Alors que la Cop26 se termine, les questions climatiques semblent passionner, voire inquiéter, les auteurs de BD. Christophe Blain nous le prouve avec la sortie de Le Monde sans fin, réalisé avec le spécialiste du climat Jean-Marc Jancovici.

L’énergie pour les nuls

d'Lëtzebuerger Land vom 12.11.2021

À peine vient-on de finir Le Droit du sol d’Étienne Davodeau (d’Land du 29.10.21), voilà que les questions énergétiques et environnementales reviennent en force lors nos lectures de bandes dessinées. D’abord avec le deuxième tome de Le Loup m’a dit de Jean-Claude Servais – dans lequel l’auteur Gaumais s’en prend au business des éoliennes –, puis avec Le Monde sans fin de Christophe Blain (Isaac le pirate, Gus, Quai d’Orsay…) et Jean-Marc Jancovici, créateur du bilan carbone et sommité internationale en tout ce qui concerne la sensibilisation et la vulgarisation de tout ce qui concerne le réchauffement climatique ou l’énergie.

Tout commence en août 2018, « première année où on lie un épisode de canicule avec le réchauffement climatique partout dans la presse grand public », précise l’auteur. Dans sa voiture de location, la compagne de Christophe Blain lit les nouvelles sur son portable. « C’est la canicule à Paris » lance-t-elle. « Oh ! Un article qui dit que Paris et l’est de la France connaîtront des températures de 50° d’ici 2050 », ajoute-t-elle pendant que l’auteur conduit. Une réflexion s’impose alors à lui. « 50° en 2050/ Ça n’arrivera pas d’un coup dans trente ans/ Combien en 2040 ?/ Combien en 2030 ? Combien en 2020 ?/ On y est ». Puis, en récitatif : « J’entendais parler du réchauffement climatique depuis longtemps. Je me réfugiais derrière une échéance lointaine. Ça devient réel. »

Un étrange mal-être va alors s’emparer de lui. Son frère lui conseillera, d’abord d’écouter les conférences de Jean-Marc Jancovici, puis carrément de faire un livre avec le spécialiste. Un premier contact par email et une première rencontre plus tard, l’auteur et le polytechnicien deviennent un duo et se mettent à bosser d’arrachepied pendant deux ans pour venir à bout de ce Monde sans fin. Un album de près de 200 pages, grand format, qui mélange les codes de la BD, de l’illustration, de la vulgarisation scientifique. Un livre dense, précis, qui évite toute simplification, qui réfute toute idée préconçue, qui tente d’être le moins militant possible pour, au contraire, mettre en évidence la complexité de la situation de notre société totalement dépendante de l’énergie.

« Chaque Terrien consomme en moyenne 22 000 KWh par an (…) c’est comme si chaque terrien avait, à peu près, 200 esclaves qui bossaient pour lui en permanence. Sans machines sur Terre, il faudrait faire travailler 1 400 milliards de Terriens pour avoir la même production… Je ne crois pas que la Terre ait les moyens de nourrir ces 1 400 milliards » lance, narquois, Jean-Marc Jancovici. Pour la précision, les 200 esclaves c’est une moyenne mondiale ; malheureusement le livre ne donne pas de chiffre pour le Luxembourg, mais pour la France il s’agit de 600 !

Pour remplacer ces bras – énergie renouvelable, mais moralement impossible à soutenir –, l’humanité fait appel à des machines consommatrices d’énergie. Ou plutôt d’énergies, au pluriel. Car si de nouvelles sources d’énergie ont vu le jour ces 200 dernières années, la nouveauté n’a jamais remplacé l’existant ; les énergies se sont surtout additionnées : le charbon au bois, le pétrole au charbon, le gaz au pétrole, l’hydroélectrique au gaz, le nucléaire à l’hydroélectrique, puis l’éolien, le solaire et les autres renouvelables au nucléaire.

« On avait des travaux publics cent pour cent renouvelables, il fallait deux cents ans pour construire Notre-Dame. Grâce aux énergies fossiles, il faut un an pour construire une tour à la Défense. On avait une industrie cent pour cent renouvelable. On s’est dit que pour faire le dernier smartphone à 20 euros par mois, ce n’était pas efficace », deux exemples parmi d’autres choisis par Jancovici et mis en image par Blain avec beaucoup d’humour et d’autodérision. Au fil de l’album l’auteur se met d’ailleurs en scène dans le rôle du Candide, pour poser toutes les questions, pour mettre sur le tapis quelques idées reçues ou encore tenter des raccourcis faciles que le spécialiste balayera à force de chiffres et de données.

Ce Monde sans fin met, certes, chaque lecteur face à ses propres pollutions, mais il ne tente jamais de le culpabiliser. Pas question pour l’expert de demander au lecteur d’arrêter de manger de la viande, de renoncer à voyager pour découvrir le monde ou d’arrêter de chauffer son habitation en hiver – ou de la rafraichir en été !

« Sans énergie, sans machines (…) c’est la fin des banques, le fin du réseau d’eau, la fin des transports, des hôpitaux… Tout notre monde en dépend », note Jancovici. Le spécialiste précise par ailleurs : « Tu n’as pas d’énergie verte (…) ni propre, ni sale dans l’absolu (…) Toute énergie devient sale si tu l’utilises à grande échelle (…) choisir une énergie c’est arbitrer entre les inconvénients que tu acceptes et ceux dont tu n’as pas envie ». « Le problème climatique est une affaire de quantité », conclut l’expert. S’il n’a pas la solution ultime à tous les problèmes de notre monde, il propose quelques pistes qui devraient permettre à l’humanité de s’en sortir. Certaines de ses conclusions peuvent gêner – Joncovici est un fervent défenseur de l’énergie nucléaire –, mais le livre, à la fois drôle et informatif, mérite clairement d’être lu.

Le Monde sans fin de Jancovici et Blain. Dargaud

Pablo Chimienti
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