Mais dans ce cas, le passage de l’écrit à l’écran ne fut pas toujours gagnant. Alejandro Jodorowsky, dont on connaît les multiples talents (lire en page 18), s’y était collé le premier au milieu des années 1970, confectionnant avec son ami Mœbius, des milliers de dessins pour le story-board. À la distribution, Orson Welles était pressenti dans le rôle du baron Harkonnen ; d’autres noms prestigieux s’y ajoutent : Mick Jagger, Alain Delon, David Carradine, ou encore Salvador Dali... À la B.O. : Magma et Pink Floyd, deux groupes qui répondent parfaitement à l’univers psychédélique du cinéaste franco-chilien. Mais ce dernier ne parvenant pas à convaincre les producteurs, le projet fut finalement abandonné. Avant de réapparaître en 2013 sous une forme documentaire qui en retraçait la genèse (Jodorowsky’s Dune, Frank Pavich). Toujours est-il que le bouquin de Herbert fascine toujours autant : en témoignent la création d’une série TV en 2000 (Frank Herbert’s Dune, John Harrison) et la récente adaptation de Denis Villeneuve qui connaît une éclatante réussite commerciale, bien plus proche du roman de Herbert que ne l’était la version tronquée de David Lynch…

Depuis sa Palme d’or à Cannes pour The Elephant Man (1980), Lynch est convoité par les plus grands studios américains. Ainsi le fameux producteur Dino De Laurentiis, et sa fille Raffaella, lui confient la réalisation de Dune (1984) après en avoir acheté les droits. Lynch est porté sur le spirituel et l’ésotérique. On le sait adepte de la méditation transcendantale et indéfectible promoteur de la paix dans le monde. Et pour son unique incursion dans le genre de la S-F, lui aussi voit grand : un commentaire musical composé par Toto et Brian Eno, alors à son apogée après la sortie de l’album Toto IV (1982). Le casting réunit le chanteur Sting, l’acteur bergmanien Max von Sydow, et le tout jeune Kyle MacLachlan dans le rôle principal, qui deviendra l’acteur fétiche de Lynch, de Blue Velvet (1986) au troisième volet de la série Twin Peaks : The Return (2017). Sans oublier la présence majestueuse de Silvana Mangano, épouse du producteur italien et surtout excellente actrice. Ce film revêt pour les Laurentiis une dimension très personnelle, puisque c’est à leur fils Federico, mort accidentellement en 1981, que celui-ci est dédié.

Lynch aime prendre son temps, à l’image du vieillard de The Straight Story (1999) parcourant les États-Unis sur son tracteur ou de l’agent Dale Cooper tournant au ralenti dans la dernière saison de Twin Peaks. Dune a l’envergure d’une fresque historique. L’intrigue même – la quête d’une Épice convoitée par de puissantes familles rivales – a quelque chose d’anachronique, tout comme les coiffes et les costumes arborés par les personnages féminins (qui peuvent être rapprochés par exemple de la Vierge à l’Enfant [1452] de Jean Fouquet conservée au Louvre). Comme si David Lynch s’était emparé du futur à seule fin de pouvoir ériger une cathédrale laïque où se rejoignent plusieurs traditions culturelles (italienne, perse…). Où les sonorités arabes (Muad’ Dib, le nom de guerre de Paul) répondent à l’étrange exotisme des décors et de leurs architectures. On reconnaît malgré tout, en dépit des coupes effectuées par le producteur au terme de la réalisation, la patte du cinéaste à son traitement plastique du monstrueux, et ce dès le début du film avec cet énorme cervelet vivant covoituré par la Guilde. On y rencontre les difformités d’Elephant Man, des visages boursoufflés et des créatures inquiétantes pareilles à celles qui peuplent Eraserhead (1977), son premier long-métrage expérimental. Voilà qui fait de Lynch un digne héritier de Tod Browning et de son Freaks (1932). Et de Dune une pièce qui s’insère finalement bien dans le projet esthétique de son auteur.

Dune (USA, 1984, vostf, 132’) est projeté vendredi 5 novembre à 20h30 à la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg

Loïc Millot
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