Du plus précieux au plus banal

d'Lëtzebuerger Land vom 07.10.2022

Ouvert en juillet 2012, le Musée Dräi Eechelen (M3E) n’est pas seulement le vestige du Fort Thüngen orné de ses trois glands dorés qui lui donné son nom. La conservation et la rénovation du bâtiment qui a survécu au démantèlement de la forteresse a donné lieu à une réflexion sur l’histoire et les identités du Luxembourg comme l’indique le sous-titre : Forteresse – Histoire -Identités. Le chemin pour y parvenir, parallèlement à la construction du Mudam voisin, n’a pas été simple, notamment dans la définition de ses missions et de son contenu. On rappellera que la rénovation du site à proprement parlé était largement terminée dès 2003, mais que le concept d’expositions (tant permanente que temporaires) a été difficile à élaborer pour ne vexer personne. En fin de compte, dans l’esprit des concepteurs du projet, le but du musée (qu’on a longtemps appelé Musée de la Forteresse) est de « raconter et d’expliquer la spécificité de la Forteresse de Luxembourg en ce qui concerne l’histoire de la ville, la formation territoriale du pays et l’identité culturelle de la Nation sur la scène européenne », selon le texte qui figure sur son site internet.

Après dix ans, François Reinert, Conservateur délégué à la direction depuis 2009 propose de « faire le point sur ce qui a été bon ou moins bon pour voir comment nous pouvons encore évoluer ». L’exposition permanente du rez-de-chaussée couvre près de 500 ans, depuis la prise de la ville par les Bourguignons en 1443 jusqu’à la construction du Pont Adolphe, en 1903. Quelque dix expositions temporaires historiques et patrimoniales, ont été montées, plus spécifiquement liées à des thématiques de recherches qui embrassent les trois sous-titres. L’inaugurale iLux – Identités au Luxembourg a été suivie par exemple par celle des photographies de Charles Bernhœft, d’une autre sur le Pont Adolphe ou encore sur le démantèlement de la Forteresse, l’archiduchesse Marie-Thérèse d’Autriche ou plus récemment, l’artillerie. Pour constituer sa collection, le M3E a d’abord bénéficié du fonds de la section historique du Musée national d’histoire et d’art (MNHA), sous la responsabilité duquel il est placé : armes, uniformes, monnaies, maquettes et plans. « Ce fonds comprenait des objets acquis dès le 19e siècle, dans lequel il a fallu faire des tris », détaille le directeur. Il pointe des « faux d’époque », notamment dans les armes, des pièces en mauvais état et certains documents redondants (des plans, des imprimés en plusieurs exemplaires). « Définir les attentes et observer l’existant » s’imposait donc avant toute démarche d’acquisition nouvelle. Outre les pièces liées strictement à l’histoire militaire, François Reinert considère des objets et œuvres qui ont une valeur historique ou artistique pour illustrer et documenter la vie luxembourgeoise pendant les 500 années que couvre le musée. « Le plus difficile est de trouver des traces des gens ordinaires. Pas les aristocrates, les politiques ou les officiers, mais les commerçants, les artisans, ceux qui vivaient en ville », regrette-t-il.

« Chacune des expositions a permis de mettre en avant des pièces de la collection, y compris de les restaurer si besoin. Et aussi de procéder à des acquisitions pour combler certaines lacunes », ajoute celui qui est aussi le commissaire de l’exposition anniversaire Collect10ns. Cette exposition met en évidence les pièces les plus intéressantes acquises au fil des ans. Elle est aussi l’occasion d’étudier les objets, de les inventorier et de les digitaliser, de les conserver et de les restaurer si nécessaire. « Et fort de ses expériences, de se prêter à une analyse de notre politique d’acquisition, passée et future. » Les sources pour trouver les pièces sont nombreuses et font l’objet de recherches assidues, au gré des disponibilités budgétaires et des décisions du comité d’acquisition du MNHA. (Le MNHA ne dispose pas d’un budget d’acquisition spécifique mais gère l’ensemble de ses moyens financiers dans le cadre de sa dotation annuelle, soit environ trois millions d’euros en 2022, hors frais de personnel). « C’est une question de réseaux patiemment entretenus. On noue des contacts avec des collectionneurs ou des familles qui possèdent diverses œuvres ou artefacts. Au Luxembourg, cette source commence à s’épuiser, mais il arrive encore que certaines familles nous lèguent, nous donnent ou nous vendent des pièces. » Ces récipiendaires d’un héritage familial ou ces collectionneurs avertis ont confié leurs trésors au musée. Et François Reinert de citer « de vieilles familles luxembourgeoises, comme les Munchen, parfois héritières de ministres d’État comme les Tornaco, les Blochausen et les Bech, certaines établies dans le pays ou à l’étranger. » Il peut s’agir d’une pièce isolée mais aussi de l’ensemble de la mémoire familiale.

