La diaspora iranienne face à l’opération « Fureur épique »

« Et geet net anescht »

Drapeau de la monarchie iranienne, lors d’un piquet de solidarité avec le mouvement  « Femme, Vie,  Liberté ».  Automne 2022
Photo: Hadrien Friob
d'Lëtzebuerger Land du 06.03.2026

« Deux sentiments contradictoires montent en moi avec rapidité, en même temps : Un soulagement, presque physique, comme si quelque chose cédait enfin ; et la peur, plus froide, plus lucide, car l’histoire se termine rarement là où commence l’enthousiasme. » C’est à chaud qu’Amir Vesali décrit, ce dimanche soir sur tageblatt.lu, sa réaction à l’assassinat de l’ayatollah Khamenei. L’attaché parlementaire au LSAP a fui l’Iran à l’âge de douze ans. Il n’approuve pas les frappes américaines, tout en estimant qu’elles « peuvent représenter une chance pour les opprimés ». Cette « tension », estime Vesali, il faudrait l’assumer.

Après des décennies de promesses trahies et de défaites sanglantes, l’attaque israélo-américaine apparaît comme un ultime espoir aux yeux de nombreux Iraniens exilés. Les massacres de janvier ont constitué une rupture. Vendredi 9 janvier, Khamenei a donné l’ordre de tirer à vue sur les manifestants. Dans les trois jours qui ont suivi, un carnage a eu lieu dans les rues d’Iran. Le régime a reconnu 3 000 morts. Plusieurs estimations indépendantes évoquent un bilan dépassant les 30 000 victimes.

« Il fallait un fou comme Trump », estime Elmira Najafi. Et d’ajouter : « T’ass absurd, mee et geet net anescht ». La libraire place ses espoirs dans le fils du chah : « Le peuple crie son nom dans les rues ». La communauté iranienne au Luxembourg est en grande partie issue de milieux aisés, et les nostalgiques du chah y ont toujours été nombreux. Mais aujourd’hui, même des Irano-Luxembourgeois qui, comme Amir Vesali ou Fari Khabirpour, ne se définissent pas comme monarchistes, ne s’opposent plus par principe à Reza Pahlavi. Une pétition déposée en janvier à la Chambre demande que « le prince » soit formellement reconnu « comme le représentant du peuple iranien durant la période de transition ». (Elle n’a recueilli qu’une trentaine de signatures en un mois.) Exilé depuis cinquante ans dans la banlieue de Washington et affichant sa proximité avec le gouvernement Nétanyahou, Reza Pahlavi se présente comme un royal libéral, un facilitateur de la transition démocratique. Mais le fils a toujours refusé de se distancier du père, un potentat qui a vécu dans l’opulence, et dont la police secrète, la Savak, torturait et assassinait impunément les opposants.

Les médias luxembourgeois continuent, eux, à accorder une large tribune aux Moudjahidines du peuple, une organisation aussi disciplinée que sectaire, issue d’une synthèse entre marxisme-léninisme et islam chiite. Cette semaine, un de ses représentants a eu droit à deux pages d’interview dans Le Quotidien et à la moitié d’un reportage sur RTL-Télé. Il en a profité pour faire l’éloge de la veuve du leader historique des moudjahidines, qui serait prête à guider un gouvernement de transition. Or, il paraît douteux que cette organisation, qui a combattu du côté de Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak, soit accueillie à bras ouverts à Téhéran.

Les espoirs des uns et des autres risquent d’être vite douchés. En l’espace d’une journée, Donald Trump a switché du mode regime change en mode révolution de palais. Ce dimanche, il a déclaré au New York Times : « What we did in Venezuela, I think, is the perfect scenario ». Et d’ajouter : « Everybody’s kept their job except for two people. » Le problème, concèdera-t-il deux jours plus tard, ce serait que ses missiles ont dégommé les successeurs potentiels. « Most of the people we had in mind are dead ». Quant au fils du chah, Trump demande à voir « how he’d play within his own country ». Le chah des chahs, c’est Trump.

La communauté iranienne au Luxembourg a longtemps été relativement homogène. Parmi les exilés de la première vague, on se connaissait et on se réunissait pour les grandes fêtes zoroastriennes au Parc Hotel Alvisse. La plupart étaient issus de la bourgeoisie et de la classe moyenne universitaire : des ingénieurs, architectes, commerçants et médecins. On y retrouvait de nombreux Bahaïs, persécutés comme hérétiques par le clergé chiite, qui allaient recréer une communauté soudée et structurée au Grand-Duché. Les exilés de la deuxième vague sont arrivés dans les années 2000. Ils ont été rejoints par de nombreux étudiants iraniens, passant leur master ou leur doctorat à l’Uni.lu. (123 ressortissants iraniens étaient inscrits en 2022/2023.) Plus diverse et disparate, la diaspora est également devenue plus méfiante envers elle-même : On soupçonne la présence de personnes issues de la nomenclature, ou entretenant des relations économiques avec le régime.

Ali Ansari, l’un des hommes les plus riches de la République islamique, structure son patrimoine européen en passant (notamment) par deux holdings luxembourgeoises, Tidalwave I et II, domiciliées au Wandhaff. Le Royaume-Uni vient de le sanctionner en raison de ses liens présumés avec les Gardiens de la Révolution. L’agence Bloomberg le décrit comme un proche des Khamenei : Ali Ansari serait le gestionnaire de fortune de Mojtaba, le fils de l’ayatollah assassiné, désormais pressenti pour lui succéder. Dans le Tageblatt, Amir Vesali a analysé les Soparfis luxembourgeoises d’Ansari, structures qui constitueraient le « point névralgique » de son empire immobilier.

L’enquête se poursuit via les députés LSAP, Franz Fayot et Yves Cruchten, qui veulent savoir des ministres Gilles Roth et Elisabeth Margue si les banques, avocats et fiduciaires ont « correctement appliqué leurs obligations de vigilance renforcée, sachant que les signaux d’alerte autour de cette personne existaient bien avant les sanctions ». (Déposée le 28 janvier, la QP est encore en attente de réponse.) David Wagner s’est également emparé du dossier Ansari. Ce mardi à Chambre, le député Déi Lénk a appelé le gouvernement à « balayer devant sa porte ». La veille sur Radio 100,7, il dénonçait « l’assistance » que la place financière prêterait au régime iranien et à d’autres « scélérats du monde ». Une « généralisation » que n’a pas apprécié le libéral Gusty Graas, également invité de la matinale : La place financière se caractériserait par « une haute sérosité », jeter le discrédit sur elle, « ce n’est pas bien ».

Alors que le Grand-Duché se montre traditionnellement accommodant vis-à-vis du capital, il se montre de nouveau sévère vis-à-vis des étrangers en situation irrégulière. En 2024, le ministre Léon Gloden (CSV) a refusé de renouveler le permis de séjour de l’artiste-photographe iranien Alborz Teymoorzadeh. Menacé d’expulsion, le titulaire d’un master en architecte de l’Uni.lu a dû s’installer à Bruxelles. La « commission consultative pour travailleurs indépendants » était arrivée à la conclusion que ses créations « n’apportent pas de véritable plus-value en termes d’intérêts économiques pour le Luxembourg ».

Bernard Thomas
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