Le recensement décennal de la population est lancé pour les plus de 270 000 ménages du pays. Beaucoup espèrent que ce sera le dernier

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Le recensement doit offrir une photographie précise de la population
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 12.11.2021

En ligne Quand vous lirez cet article, il y a de fortes chances que vous ayez déjà reçu un courrier du Statec vous intimant de répondre en ligne au questionnaire du 37e recensement de la population. La distribution de cette lettre, avec un code personnel à encoder sur myguichet.lu, a été lancée ce lundi. C’est la grande nouveauté de l’édition 2021 de l’opération décennale : la possibilité de répondre par voie électronique. « Nous encourageons le plus possible les réponses par ce moyen : cela permet un traitement plus rapide et plus sûr des données et cela évite le contact avec les agents recenseurs », expliquait François Peltier, coordinateur du recensement au Statec, lors d’une séance d’information (elle aussi en ligne) destinée à la presse. Reporté de février à juin, puis maintenant à novembre, ce vaste exercice statistique s’est heurté aux impératifs sanitaires et aux mesures de distanciation sociale : impossible d’envisager le porte-à-porte traditionnel d’agents recenseurs. Un mode opératoire mixte a donc été mis en place selon un calendrier précis : la population est invitée à répondre en ligne jusqu’au 28 novembre, une semaine avant cela, le questionnaire papier sera envoyé aux ménages qui n’ont pas répondu et enfin les agents passeront chez les habitants pour récolter les réponses des derniers.

Le Statec pousse par tous les moyens pour obtenir ces réponses en ligne : campagne sur les réseaux sociaux, dépliant toutes boîtes, large choix de langues (français, luxembourgeois, allemand, anglais et portugais alors que le formulaire en papier est distribué en français et l’allemand, les autres langues sur demande), facilité et rapidité d’utilisation (les questions ne s’ouvrent qu’au besoin : les questions sur le travail ne sont pas posées à une personne sans emploi), loterie avec des cadeaux, sauvegarde possible pour répondre en plusieurs fois, assurance quant à la protection des données… « Je préfère ne pas avancer de chiffres, mais j’ai bon espoir », répondait Serge Allegrezza, le directeur du Statec vis-à-vis du Land, « beaucoup de gens ont pris l’habitude de répondre à des enquêtes en ligne et le télétravail a mis plus de monde à l’aise avec les outils numériques. Ce sera un bon test pour la digital nation, dont il faudra tirer les leçons. » En coulisse, on entend une ambition de trente à quarante pour cent de participation en ligne, quand un recensement d’essai réalisé dans cinq communes en 2019 (un contexte très différent, donc) a produit 27,2 pour cent de réponses sous forme électronique, comme le rappelle de Syvicol (Syndicat des villes et communes luxembourgeoises) dans son avis sur le règlement grand-ducal présentant le recensement.

C’est traditionnellement aux communes d’assurer la collectes des données. Aussi, 4 000 agents recenseurs ont été recrutés par celles-ci pour distribuer la version papier du questionnaire, puis veiller à leur collecte. S’ils ont bénéficié d’une formation de la part du Statec (qui leur apprend quelques rudiments de langage « approprié » pour approcher les sondés), aucune compétence particulière ne leur est demandée : ils doivent seulement être majeurs et avoir un casier judiciaire vierge, car ils sont soumis au secret des données. Les indemnités offertes par le Statec sont assez maigres et inchangées depuis les recensements de 2011 et de 2001 (25 euros pour la participation à la séance de formation, un euro par immeuble recensé, deux euros par logement recensé, 1,2 euro par personne recensée), les communes ont donc été obligées d’allonger la mise pour trouver des enquêteurs.

Acte citoyen Une tâche, et un coût, dont le Syvicol aimerait se débarrasser. Ce qui sera peut-être le cas dans les années à venir. En effet, ce qui justifie la participation active des municipalités se lit dans la loi communale de 1988 : le nombre de conseillers communaux est fixé en fonction du nombre d’habitants, selon les chiffres du recensement. Chiffres qui permettent aussi de déterminer si les élections communales obéissent au système de la majorité relative (Majorzgemeng, les communes dont la population est inférieure à 3 000 habitants) ou au scrutin de liste avec représentation proportionnelle (Proporzgemeng, plus de 3 000 habitants). Or la loi communale est appelée à être modifiée au plus tard pour les prochaines élections d’octobre 2023 et son article 3 stipule : « Le nombre des membres du conseil communal attribués à chaque commune, eu égard à la population réelle, est déterminé sur base du registre national des personnes physiques ». L’exposé des motifs assure de la fiabilité de ce registre et considère que « ces chiffres seraient plus actuels ». « Si les communes sont déchargées de leur obligation de recensement, le Statec sera contraint de faire appel à une firme privée pour engager des agents », soupire Serge Allegrezza. Il voit dans ce désengagement un signe des temps : « Même si par rapport à d’autres pays, comme la France, le Luxembourg se distingue par un haut niveau de confiance vis-à-vis des institutions, récolter des données est devenu un véritable casse-tête dans une société de plus en plus individualiste et populiste ». Il rappelle que le recensement est un « exercice régalien » (l’outil a été mis en place en 1839, en même temps que l’État luxembourgeois) qui doit servir l’ensemble de la collectivité en termes de planification d’équipements collectifs : écoles, hôpitaux, moyens de transports, maisons de retraite…. Y répondre serait donc « un acte citoyen ». C’est d’ailleurs une obligation légale, la loi prévoit différentes sanctions pour les ménages qui n’y répondraient pas.