D’autres parties de la collection ont été glanées lors de foires d’antiquités, achetées sur le marché de l’art, ou au gré de ventes aux enchères et de galeries spécialisées. « Il y a un facteur chance qui joue, pour repérer les pièces au hasard de leur apparition sur le marché, mais il y a aussi une veille et une connaissance du terrain qui nous permet de saisir certaines occasions. » Il se souvient par exemple d’un fusil repéré par des collectionneurs luxembourgeois dans une vente au Danemark. Outre la question du prix, d’autres critères sont passés en revue avant de faire entrer une pièce dans la collection. La problématique de l’espace et des dépôts est forcément dans la tête du conservateur car les conditions de stockage doivent être irréprochables. Aussi, ce qui le guide est « de veiller à l’utilité de l’acquisition ». Il se demande donc si l’objet est exposable et dans quelle condition : « La meilleure façon de conserver un objet, c’est de l’exposer ». Il s’inquiète aussi de savoir si la pièce a un intérêt pour d’autres institutions du pays et si elle pourrait être prêtée à l’étranger, « car les prêts sont souvent une affaire d’échange de bons procédés. »

Il n’est pas possible de tout acheter. François Reinert a quelques regrets. « Quand les objets ont un lien plus lointain avec le Luxembourg, ils sont plus convoités et la concurrence internationale est plus rude. » Il relate par exemple qu’un portrait de Barbe de Nettinne lui est passé sous le nez : Cette dame « d’une grande importance pour la forteresse et pour les Pays-Bas autrichiens. Elle a hérité de la banque de son mari en 1749 et par ses mains passaient toutes les finances de l’Empire autrichien ». Non seulement le personnage historique était important, mais l’œuvre était réalisée par un excellent peintre, Jean-Étienne Liotard. « Lors des enchères, on a tenu bon. On a été jusqu’à 80 000 euros, mais on a fini derrière une grande fortune française. Avec un budget public, on est forcément limité par rapport à un riche particulier. »

L’exposition Collect10ns présente une sélection parmi les centaines, voire les milliers d’artefacts acquis, en naviguant du plus précieux au plus banal. Ces pièces valent par ce qu’elles racontent de la forteresse, de l’histoire du Luxembourg. Mais aussi par le chemin qui les ont menées jusqu’au musée. Une sélection de ces histoire en cinq objets.

1. L’ostensoir des d’Allamont (1626)

« Le mercredi 18 décembre 2019, un ancien antiquaire de Bruxelles, inconnu du musée jusqu’à ce jour, nous proposa cette pièce par courriel. Arrivé en train deux jours après, il déballa devant nos yeux ébahis cette pièce d’orfèvrerie extraordinaire, enveloppée dans une simple couverture », rembobine François Reinert. La pièce réunit les styles gothique et baroque, ce qui n’est pas rare pour ces précieux ostensoirs, objets principaux du culte. Il s’agissait à l’origine probablement d’un ostensoir gothique auquel des parties ont été ajoutées. Cette pièce provient du prieuré des Dominicaines du Marienthal dont les origines remontent à 1232. L’ostensoir est daté et les noms des commanditaires gravés sous le pied avec leurs armoiries finement ciselées. Il s’agit de Nicolaa d’Allamont et de Barbe de Housse. Ces dames nobles étaient prieures du couvent de Marienthal, la première de 1623 à 1629 et la seconde de 1632 à 1635. Le neveu de Nicolaa, Jean V d’Allamont, tombe héroïquement lors du siège de Montmédy par les troupes de Louis XIV en 1657.

