Le libraire Jean-Claude Henkes a récemment pris sa retraite. Portrait d’un passionné

Le libraire-baroudeur

d'Lëtzebuerger Land du 06.03.2026

Depuis le début des années 1980, il parcourait les foires de livres, les soirées (et après-soirées) de lectures, les comités de sélection et autres jurys. En journée, on le retrouvait à la librairie Ernster, rue du Fossé. Jean-Claude Henkes y faisait figure de genius loci, au point qu’il n’était pas rare que de nouveaux clients le prennent pour le patron, une situation qui ne manquait pas d’amuser l’intéressé. Jean-Claude Henkes affiche une certaine bonhomie et une aisance de contact qui rappelle ses origines de « Minetter Jong ». Derrière ses lunettes épaisses, on retrouve une vision radicale de la vie, résolument optimiste.

Enfant, Jean-Claude, dont la famille est originaire de Differdange, accompagnait souvent ses parents faire les courses dans la ville d’Esch, où il passait des heures dans les rayons des librairies et bibliothèques en attendant les adultes. Se retrouvant à l’étroit dans les carcans de l’enseignement scolaire, il devenait très vite évident qu’un parcours dans la chaîne du livre serait la voie à suivre. Un jour d’été 1981, du haut de ses quinze ans, diplôme de neuvième en poche, il se présente au magasin Ernster à Luxembourg-Ville, attiré par la longue tradition de cette entreprise familiale. « Je m'y suis simplement rendu, sans rien emporter avec moi : ni CV, ni lettre de motivation. J’ai dit que je venais du Minett et que mon rêve était de travailler ici ». Le patron, Pit Ernster, manifestement impressionné par la détermination de ce gaillard, lui propose un essai, commençant dès la semaine suivante.

Le début d’une vie rangée ? Ce serait mal connaître ce passionné des auteurs américains de la contre-culture. Nourri des écrits de la Beat Generation, notamment Burroughs, Kerouac et Ginsberg, mais également fervent lecteur des écrivains-voyageurs comme Bruce Chatwin et Paul Theroux, tout comme de l’inévitable Charles Bukowski, Henkes décide, à l’orée de la trentaine, de quitter son emploi pour suivre le vent des routes qui l’emmènera en Afrique pendant trois ans. Il choisit de partir seul à vélo – le cyclisme est une autre de ses passions – et commence son périple par un séjour de deux mois à Tanger, ville qui, au milieu des années 1990, vit encore de sa réputation mythique de refuge cosmopolite pour les artistes, écrivains et musiciens. Il y rencontre notamment l’auteur américain Paul Bowles, un autre rescapé de la Beat Generation qui y vécut jusqu’à son décès en 1999. Son chef-d’œuvre Sheltering Sky (Un thé au Sahara), qui raconte la crise existentielle d’un jeune couple américain voyageant au Maghreb de l’après-guerre, a inspiré notre libraire-voyageur à imaginer son propre périple. Une autre rencontre marquante est celle avec l’écrivain marocain Mohammed Choukri, avec qui il enregistre une série de conversations qui seront diffusées plus tard sur Radio 100,7.

Après cette heureuse parenthèse tangéroise, suivra un périple sur les routes poussiéreuses des Atlas marocains. Henkes séjourne chez les familles berbères rencontrées le long du trajet : « J’avais emmené une petite tente, mais l’unique fois que l’ai montée, c’était au Luxembourg, avant le départ. Pendant tout mon voyage, j’ai toujours dormi chez les habitants du coin ». Après plus d’un an à sillonner les massifs et les côtes marocaines, le voyage se poursuit en direction du Grand Désert, à travers la région autonome du Sahara occidental, jusqu’en Mauritanie. Les routes y étant peu adaptées à la circulation cycliste, il traverse le pays pendant six mois en compagnie de camionneurs : « Je rencontrais principalement des Touaregs avec qui je ne pouvais pas communiquer avec la parole. Mais ce n’était pas du tout un problème. On buvait du thé ensemble plusieurs fois par jour. Parfois, la compréhension se passe de mots. » Une virée au Sénégal le mènera notamment à Dakar pour un séjour prolongé, avant de prendre le train, de la frontière sénégalaise, direction Bamako, la capitale malienne, où il fera la rencontre d’un Luxembourgeois travaillant pour les Nations Unies, qui le logera chez lui. Au Mali, Jean-Claude Henkes a aussi l’occasion, rarissime à l’époque, d’être accueilli par le peuple indigène des Dogons et de partager leur quotidien rythmé par des rites animistes pendant plusieurs semaines, avant de rejoindre Tombouctou et ses bibliothèques médiévales, à l’époque encore indemnes.

