« Call the police ! Call the police ! » Une femme appelle au secours depuis un balcon avenue de la Liberté vers 23 heures le 8 juin 2021. Elle est vite ramenée à l’intérieur de l’appartement par un individu. Les policiers arrivent et retrouvent dans cet appartement au septième étage de l’huile de massage, des préservatifs, du lubrifiant… et une jeune femme russe qui se dit victime de vol par ses deux souteneurs : Oleh P et Alina F. Ce couple d’Ukrainiens serait parti quand ils ont entendu les sirènes.
Les appels au secours ont été filmés par une voisine. La vidéo a été diffusée mardi sur l’écran de la grande salle d’audience du tribunal correctionnel par le policier en charge de l’enquête. Celle-ci a commencé ce soir de juin 2021 et, en quelques mois, elle a levé le plus gros réseau de prostitution jamais débusqué au Luxembourg en nombre de victimes.150 ont été identifiées grâce aux données collectées lors des saisies. C’est précisément cette affaire qui a dopé les chiffres des rapports de la Commission consultative des droits de l’Homme (CCDH), laquelle a la charge de suivre la lutte contre la traite des êtres humains au Luxembourg. Selon ses données, en 2022 et 2023, deux tiers des victimes féminines de la traite (essentiellement de la prostitution quand les hommes sont plutôt exploités dans la restauration ou le bâtiment) avaient été recrutées par ce couple accusé aujourd’hui de proxénétisme.
Le procès avait débuté en octobre 2025, mais il avait été interrompu après trois jours d’audience. La prévenue, Alina F, avait produit un certificat médical. À l’audience cette semaine, l’Ukrainienne a été particulièrement visée par le substitut du procureur, Félix Wantz, et le président de la douzième chambre, Marc Thill. Le parquet l’accuse de proxénétisme pour avoir recruté et acheminé au Grand-Duché plus d’une centaine de jeunes femmes originaires d’Europe de l’Est pour qu’elles se prostituent. Selon l’enquête, plus d’une vingtaine d’appartements ont été loués via Airbnb et Booking afin de loger les victimes. L’investigation conduite du 8 juin 2021 au 30 mars 2022, jour de l’arrestation des prévenus, a levé le voile sur le modus operandi. Les jeunes femmes étaient recrutées par l’intermédiaire de scouts, notamment en Russie et en Ukraine. L’acte d’accusation vise « un réseau international » qui a permis, « circonstance aggravante, d’abuser de la situation vulnérable et de la précarité financière des victimes ». Leur voyage était ensuite financé pour moitié par les deux souteneurs. Les jeunes femmes arrivaient par avion dans des pays d’Europe centrale membres de l’UE puis effectuaient le reste du voyage dans un SUV, un utilitaire ou un Hummer.
Parallèlement, elles étaient informées via un formulaire et une grille tarifaire des prestations sexuelles qu’elles pourraient être amenées à offrir : fellation, sexe anal ou golden shower… « une pratique bondage », que l’enquêteur en charge a préféré ne pas expliquer au tribunal. Le tarif appliqué s’élève entre 150 et 250 euros de l’heure. Autour de la moitié devait être reversé à Alina F et Oleh P. Selon les évaluations de la police, à raison de cinq à huit clients par jour, les prostituées auraient encaissé autour de 600 000 euros entre juillet 2020 et mars 2022.
Les clients abondaient via le site beneluxxx.com selon lequel « les meilleures escortes d’Europe ont émigré ici » au Luxembourg, « petit pays riche en hommes fortunés ». C’est sur ce site que « l’agence », selon les termes des trois victimes-témoins entendues à la barre cette semaine, publiait l’annonce de leur présence au Luxembourg. Celle-ci durait entre une et trois semaines. Selon l’enquête de police et les témoignages de cette semaine d’audience, les prévenus géraient l’emploi du temps des prostituées. Les rendez-vous étaient communiqués à ces dernières. Les clients étaient envoyés dans l’appartement dans lequel elles vivaient, généralement à deux. Les « filles » devaient signaler quand les clients arrivaient (« in »), quand ils partaient (« out ») et informer du montant encaissé. Le duo de souteneurs passait presque tous les jours récupérer « la caisse ». Les filles se déplaçaient aussi, parfois. Des taxis leurs étaient commandés. Le substitut du procureur insiste également sur les « tournées de prostitution organisées par Madame à l’étranger ». L’acte d’accusation recense entre autres des voyages au Japon, en Turquie, en Chine, en Suisse, en Croatie, en Israël, aux Émirats, en Lituanie, en Égypte ou en Russie.