2. Vase d’apparat des Boch (1825)

En 1766, les frères Boch fondent la « Fabrique Impériale et Royale » de faïences aux abords immédiats de la forteresse. Ce grand vase témoigne de l’industrie florissante de la faïencerie ainsi que des besoins de distinction de la haute bourgeoisie. À peine une demi-douzaine de ce genre de vases d’apparat sont connus. Orné de somptueuses décorations, il n’a jamais quitté la famille Boch. Il était jusqu’il y a peu détenu par une personne privée et recherché par de nombreux collectionneurs. « Il a pu être acquis par une chance inouïe à l’occasion de l’avant-première de la Brafa Art Fair en 2017. Il trônait à l’entrée du stand de la maison Lemaire, spécialisée en faïences et porcelaines dans le quartier du Sablon à Bruxelles. » François Reinert raconte avoir reconnu cette pièce qui avait été prêtée pour une exposition au Luxembourg en 1991.

3. Buste de Friedrich Wilhelm IV (1845)

« Le lot 2907 de la vente aux enchères Nagel 801 Art ancien, antiquités et bijoux des 15 et 16 décembre 2021 comprenait un buste-portrait du roi Friedrich Wilhelm IV de Prusse d’après un projet de Christian Daniel Rauch datant de 1845 environ ». Le règne de celui qui est devenu Roi de Prusse en 1840 est marqué par la Révolution de 1848, mettant la forteresse fédérale en état d’armement. C’est surtout l’origine du buste qui est particulièrement intéressante pour la collection du musée. Selon le catalogue de la vente, il provient de l’héritage d’Eduard von Brauchitsch, gouverneur de la forteresse de Luxembourg (juillet 1860 - août 1867). « Le fils de ce dernier, Benno, né en 1843, aurait emporté le buste au château de Rimburg, près d’Aix-la-Chapelle, où il vivait avec son épouse Johanna Weckbecker. » On peut supposer que ce buste ornait son logement de fonction, l’ancien refuge St. Maximin.

4. Portrait du sous-lieutenant Vogel (1847)

« Ce tableau de petit format, sur lequel le sujet présente fièrement son bonnet à pointe d’officier de 1843, a été acheté le 19 mai 2014 dans une maison de vente aux enchères du sud de l’Allemagne. Il a probablement été réalisé à l’époque du règlement. » La mention au crayon Vogel au dos et les épaulettes portant le chiffre 35 en jaune l’identifient comme le second-lieutenant Vogel, qui servit à partir de 1847 dans le 35e régiment d’infanterie. Il se trouvait au Luxembourg de février à mai 1849 et à partir du 17 février 1851. Parallèlement, l’exposition présente une affiche de 1847 éditée par la police locale et provenant de la collection de l’héraldiste Louis Wirion (1907-1961). Il s’agit d’un Arrêté concernant les maisons publiques de tolérance. Le directeur du musée détaille « dans une ville de garnison avec 10 000 habitants et 6 000 soldats, la prostitution est surveillée de près, notamment par rapport aux maladies vénériennes. Dans ce contexte, le 35e régiment est signalé à plusieurs reprises. »

5. Revolver de la gendarmerie luxembourgeoise (1884-1887)

La fabrication finement élaborée et exécutée du révolver Nagant Mle 1884 est une curiosité. Aucun révolver européen de cette époque n’était muni d’office d’une baïonnette amovible. Ceci renforce la rareté de cette pièce recherchée par les collectionneurs. 190 exemplaires ont été commandés auprès d’Émile et Léon Nagant, armuriers à Liège. De nos jours, 24 ont pu être localisés, deux, dont celui-ci, sont conservés dans des collections publiques. L’autre se trouve au J.M. Davis Arms and Historical Museum, Claremore (Oklahoma, États-Unis). Trois se trouvent au Luxembourg. Cette pièce, acquise en Allemagne, a été proposée le 11 novembre 2016 par un collectionneur luxembourgeois. Elle porte le numéro 37.

France Clarinval
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