Musique d’équinoxe

d'Lëtzebuerger Land du 30.09.2022

Chaque projet un tant soit peu créatif labellisé Esch2022 est, pour l’auteur de ces lignes, une bouée à laquelle s’accrocher dans les torrents antagonistes qui jugent la Capitale européenne de la culture. Nightsongs en fait partie. Sous-titré « A journey through industrial soundscapes », Nightsongs est un projet au long cours, composé de trois volets : mixtape, performance musicale et installation sonore. Cette production, développée par Independent Littles Lies sur un concept de Samuel Reinard alias Ryvage, a pour ambition de célébrer la nuit et l’histoire sidérurgique de la région.

En ce samedi 24 septembre, la grande salle de la Kulturfabrik accueille le second volet avec une série de concerts. L’espace, coupé en deux par un large rideau noir, est quasiment vide lorsque Pol Belardi fait son apparition pour lancer les hostilités sous de timides applaudissements. Il débute son seul en scène musical au piano en lançant des « I try » de circonstance. Jouant tour à tour du vibraphone et de la basse électrique, il concocte des mélodies et des rythmiques à l’aide d’un échantillonneur. Des filaments de lumières apparaissent de toutes parts. On entend des rires et des verres qui claquent derrière le rideau. Après une balade relativement candide où une poussée dans les aigus fait dérailler sa voix, le musicien s’empare de sa basse et en joue comme s’il s’agissait d’une guitare acoustique sur fond de bruits dissonants qui font penser aux grincements métalliques d’une vieille balançoire. La thématique des sons issus de l’industrie est bien respectée. Pol Belardi reprend à son compte le folklore des conteurs nord-américains pour une musique aux consonances blues, poussiéreuse et pleines de souvenirs. On peut émettre des réserves sur ses qualités lyriques mais on ne peut que reconnaitre, une fois encore, ses talents de multi-instrumentiste.

La nuit répond ensuite à l’appel de la machine. Exit les chansons et les instruments traditionnels, et place aux tables de mixage. La transition se fait avec le producteur électronique français Toh Imago. Casquette vissée sur le crâne, l’artiste signé sur le label InFiné (qui compte notamment dans son écurie le virtuose Francesco Tristano) fait mouche. La salle se remplit peu à peu et se transforme en une piste de danse sous les approbations d’une bande de fêtards acquis à sa cause. Toh Imago fait s’entrechoquer les échos d’une voix synthétique féminine. On pense au dernier film d’Alex Garland Men dans lequel l’héroïne interprétée par Jessie Buckley teste l’écho d’un tunnel ferroviaire abandonné en y chantant une série de notes qui semblent se réverbérer à l’infini. La parenthèse quasi féérique est stoppée par l’apparition d’une silhouette inquiétante à l’autre bout du tunnel. Ici, c’est le patrimoine de la région qui joue le rôle d’élément perturbateur. « J’espère que vous serez content de ce que j’ai fait de votre magnifique patrimoine ». Toh Imago présente ainsi un titre original entièrement composé de sons enregistrés par Samuel Reinard dans les sites industriels de la région. On entend des impacts métalliques et des sirènes pour un titre ultra efficace dans la plus pure tradition de la musique industrielle, en phase avec l’événement.

Les techniciens changent le setup pour le clou de la soirée, un show signé Ryvage, particulièrement attendu par ses supporters qui se pressent à l’avant de la fosse. Une structure faite de quatre rectangles (qui s’éclaireront au rythme de la musique) est positionnée à l’arrière de la scène. Sur la console de l’artiste un maneki-neko qui renvoie une ombre en mouvement aussi inquiétante qu’attendrissante sur le sol. Le spectacle démarre en trombe. Samuel Reinard semble habité. Il ne tient pas en place et lève la tête vers le ciel, les yeux fermés. Il enchaîne ses meilleures compositions dont Tulipe, superbe titre frénétique dont l’intensité est encore rehaussée par les jeux de lumière. Lorsqu’il prend la parole en anglais, il explique que l’équinoxe a eu lieu la veille. La coqueluche de la scène électronique autochtone invite l’audience à « se perdre dans la nuit ». On pourra le suivre pour se perdre avec lui au long du parcours interactif en écoutant la mixtape composée de collages, de morceaux de musique, de textes et de paysages sonores.

Du 14 octobre au 15 janvier, une installation sonore immersive, troisième volet du projet Nightsongs, est à retrouver au Bridderhaus d’Esch

Kévin Kroczek
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