Au vu des difficultés que rencontre l’exercice du recensement, les voix s’élèvent pour le voir disparaître ou en tout cas perdre du poids, dissout dans d’autres formes de collectes de données socio-économiques. Parmi ces voix, celle du directeur du Statec qui estime que « le Luxembourg devrait suivre le même chemin que, par exemple, les pays scandinaves où depuis de nombreuses années, il n’y a pas eu de recensement classique avec des formulaires ». Il existe en effet plusieurs registres officiels et fiables qui peuvent être utilisés : Centre commun de la sécurité sociale, registre national des personnes physiques, celui des bâtiments et des logements, de l’administration fiscale. Même constat du côté du Syvicol qui note : « Lors de l’édition 2011 du recensement, le Luxembourg était un de seulement douze pays sur les 28 États membres de l’Union européenne procédant encore à un recensement traditionnel, tandis que les autres se sont basés entièrement ou partiellement sur des registres administratifs pour éliminer – dans le cas de l’Autriche, du Danemark, de la Finlande et de la Suède – ou réduire le recours à des enquêtes. » Un vœux qui se heurte à un manque de consensus politique et citoyen sur la possibilité de croiser et d’interconnecter ces registres : « C’est aujourd’hui légalement impossible », pointe Serge Allegrezza.

Ce qu’on demande Si on ne pourra pas facilement se passer de tout le recensement, alléger le questionnaire permettrait sans doute une meilleure adhésion de la population et plus de facilité pour les enquêteurs. « La quantité et la diversité des données demandées dépasse de loin celle prévue par le règlement européen », se désole de Syvicol. La collecte de données exhaustives sur la population est aussi une exigence européenne régie par un règlement de 2008. « Des données statistiques périodiques sur la population et les principales caractéristiques familiales, sociales, économiques des individus, ainsi que de leurs conditions de logement sont indispensables pour l’étude et la définition de politiques régionales, sociales et environnementales », énonce ainsi ce règlement. C’est là que le Statec puise l’essentiel des questions qu’il pose, y compris celles qui peuvent paraître subjectives et pointues quant au logement. On est en effet surpris de lire des questions non seulement sur le nombre de pièces, leur superficie et la qualité des occupants (locataires ou propriétaires), mais aussi sur le principal combustible pour chauffer le logement ou les rénovations antérieures et les besoins futurs en rénovation.

Depuis l’enquête de 2011, des questions sur l’usage des langues ont été ajoutées aux questions standards : la langue la mieux maîtrisée, celles parlées en famille ou avec des amis et celles parlées au travail. La mobilité, à travers les moyens et le temps mis pour se rendre au travail, est aussi questionnée à la loupe. « L’analyse fine des données, notamment avec une précision de résultats par kilomètre carré, en les croisant avec les informations de nationalité ou de niveau d’étude permettra de tirer des conclusions sur les diverses populations et d’éclairer les politiques de manière pertinente sur les sujets d’actualité », estime encore Serge Allegrezza. Une des rares nouveautés dans les questions de 2021 s’inquiète du handicap éventuel (moteur, sensoriel ou mental) des sondés. Cette demande du ministère de la Famille a été intégrée car « cela concerne trop peu de personnes pour être pris en compte dans les échantillons des enquêtes habituelles ». En effet, connaître la composition des ménages, le niveau d’éducation des personnes, les langues parlées, les nationalités ou le sexe de la population permet d’affiner la photographie du pays sur d’autres sujet : « Le recensement est aussi un outil qui sert au Statec pour calibrer les échantillons représentatifs de nos enquêtes et sondages ultétieurs ».

Ce qu’on ne demande pas En revanche, pas de question sur les bien d’équipements (voiture, télé, internet…), déplacées vers d’autres enquêtes sur le niveau de vie. Pas de question sur les salaires, revenus ou les patrimoine, par crainte que les personnes ne répondent pas. Pas de question sur la religion, les croyances, l’orientation sexuelle ou politique : « On ne prend pas ce genre de risque, on ne veut pas heurter ou essuyer des refus ». Enfin, pas de question sur l’identité de genre qui permettrait de dénombrer les personnes trans ou non binaires au pays. Au Canada, par exemple, l’organisme de statistique a modifié la question traditionnelle sur le sexe et ajouté une sur le genre. Même chose au Royaume-Uni où la question posée est « le genre auquel vous vous identifiez est-il le même que votre sexe enregistré à la naissance ? » Si la réponse est négative, le répondant peut préciser son identité de genre. « Nous avons débattu de cette possibilité, mais en l’absence de textes et de termes officiels et inscrits dans la loi, nous n’avons pas été plus avant », justifie Serge Allegrezza.

Les dés sont maintenant jetés et il faudra attendre plusieurs mois, sans doute une année, pour connaître les résultats. Les chiffres seront alors aux mains des chercheurs, scientifiques et politiques. Publications, analyses, commentaires et orientations politiques suivront. Ou pas tout à fait : Malgré les connaissances sur les caractéristiques de la population, au fil des recensements successifs, la planification semble faire défaut à un pays marqué par une vision libérale du monde. Il y a toujours des besoins insatisfaits de logements, toujours des bouchons sur les routes, toujours des jeunes en échec scolaire ou toujours des chômeurs et des postes non-pourvus.

France Clarinval
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