La police et le parquet soupçonnent en outre un recours à la force ou d’autres formes de contrainte. À la barre jeudi matin, une victime (elle s’est portée partie civile) a évoqué plusieurs disputes avec Oleh P : « J’avais peur pour moi et mes enfants. Une fille m’avait dit qu’il l’avait déjà frappée. »
Le ministère public parle d’une organisation criminelle et d’une association de malfaiteurs dans laquelle Alina a joué « un rôle prépondérant ». « Clairement pas une inoffensive agence de mode », conclut le commissaire enquêteur. Car, publiquement, Alina F se présente comme « supermodel ». Son compte Instagram aux 475 000 followers offre une vision glamour de la vie de cette Ukrainienne de 46 ans. Le 9 juin 2021, au lendemain de l’altercation avenue de la Liberté, elle tapait (en russe) : « Ne cherchez pas ma vie privée dans mes publications et mises à jour de statut – elle n’y est pas ! » Les photos en (toute) petite tenue s’enchaînent sur sa page « insta », dans le tram, devant la philharmonie ou sur la passerelle du pont Adolphe. L’architecture nationale est mise en valeur jusqu’à la cathédrale. Elle y pose en jupe courte dans un post publié en novembre 2024 : « Lord ! Give me the strength to change what can be changed, give me the patience to accept what cannot be changed ! ». Elle pose en novembre 2024 dans la Bird Cage au Kirchberg : « Everyone has their own cage, just different sizes for everyone! » La porte de l’œuvre de Su-Mei Tse est ouverte. Alina F et Oleh P étaient sortis de détention préventive depuis juillet 2023 (celle-ci avait commencé le 1er avril 2022). En décembre 2021, elle pose dans une tenue (légère) orange, assise par terre. Des oranges s’échappent du filet de fruits déposés à sa droite. Elle a pour bigoudis des sodas à l’orange. Elle adresse un doigt d’honneur. Celle qui est présentée en mars 2025 dans Hustler Times comme une « icône de la mode » dont l’histoire « est en écriture », participe à des évènements mondains comme la Fashion Week luxembourgeoise ou Miss Tourisme Luxembourg.
Face au juge mardi, Alina a contesté l’accusation de proxénétisme. Elle aurait seulement été une prostituée comme les autres, logée à la même enseigne. Les filles se seraient autogérées, dans la mesure du possible. Confrontée aux réservations Booking à son nom, Alina réplique qu’elle aurait mis à disposition son niveau de fidélité sur la plateforme qui permettait d’obtenir vingt pour cent de réduction. Elle a chargé son ancien compagnon, Oleh P : « Les femmes ne devaient rien du tout, juste payer pour les appartements et les annonces qu’il faisait pour elles. C’était toujours très amical et sans hiérarchie. » Oleh P, 55 ans, a revu sa ligne de défense mercredi après la présentation de l’enquête. Il a reconnu le proxénétisme : « J’ai mis les annonces en ligne, mais je nie avoir géré une organisation internationale ». À l’issue des témoignages de trois victimes jeudi, Alina a, elle aussi, concédé être une « proxénète ».
Son avocat, Sébastien Lanoue, a souligné en filigrane cette semaine que les filles ayant appartenu au réseau l’avaient rejoint « sans violence ni menace ». « La prostitution, c’était sur base volontaire », a résumé le juge lors des questions aux témoins. « Alina F n’a pas gardé les passeports », a aussi concédé le juge. Les filles auraient été, en théorie, libres de partir quand elles le souhaitaient. Enfin, l’avocat de la défense a souligné que la police n’avait été en mesure de prouver que seules « 38 femmes avaient été victimes de cette entreprise » au Luxembourg (et non 150).
Face au Land, Sébastien Lanoue (qui doit plaider ce vendredi) reconnaît que sa cliente « a commis un certain nombre de fautes, du proxénétisme par assistance ». Mais pour une quinzaine de cas (et non 38). L’avocat considère que le « parquet gonfle le dossier » : « Il n’y a pas de réseau organisé. Il n’y a jamais eu de violence ». L’avocat reconnaît tout au plus une « dimension économique ». « Mais dans ce cas, on relance le débat sur la prostitution », poursuit-il. Même son de cloche du côté de la défense d’Oleh P. Le prévenu reconnaît le proxénétisme mais en tant que « facilitateur » : « Il travaillait à la publicité et au logement des femmes qui souhaitaient librement se prostituer. Ses prestations expliquent la commission de cinquante pour cent », a plaidé l’avocat Ibrahima Diassy jeudi.
Quelques minutes plus tôt, le substitut avait insisté sur la nature « systémique » de l’entreprise, au Luxembourg et à l’étranger, le tout dans un climat de menace. « Il y a eu recours à la force », a répété Félix Wantz avant de requérir douze ans d’emprisonnement pour Alina F et dix pour Oleh P avec au moins la moitié ferme. Le substitut du procureur a par ailleurs fait remarquer que cette affaire de proxénétisme, « l’une des plus importantes jamais traitées au Luxembourg », a été montée avec des filles originaires d’un pays « détruit par la guerre » et où les conditions de vie ont contraint certaines à émigrer pour se prostituer. C’est cette détresse humaine, « cette situation de faiblesse », qui aurait été exploitée.