L’art de la chute

d'Lëtzebuerger Land du 28.11.2025

Une jeune fille en robe bleue disparaît mystérieusement, déclenchant une enquête policière au milieu d’ados qui semblent avoir tous été amoureux d’elle. Une femme brutalement assassinée dans le quartier de la gare laisse à un auteur de scénario en manque d’inspiration une mystérieuse valise qui pourrait bien lui insuffler le chef-d’œuvre qu’il attend depuis toujours mais qui, on s’en doute un peu, ne se réalisera probablement jamais. Un homme ayant été toute sa vie en contact avec les nouvelles du monde et la manière de journalistique les traiter planche sur un livre pour condenser son désespoir sur la marche du monde. Et enfin, un vieil homme se réveille un jour pour découvrir une bien involontaire trahison : alors qu’avec son Annabelle, ils s’étaient toujours promis de finir leur vie ensemble, voilà qu’il trouve le corps sans vie de son grand amour à côté de lui. Tout en entreprenant les démarches administratives nécessaires à l’organisation des funérailles de son amour défunt, monsieur Pereur forge un deuxième plan, plus secret et intime, que l’on ne risque pas de divulgâcher, puisque la couverture du livre s’en charge de manière explicite, en disant qu’il se décide à la réaliser, cette promesse d’un « départ commun » faite jadis, quoiqu’avec un léger décalage, en se jetant du haut des falaises derrière le petit cimetière de Varengeville-sur-Mer, comme pour corriger cette « démission sans préavis », comme si Monsieur Pereur avait décidé de prendre au pied de la lettre l’idée que toute nouvelle se doit de finir par une chute.

Dans les quatre nouvelles qui composent Toujours jamais, de Joseph Kayser, il est question, comme la quatrième de couverture l’annonce un peu pompeusement, « des thèmes centraux tels que l’amour, la mort, l’identité, la perte et la quête de sens ». De manière plus concrète, toutes les nouvelles, semblent vouloir illustrer cette citation de Malraux qu’on trouve en exergue : « La mort transforme la vie en destin ». C’est la mort de Michel Leruisseau, cet homme qui a vu la chasse aux clics, l’impératif de la vitesse et la globalisation ou, plutôt, l’américanisation du monde du travail gangrener les médias et agences pour lesquels il a travaillé, qui pousse le narrateur à publier de façon posthume l’entretien qu’il avait réalisé avec ce personnage désabusé.

C’est la mort, encore, qui déclenche l’imaginaire du narrateur, même si on ne sait pas vraiment, dans La gare, le film, quel degré ontologique accorder à ce qui est raconté tant la conception du réel équivaut à un entrelacs inextricable entre fiction et réalité : on n’est jamais bien certain si cette femme à la valise n’est pas une chimère sortie de l’imagination d’un homme esseulé, qui se dit avec ironie « scénariste le jour et chômeur la nuit ». Cette nouvelle rappelle les expérimentations postmodernes d’un Jean Portante dans Mourir partout sauf à Differdange.

C’est la mort, à nouveau, qui hante Bleue, où une expédition au bord d’un lac vire au cauchemar quand la belle Margot disparaît, que la nature se déchaîne et que la culpabilité et le regret taraudent une bande d’ados trop habitués à ce que Margot leur pose des lapins ou s’évapore dans la nature pour s’être inquiétés qu’au moment du départ, elle ait été aux abonnés absents. Enfin, Toujours jamais s’ouvre sur une mort naturelle et s’achève sur un suicide, deux parenthèses entre lesquelles monsieur Pereur ne fait rien d’autre que de se préparer, avec méticulosité et sans tergiversation aucune, à enterrer sa femme et à préparer sa propre sortie de l’existence.

