Derrière la connotation people, la légitimité de Christine Lagarde revêt une importance pour la confiance en le système monétaire européen

La sagesse de la chouette

d'Lëtzebuerger Land du 22.01.2021

Christine Lagarde figure à la deuxième place du classement Forbes des cent femmes les plus puissantes du monde en 2020, juste derrière l’inamovible Angela Merkel. Le haut rang s’explique par sa nomination à la tête de la Banque centrale européenne le 1er novembre 2019. Mais cette année-là, elle était déjà deuxième, cette fois au titre de sa fonction de directrice générale du FMI, qu’elle occupait depuis juillet 2011 et qui lui avait valu d’intégrer aussitôt le Top 10 du palmarès Forbes. Justement, pour ses détracteurs son classement flatteur est dû exclusivement à sa qualité de dirigeante successive de deux grandes institutions financières internationales et n’est pas le résultat de son talent ou de sa politique, car, selon eux, Christine Lagarde n’aurait fait que marcher dans les traces de ses deux prédécesseurs, respectivement Dominique Strauss-Kahn et Mario Draghi, porteurs de réformes fondamentales engagées à la suite de crises majeures.

Avant de succéder à DSK dans les conditions particulières que l’on connaît, Christine Lagarde était quasiment inconnue au niveau international. Elle était pourtant ministre en France depuis six ans, occupant notamment depuis juin 2007, juste avant le début de la crise des subprimes, le délicat poste de ministre de l’Économie. C’était la première femme à occuper cette fonction en France et même dans tous les pays du G8. Son travail fut récompensé par sa désignation en 2009 par le Financial Times comme meilleur ministre des Finances de la zone euro. Sa nomination par Nicolas Sarkozy avait été vue comme une provocation, l’impétrante n’ayant rien du profil habituel des prétendants à l’installation au sommet du gigantesque bâtiment (360 mètres de long, 225 000 m²) du quai de Bercy à Paris. Venue du secteur privé, elle n’était pas financière mais juriste (elle travaillait pour le cabinet d’avocats d’affaires international américain Baker McKenzie) et ne sortait d’aucune des « Grandes Écoles » qui forment le moule des membres de la nomenklatura française. Pour comble d’atypisme, c’était une sportive de haut niveau en natation synchronisée. Dans ce choix on pouvait voir la volonté d’un président n’ayant pas davantage suivi les cursus honorum à la française de mettre au pas la pesante technostructure du ministère, expérimentée lors d’un bref passage de sept mois et demi à Bercy en 2004.

Christine Lagarde a pris les rênes du FMI dans des circonstances difficiles. Mais sous le court mandat de DSK (trois ans et demi), le Fonds avait retrouvé son aura, devenant un des piliers de la réorganisation de la gouvernance financière mondiale, après avoir longtemps fait figure de Père fouettard usant de thérapies de choc ultralibérales comme contrepartie de son intervention comme prêteur en dernier ressort à des pays confrontés à une dette extérieure insoutenable, selon les principes du « consensus de Washington », qui désignait dans les années 1990 et 2000 des mesures drastiques de relance de la croissance dans des économies pénalisées par leur endettement, principalement des grands pays émergents (Mexique, Turquie, Brésil, Argentine, Russie). Quelques mois après l’arrivée de DSK, éclatait la plus grave crise financière et économique depuis 1929, obligeant le Fonds à apporter cette fois son aide à des pays développés dont plusieurs membres de l’UE (Irlande, Espagne, Grèce, Portugal, Hongrie, pays baltes). DSK en a profité pour infléchir les politiques de rigueur imposées aux pays en difficulté, quels qu’ils soient, mais avec une attention particulière aux plus défavorisés avec à partir de juillet 2009, et pour la première fois, des suspensions temporaires de paiement des intérêts sur leurs dettes voire des annulations (Haïti). Plus généralement, le rôle des pays émergents a été renforcé au sein de l’institution, avec le transfert en 2010 de plus de cinq pour cent des droits de vote des pays industrialisés vers les pays émergents. Parmi eux les plus grands sont désormais au nombre des dix premiers actionnaires du Fonds, la Chine étant même troisième. Grâce à quoi, les ressources du fonds ont doublé.

Pendant ses mandats (huit ans au total) Christine Lagarde a poursuivi cette politique. Elle a assoupli les mesures d’octroi de prêts dits « conditionnels » menées depuis la crise de la dette de la Grèce, reconnaissant même que l’austérité imposée à ce pays avait aggravé sa situation. Elle a fait adopter par le Congrès américain la réforme de l’actionnariat du FMI, réussissant à faire admettre aux États-Unis, premier contributeur du Fonds, que les pays émergents devaient avoir plus d’influence sur les décisions. Et même si elle n’a pas modifié la doxa libérale du Fonds, elle a contribué à la suite de DSK à l’introduction de nouveaux thèmes à caractère social dans les préoccupations du FMI, comme les inégalités de revenus ou la place des femmes dans la société. En s’intéressant aussi au réchauffement climatique, Christine Lagarde « a sans conteste élargi le vocabulaire de l’institution financière », selon un expert.

