Université de Luxembourg

Faire valoir et compétitivité

d'Lëtzebuerger Land vom 13.03.2003

Dans les coulisses, une impressionnante course d'influence - pour le poste du futur recteur? - a commencé. Dans l'édition de samedi du Luxemburger Wort, précédant le hearing public de lundi, l'ancien président d'Aix-Marseille III, Lucien Capella, consultant de la ministre sur ce dossier, publiait déjà une lettre avec ses interrogations sur et ses propositions pour l'Université de Luxembourg. Le jour même du hearing, réunissant quasi tous les acteurs des instituts d'enseignement supérieur et de recherche actuellement sur le terrain, le même LW publiait en page 3 un entretien avec Robert Mackel, professeur à la Rockefeller University à New York et président démissionnaire du Conseil national de l'enseignement supérieur, présentant e.a. le soir même, lors d'une conférence publique organisée par le syndicat Féduse-Enseignement (CGFP), ses propositions «alternatives» au projet de loi. Robert Mackel plaide pour une «research university» de haut niveau, mais élitiste, sur le modèle de son université d'attache. 

Robert Mackel est visiblement déçu: ni lui, ni le CNES qu'il préside n'avaient été consultés lors de l'élaboration du projet de loi n°5059 «portant création de l'Université de Luxembourg», alors même que la consultation est la seule raison d'être de cet organe. Il n'a pas non-plus été invité au hearing de la Chambre des députés, visiblement tombé en disgrâce suite aux larges réticences du monde universitaire à ses propositions, peut-être aussi parce qu'il estimait toujours que le Luxembourg n'était pas encore prêt pour une université entière. Car il s'agit ici avant tout d'une volonté politique, celle de Erna Hennicot-Schoepges (PCS), de jeter les bases d'une Université de Luxembourg. Elle aimerait voir le projet de loi voté avant l'été pour que les structures puissent être mises en places dès la prochaine rentrée académique. Elle y met toute son énergie et sa force de conviction. Quel(le) ministre ne voudrait pas, dans une perspective historique, être le fondateur de l'Université d'un pays? 

«On constate aujourd'hui que l'Université est devenue un sujet politique majeur, constata Raymond Bisdorff, responsable du département de gestion et informatique au Centre universitaire, lundi matin à la Chambre des députés. Je trouve que cela est très bien!» Tout se passe comme si, après tant d'années de scepticisme et de résistances de tous les milieux, y compris politique et universitaire, l'idée même de la création d'une telle université était acquise, ne resteraient plus qu'à régler des détails.

Alors que défilaient, sous les yeux de la ministre et de ses proches collaborateurs ainsi que de la Commission de l'enseignement supérieur et de la recherche et de sa présidente, Nelly Stein (CSV), émerveillée, divers consultants ou observateurs (Lucien Capella, Gaston Schaber du Ceps/Instead), des organisations patronales (ABBL, Fedil, Chambres professionnelles), trois syndicats (SNE, SEW, AECS), un étudiant (sic!) représentant l'Acel, et surtout une flopée de directeurs (tous des hommes), qui d'un institut d'études supérieures (Cunlux, IEES, Iserp, IST), qui d'un CRP, qui d'un département d'études, une seule opinion partagée par la majorité se dessinait: oui à l'Université de Luxembourg, oui à une meilleure organisation des embryons existants. Sauf qu'après cette déclaration d'intention, les divergences sont dans le détail.

Ainsi, des termes comme «démocratisation de l'enseignement universitaire» ne tombaient guère, alors même qu'une analyse des inscriptions au Cunlux par exemple devrait permettre de voir si oui ou non des enfants de familles socialement moins favorisées peuvent se permettre des études supérieures par le simple fait qu'ils n'ont plus forcément à payer un loyer et les voyages aller / retour vers une université étrangère, ne serait-ce que Nancy ou Liège. Raymond Bisdorff constata: «Notre domaine (économie, droit, informatique et gestion, ndlr.) n'a rien de spectaculaire, et pourtant, c'est le département qui émet le plus de diplômes, donc qui, finalement, a le plus d'influence sur l'économie luxembourgeoise». Et, plus loin: «La fonction essentielle d'une université doit être d'attribuer des diplômes de valeur.» 

