France

Art africain, le début des restitutions

d'Lëtzebuerger Land vom 03.12.2021

« Ce n’est que la première étape d’un mouvement mondial ». Lundi 10 novembre, 26 œuvres d’art restituées par la France au Bénin sont arrivées à Cotonou, la capitale économique du pays. Et pour l’historienne de l’art franco-béninoise Marie-Cécile Zinsou, présidente de la Fondation Zinsou consacrée à l’art africain contemporain, cet événement pourrait bien marquer, en tout cas elle l’appelle de ses vœux, le début d’une nouvelle ère entre les pays européens et leurs anciennes colonies. Il est vrai que, pour la seule Afrique subsaharienne, les chiffres sont impressionnants : héritage des guerres, de la colonisation et du temps où l’Europe dominait le monde, plus de 90 pour cent de son patrimoine artistique se situe hors du continent. C’est le cas de 88 000 œuvres en France (dont 70 000 au musée du quai Branly-Jacques Chirac), 180 000 en Belgique (musée royal de l’Afrique centrale) ou encore 75 000 en Allemagne (Humboldt Forum).

Pillés en 1892 par l’armée française, les trésors royaux d’Abomey rendus au Bénin regroupent des trônes, des portes sculptées, des reliquaires et surtout trois statues zoomorphes, à la valeur historique, patrimoniale et artistique inestimables : celles des trois derniers rois de l’ex-Dahomey, Ghézo, Glélé et Béhanzin. Leur restitution, première de cette importance après des décennies de demandes d’États africains, traduit une volonté au plus haut niveau de l’État. Alors que peu avant son élection, Paris avait opposé une fin de non-recevoir à Porto-Novo pour ces trésors royaux, Emmanuel Macron change la position officielle de la France, dès novembre 2017, dans un discours à l’université de Ouagadougou : « Je ne peux pas accepter qu’une large part du patrimoine culturel de plusieurs pays africains soit en France (…) Je veux que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique ».

Dans la foulée, il commande un rapport sur la question à l’écrivain sénégalais Felwine Sarr et l’historienne française Bénédicte Savoy, spécialiste des pillages napoléoniens. Publié en 2018, le rapport « Sarr/Savoy » fait l’effet d’une petite bombe dans le monde des collections d’art africain. Car il est sans équivoque : ce qui a été pris sans consentement doit être restitué. Les auteurs prônent même, dans ce but, une modification du code du patrimoine français.

La partie n’est pas gagnée pour autant. Les restitutions se heurtent en effet en France au principe d’inaliénabilité des collections nationales, et de virulentes critiques suivent la publication du rapport, venant de conservateurs, du lobby des marchands d’art, et même de Belgique ou d’Allemagne : Est-il possible d’établir de façon précise les circonstances dans lesquelles ces œuvres ont quitté l’Afrique ? Certains musées européens ne risquent-ils pas, à terme, d’être pratiquement vidés ? Les États africains sont-ils en mesure d’accueillir ces œuvres dans de bonnes conditions de conservation ?

Mais Emmanuel Macron tient bon et, après bien des vicissitudes, une loi d’exception à l’inaliénabilité est votée en décembre 2020 pour les 26 œuvres du Bénin et pour le sabre d’El Hadj Omar Tall, fondateur de l’empire Toucouleur, rendu au Sénégal. D’autres lois devraient suivre pour rendre légale la remise à Madagascar de la couronne de la reine Ranavalona III. Ou permettre la restitution à venir du « tambour parleur » des Ébriés, promise à la Côte d’Ivoire.

Depuis son arrivée à l’Élysée, il faut reconnaître à Emmanuel Macron d’avoir cherché avec opiniâtreté à rompre avec l’époque malsaine de la « Françafrique », où s’entremêlaient dominations opaques, engagements militaires et post-colonialisme. Pour améliorer l’image de la France sur le continent, et non sans arrière-pensées et intérêts économiques bien sûr, à l’heure où des rivalités géopolitiques s’y font sentir, notamment avec la Chine. Cette politique a connu des fortunes diverses : malgré le rapport de l’historien Benjamin Stora sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, les relations avec Alger se sont notoirement dégradées depuis quelques mois ; à l’inverse, la reconnaissance des « responsabilités » de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 a entraîné un net réchauffement des relations avec Kigali. Le début des restitutions à des pays africains entre dans cette colonne des avancées positives.

Car, comme l’espère Mme Zinsou, il pourrait bien constituer le déclic d’un changement plus global. Certes, toutes les résistances ne sont pas tombées. Le 13 octobre, le Sénat français, où la droite est majoritaire, vient de proposer la création d’un « Conseil national de réflexion sur la circulation et le retour de biens culturels extra-européens », afin de résister à ce qu’il qualifie de « fait du prince » et pour « préserver le principe d’inaliénabilité des collections ». Mais un mouvement est bel et bien en marche.

Pour accueillir définitivement les trésors royaux, le Bénin a entamé la construction d’un grand musée à Abomey, et réclame aussi d’autres œuvres, comme le dieu Gou et la tablette du fâ. Cinq autres pays africains, qui comptent au musée du quai Branly davantage ou au moins autant d’œuvres que Porto-Novo, ont adressé des demandes officielles de restitution à la France : la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, Madagascar, le Mali et le Tchad. Quant aux autres anciennes puissances coloniales, elles commencent aussi à bouger. Le réexamen des provenances des œuvres est devenu partout une exigence et l’Allemagne, par exemple, a annoncé en avril dernier s’engager dans un processus de restitutions au Nigeria.

Emmanuel Defouloy
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