Trois ans se sont écoulés depuis son départ et le temps est venu de rentrer au pays. Henkes se remet à travailler chez son ancien employeur, d’abord comme indépendant, puis comme gérant de plusieurs filiales, avant d’occuper, ces dernières années, le poste de responsable de la section « Luxemburgensia ». (Un terme qu’il n’aime pas, mais auquel il reconnait une certaine praticité pour les classifications,) Au cours de sa longue carrière professionnelle, Jean-Claude Henkes a été le témoin et l’acteur des évolutions de la scène littéraire locale. Il en situe un premier élan de professionnalisation au milieu des années 1980, avec l’émergence non seulement de nouvelles voix narratives (Guy Rewenig, Lambert Schlechter ou Nico Helminger), mais également l’affirmation d’éditeurs visionnaires, comme Francis Van Maele, fondateur des Éditions Phi. Un second renouveau se serait opéré, toujours selon Henkes, au début des années 2000, avec l’émergence de voix plus jeunes et plus diversifiées. Aux yeux du libraire retraité, la littérature luxembourgeoise a fait un saut de qualité remarquable dans les dernières années. Il constate que la « Luxemburgensia » constitue un pourcentage des ventes en librairie économiquement important et surtout stable. Même si, relativise-t-il, 70 pour cent de ces ventes concernent la non-fiction – le « Sachbuch » –, et non la littérature proprement dite.

Jean-Claude Henkes a cultivé de nombreux liens, souvent amicaux, avec les éditeurs, auteurs et journalistes culturels, mais aussi avec les clients, parfois de longue date. C’est encore lui qu’on avait l’habitude de croiser à la table des livres lors des événements littéraires organisés par l’Institut Pierre Werner, la City Bibliothéik ou le Centre national de Littérature à Mersch. Des événements lors desquels le libraire, usant de sa jovialité innée, ne manquait pas d’entrer en conversation avec des auteurs de renommée mondiale qui faisaient étape au Luxembourg : Martin Walser, Günter Grass, Cees Noteboom. (L’écrivain néerlandais se plaignait qu’il avait failli trépasser à cause d’un repas avarié consommé la veille.)

Les rencontres littéraires se prolongeaient habituellement dans les bars de la capitale, ce qui contribuait à la réputation de lève-tard que Henkes traînait auprès de certains collègues… Mais cela lui permettait surtout de se constituer un carnet d’adresses auprès des éditeurs allemands comme Suhrkamp et d’avoir un aperçu du monde de l’édition à échelle internationale. Difficile dès lors d’imaginer qu’un tel personnage, qui se définit lui-même comme un maniaque dans son engagement professionnel, puisse un jour prendre sa retraite officielle. C’est pourtant chose faite depuis le 31 décembre 2025. Une nouvelle qui a provoqué un certain émoi tant du côté des éditeurs que des autrices et auteurs luxembourgeois : « J’ai eu énormément d’appels ou de messages de gens qui me disaient, non ce n’est pas possible, tu ne peux pas partir, il faut que tu continues… »

Jean-Claude Henkes, lui, tente de rassurer tout le monde : sa succession en librairie est garantie. Quant à lui-même, il profitera de sa nouvelle situation de vie pour dédier plus de temps à la famille et à la lecture désintéressée… et repartir, peut-être, sur les routes d’Afrique en suivant la philosophie d’un autre écrivain-voyageur, le suisse Nicolas Bouvier : « On ne voyage pas pour confirmer un système, mais pour en trouver un meilleur, auquel on fera bien d’ailleurs de ne pas adhérer trop longtemps. Ce qui importe c’est le passage. »

Robert Weis
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