Arrivée à la tête de la BCE dans des conditions plus calmes qu’au FMI, Christine Lagarde a été confrontée quatre mois plus tard à une crise sanitaire, financière et économique d’une nature et d’une ampleur inédites. Frederik Ducrozet, économiste chez Pictet, considère qu’il est difficile de porter un jugement objectif sur sa gestion compte tenu du contexte actuel. « Mais le verre est quand même à moitié plein », selon lui. Plus politique et consensuelle que Mario Draghi, elle déclarait peu après sa nomination avoir l’ambition de n’être « ni une colombe, ni un faucon » mais plutôt « la chouette » (allusion à son nom de jeune fille, Lalouette), oiseau que « l’on associe souvent avec une certaine sagesse », une qualité bien utile au maintien de la cohésion du conseil de la BCE, où se côtoient les gouverneurs des banques centrales nationales des pays « vertueux » favorables à une politique monétaire stricte (Allemagne, Pays-Bas) et ceux comme l’Italie ou l’Espagne qui attendent une large intervention de la banque centrale.

La nouvelle présidente de la BCE s’est immédiatement inscrite dans le cadre de la politique monétaire accommodante de son prédécesseur, dont les mesures prises en septembre 2019 ont été maintenues jusqu’à aujourd’hui en termes de taux d’intérêt. Mais l’ampleur de la crise survenue en février 2020 faisait douter des capacités de la BCE à la résoudre, les moyens « non-conventionnels » mobilisés pour soutenir les économies de la zone euro étant déjà considérables. Cependant pour sa présidente, l’institution n’avait « absolument pas brûlé toutes ses munitions ». Pour preuve, la prise et le renforcement de mesures que n’aurait pas reniées Mario Draghi, comme l’instauration d’un plan d’urgence face à la pandémie (PEPP). Prenant la forme d’un programme de rachat d’actifs, il avait été doté de 750 milliards d’euros en mars, un montant porté à 1 350 milliards d’euros en juin. Début décembre il a été étendu dans le temps, pour soutenir l’économie européenne jusqu’à mars 2022 au moins et il a été augmenté de 500 milliards d’euros, pour le hisser à 1 850 milliards. La BCE a également prolongé les vagues de prêts géants et bon marché aux banques (TLTRO) jusqu’à la fin 2021, pour leur fournir un nouveau matelas de liquidités. Et les conditions favorables dont elles bénéficient pour les prêts en cours ont été prolongées jusqu’à juin 2022.

Interrogée en 2019 sur les propos tenus par Mario Draghi en juillet 2012 à Londres, promettant de sauver l’euro « whatever it takes » (quoiqu’il en coûte), Christine Lagarde avait répondu qu’elle espérait ne jamais avoir à prononcer ces trois mots pendant son mandat. Jusqu’ici elle a tenu parole. Et pourtant.

Les Français et le FMI

En contrepartie de la décision prise fin 1944 d’implanter le FMI à Washington, le poste de directeur général devait, selon une règle non écrite, échoir à un Européen. Avant DSK, trois français l’avaient occupé : Pierre-Paul Schweitzer (1963-1973), Jacques de Larosière (1978-1987) et Michel Camdessus (1987-2000) pour une durée cumulée de près de 32 ans. La nomination de DSK, proposée par Nicolas Sarkozy peu après son élection, avait surpris : bien que disposant d’un excellent profil (polyglotte, professeur d’économie réputé, ancien ministre des Finances) le candidat était aussi un homme de gauche et donc un adversaire politique – qu’il s’agissait peut-être de neutraliser. Pour effacer la tache due à son comportement, Nicolas Sarkozy obtint rapidement que ce soit une autre personnalité française qui lui succède. Au total entre 1944 et 2019, les Français ont occupé pendant 43 ans à la tête de l’institution.

Inflexion sociale

Le 6 mai 2011, huit jours avant que l’infâmante affaire du Sofitel de New-York ne lui coûte son poste, Dominique Strauss-Kahn recevait un hommage appuyé de Joseph Stiglitz, le très écouté prix Nobel d’économie 2001. Selon ce dernier « un nouveau FMI semble avoir émergé, de manière prudente » sous la direction du Français, sa réunion annuelle de printemps ayant traduit « les efforts du Fonds pour se distancer de sa propre doctrine en ce qui concerne les contrôles de capitaux et la flexibilité du marché du travail ». Le discours de DSK le 16 avril lors des IMF Spring Meetings avait en effet mis l’accent sur la thématique sociale. Quelques jours auparavant devant la Brookings Institution (un think tank américain proche du parti démocrate), il appelait à des politiques « pragmatiques » contre le chômage, dépassant l’opposition « entre flexibilité et rigidité sur le marché du travail ». Rappelant que plus de 200 millions de personnes dans le monde cherchaient alors un emploi, il avait souligné que « la croissance seule ne suffit pas ». Et, tout en militant pour des « allocations chômage convenables », il insistait sur la nécessité de les compléter par des mesures structurelles : « quand on les combine avec des diplômes et une formation, ce qui est indispensable pour les jeunes et ceux qui n’ont pas de qualifications, elles peuvent aider les chômeurs à s’adapter à une économie changeante ». Pour celui que Joseph Stiglitz qualifiait alors de « leader sagace », l’emploi fait partie des éléments de « stabilité économique, de prospérité, de stabilité politique et de paix, et c’est pour cela qu’il est au cœur du mandat du FMI ». Des propos jugés alors provocateurs dans la bouche du directeur général du FMI mais qui ne souffrent guère de contestation aujourd’hui.

Georges Canto
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