En cela, il est diamétralement opposé à Norbert von Kunitzki, l'actuel président du Centre universitaire de Luxembourg pour qui la future Université ne doit surtout pas former sur une large base - charge fastidieuse qu'il laisserait volontiers à d'autres universités européennes, qui le feraient nettement mieux - mais plutôt une université de haut niveau, avant tout des troisièmes cycles très ciblés sur les spécificités socio-politiques du Luxembourg: recherche sur la question de l'immigration / intégration, droit communautaire grâce à la présence de la Cour européenne de Justice, finances de haut vol grâce à la présence de et pour les banques etc. Seule une «visibilité européenne» permettrait, selon lui, à une nouvelle Université de s'imposer sur le marché déjà saturé des études supérieures. Quand il parle de son public-cible, Norbert von Kunitzki, dans une optique extrêmement utilitariste, pense moins aux étudiants de premier cycle pleins de bonne volonté qu'aux décideurs économiques - et, souvent, à leurs femmes désoeuvrées, qui seraient demanderesses de cours à suivre durant leur temps libre!

Son pendant dans la recherche serait Claude Wehenkel, directeur du Centre de recherche public Henri Tudor, qui n'a qu'un seul terme en bouche: innovation, innovation, innovation! «L'innovation et le R[&]D sont des métiers complètement différents d'une université,» scande-t-il, à eux la recherche fondamentale, à nous la recherche appliquée! Le CRP-HT a toujours travaillé main dans la main avec l'économie et y voit même sa destinée première. Alors forcément, entre lui et Jean-Paul Lehners, directeur du département des sciences humaines, qui se vante de l'introduction prochaine d'un master en philosophie (bac+5), il y a des années lumière de distance. Car qui pourrait reprocher à cette formation d'être utilitariste?

En une journée de hearing public, il s'avérait surtout à nouveau à quel point les structures existantes sont éclatées, qu'elles ont très peu à voir l'une avec l'autre. Nées souvent de l'engagement d'individualistes, elles ont été plus ou moins réorganisées par voie législatives dans les années 1990 et attendent maintenant d'être fédérées. Erna Hennicot-Schoepges a fait inscrire dans le projet de loi, parmi les conditions à remplir dans le futur, des obligations de coopération entre les différents instituts. «Les synergies sont importantes, surtout aussi pour éviter les doublons, estimait Lucien Capella. La recherche est de qualité au Luxembourg, mais elle est contrastée. Il existe des axes de recherches, initiés par les CRP, qui sont excellents, comme le biologie moléculaire, la neuroscience, l'informatique appliquée ou les sciences économiques, et j'en oublie. Mais dans d'autres domaines, que je ne citerai pas, la recherche est éclatée, voire individuelle. Cela est avant tout dû au système de financement: il y a encore plus de soixante projets de recherche financés par la voie du 'Titre 1', ce n'est pas une méthode moderne!»

Le gouvernement veut aussi créer des synergies fortes entre l'enseignement et la recherche, qui sont la base même du projet de loi, arrêtant l'obligation de faire de la recherche dans la job description du professeur d'université. «Toutefois, il est extrêmement important de définir très précisément quel est le 'core business' de chacun, car un chercheur de très haut niveau, par exemple dans le domaine des sciences, ne peut pas en plus enseigner!» fait remarquer le directeur du CRP Santé, Robert Kanz. Le spectre des différents métiers à intégrer dans un seul système est tout simplement extrêmement vaste: de la formation d'enseignants et d'éducateurs actuellement organisée à l'Iserp et à l'IEES respectivement, en passant par le cours complémentaires en droit luxembourgeois pour les futurs juristes ou le Centre interdisciplinaire d'études sur le Luxembourg (Ciel), les formations d'ingénieur ou en gérontologie, jusqu'à l'élaboration de systèmes de pointe en informatique de gestion ou des recherches très pointues en «économie régionale»: tout semble actuellement un peu question de hobbies ou de lobbies des enseignants-chercheurs et directeurs de sections et d'instituts déjà en place, mais non défini par une volonté politique ou des lignes directrices élaborées par les corps constitués des instituts.

Si les maîtres-mots qui reviennent le plus souvent sont les synonymes de faire-valoir pour et compétitivité du Luxembourg grâce à l'exploitation de niches, ce furent souvent les députés, notamment Ben Fayot (LSAP) qui s'enquéraient de l'apport intellectuel de cette future Université pour le pays. Et les représentants des enseignants et étudiants qui dénonçaient le plus virulemment les structures autoritaires prévues dans le projet de loi, attribuant un pouvoir excessif au recteur d'université et à son conseil de gouvernance. Ce sont eux aussi qui se plaignent de l'organisation de l'Université sur trois sites différents, Luxembourg-Limpertsberg, Walferdange et Esch-Belval, plaidant plutôt pour un campus unique, qui faciliterait les échanges entre professeurs et étudiants.

 

 

 

 

josée hansen
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