En changeant de maison d’édition, Joseph Kayser a opéré d’assez subtils glissements dans son registre, sa tonalité, son approche littéraire tout en se déplaçant entre les langues. Alors que ses quatre publications aux éditions Schortgen étaient de courts romans en langue luxembourgeoise se caractérisant par un style souvent ironique, assez proche parfois du pastiche de genre, ses textes publiés aux éditions Guy Binsfeld se veulent plus matures, plus sophistiqués aussi. Après Lapsuus en allemand, où l’on suivait un journaliste amnésique parti en reportage dans le nord du pays, toujours jamais est la première publication en français de l’auteur. Et force est d’admettre qu’au-delà de la prouesse de l’écrivain à embrasser différents styles et à faire sienne chacune des langues officielles du pays, la principale question identitaire que pose ce recueil, c’est celle de l’écrivain Joseph Kayser.

Car au-delà de ce fil rouge sémantique qu’est la faucheuse, chaque histoire plonge non seulement dans un univers, mais aussi dans un style différent, au point que Kayser serait ce caméléon capable d’adapter sa plume à une panoplie impressionnante de différents univers fictionnels. Dans toujours jamais, on trouve une prose qui oscille, un peu à la manière d’un David Foenkinos, entre l’ampoulé et l’ironie légère.

Dans La gare, le film, métanouvelle sur un film en gestation permanente, qui retrace les méandres de la création tout comme la difficile transposition du matériau de la réalité en œuvre de fiction, le ton à la fois malicieux et désabusé du narrateur fait référence aux romans de gare tout en multipliant les clins d’œil onomastiques à l’industrie cinématographique du pays : le producteur s’appelle Paul, les acteurs « le Luc, le Marco, l’André et la Myriam » et le réalisateur potentiel Andy, de qui il dira, en réaction à l’insistance de Paul à ce qu’il cherche le contact d’Andy : « Qu’est-ce qu’il a avec cet Andy, on dirait qu’il n’y a qu’un seul metteur en scène dans ce pays », le narrateur confondant au demeurant metteur en scène et réalisateur tout comme il croit dur comme fer qu’un film d’action avec des courses-poursuites et un hélicoptère visé par le fusil de chasse du personnage principal aurait des chances de cartonner au Festival de Cannes.

Dans Bleue, autre histoire d’enquête policière, le ton se veut plus nostalgique, parfois mélancolique, alors que dans « drames, guerres et autres faits divers », c’est la mimèsis formelle d’un entretien journalistique qui donne le la.

Le problème, toutefois, au-delà d’une relecture visiblement inexistante de la part de l’éditeur (je me contenterai ici de citer la page 97, « ta voiture, pourquoi elle avait disparue [sic !] », pars pro toto d’un travail malheureusement bâclé), réside dans le fait que chacune de ses histoires manque un peu de consistance et de mordant, la faute, précisément, à cette fuite en avant d’un écrivain-caméléon qui continue à trop se cacher derrière des pastiches, des exercices de style, pour toucher : dans toujours jamais, une histoire a priori émouvante, le ton est, je l’ai dit, ou trop ampoulé, ou trop léger. Dans les dialogues notamment, Kayser recourt à la « méthode Foenkinos », qui consiste à ce qu’un personnage assène avec pathos un dicton lourd en sagesse, que son interlocuteur le relance et que le personnage, en guise de réponse, se contente d’un silence encore plus lourd, exprimé dans le texte par une incise suivie de trois points.

Dans bleue, l’insistance un peu lourde sur le fait que Thomas, le suspect principal retourné chercher Margot, se soit contenté d’appeler au lieu de crier son nom malgré la forte pluie devient, au lieu d’un leitmotiv subtil, une redondance (trop) lourde de sens alors que la rudesse d’un policier contraste non seulement avec le ton de la nouvelle, mais aussi avec le fait que le personnage n’est ni décrit, ni nommé, pour prendre une place aussi disruptive dans la narration. Et dans La gare, le film, la construction de la nouvelle ne permet pas toujours de savoir si les errances du narrateur ne sont pas plutôt les reflets d’un miroir aux alouettes dans lesquelles l’auteur et le lecteur se perdent, eux aussi. De sorte qu’on se trouve, avec toujours jamais, devant le recueil déroutant et intrigant d’un auteur qui toujours se renouvelle et jamais ne se répète, mais qui aurait gagné à ciseler encore un peu plus ses nouvelles pour en faire plus que d’intéressants exercices de style.

Jeff Schinker
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