Musique classique

Concert aviaire en trois temps

d'Lëtzebuerger Land vom 23.09.2022

Créé en 1974 et placé, depuis septembre 2020, sous la direction de Corinna Niemeyer, l’Orchestre de Chambre du Luxembourg s’est fixé comme mission de faire découvrir au public le plus large possible le répertoire chambriste, et ce, de la période baroque à nos jours, comme dans toute son ampleur et richesse. « Un programme, c’est comme un voyage », aime à dire la nouvelle et fringante cheffe. Un voyage dans l’espace, mais aussi dans le temps, comme en témoigne la programmation à la fois originale et cohérente du concert du 18 septembre.

En lever de rideau de cette matinée placée sous l’étiquette Paradiesvögel, Les Elemens de Jean-Féry Rebel : un « oiseau rare ». Datant de 1737, cette « symphonie de danse » où Euterpe et Terpsichore s’épaulent mutuellement (on parlerait aujourd’hui de « musique de ballet »), s’inscrit dans le droit fil de la musique imitative de l’époque. Répartis en « petit-chœur » et « grand-chœur », les différents pupitres de l’orchestre expriment musicalement les quatre éléments de la nature : la basse symbolisant la terre, les flûtes, l’eau, les petites flûtes, l’air, et les violons, le feu. Ceci étant, la pièce de l’élève de Lully vaut surtout par le souci du choix des timbres. Or, loin de s’attaquer à trop forte partie, les instrumentistes de l’OCL, galvanisés de main de maîtresse par leur patronne, s’y révèlent, au contraire, étonnamment convaincants et passionnants.

Considéré, à juste titre, comme l’un des grands maestros de la renaissance de la musique italienne, Ottorino Respighi prit, au début du siècle dernier, des leçons auprès de Rimski-Korsakov en Russie, où il apprit beaucoup en matière de couleurs instrumentales, au point de devenir l’un des représentants les plus brillants de l’impressionnisme musical européen. Comme dans Les Pins de Rome, son poème symphonique le plus célèbre, Respighi se révèle coloriste subtil également dans la suite pour petite formation Gli Uccelli (1928). Basée sur des musiques du 18e siècle, l’œuvre est un essai de transcription de la vocalisation de la gent ailée en notation musicale – ce en quoi le Transalpin apparaît comme l’un des compagnons de route privilégiés du compositeur-ornithologue Olivier Messiaen. Après un Prélude, les quatre épisodes suivants imitent les vocalises de la colombe, de la poule, du rossignol et du coucou. Dans cet opus aérien, la jeune cheffe allemande, forte d’une direction vivifiante, excelle à insuffler à son ensemble une formidable ductilité et un heureux effet d’homogénéité.

Que Corinna Niemeyer a de la suite dans les idées, voilà ce que montre et démontre le dernier mets de choix figurant au menu de cette matinée. On reste dans l’univers aviaire avec le Concerto pour oiseaux et orchestre ‘Cantus Arcticus’ (1972) du Finlandais Einojuhani Rautavaara. La partition affiche avec éclat l’intérêt passionné que le mage nordique porte aux oiseaux, dont le chant lui inspire manifestement admiration et fascination. Sage heureux que ce sacré Einojuhani, pour qui « les compositions existent déjà dans l’univers et nous commandent ». Loin du syncrétisme post-moderne, il est ce néoclassique « anti-école », qui parle de sa musique comme « choc d’associations archétypiques », lovée dans un climat ultra-romantique, et restant totalement accessible au grand public. « La musique est bonne, déclare-t-il, quand elle permet à l’auditeur de voir l’éternité à travers le temps. » Ce en quoi l’homme s’oppose notamment à un Stockhausen. À l’injonction de ce dernier, selon laquelle « il faut suivre son temps », le Finlandais répondait, narquois : « Mais pourquoi ? On est toujours en retard, quand on suit » !

Incorporant un saisissant enregistrement sur bande magnétique de chants d’oiseaux captés à proximité du cercle arctique, le Concerto s’articule en trois mouvements, où tourbillons ravageurs et stations immatérielles scandent un langage musical traditionnel pour ne pas dire conventionnel, et où la musique semble illustrer le combat de la douce tonalité contre la pourtant bien inoffensive dissonance et la jugée on ne peut plus maléfique atonalité.

Quant à Niemeyer, en adoptant des tempi lents, elle dégage la force ascensionnelle de cette musique, en particulier celle du dernier mouvement, où le compositeur imagine les cygnes voler en direction du soleil. Et que dire de l’OCL, sinon qu’il convainc par une interprétation où les crescendos sont savamment gradués. Aussi les auditeurs de la salle de musique de chambre ne se sont-ils pas fait prier pour acclamer illico et à tout rompre les vaillants instrumentistes ainsi que leur sympathique directrice.

José Voss
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