Les 170 salariés d’une entreprise fantôme, Liberty Steel Dudelange, contemplent le cirque juridique, politique et économique qui détermine leur avenir

En attendant Godot

d'Lëtzebuerger Land vom 14.10.2022

Ce lundi, à l’entrée de la zone industrielle dudelangeoise de Wolser B, la double grille verrouille pour de bon le rideau métallique d’où sortent normalement les coques d’appareils électroménagers et les parois de blocs de climatisation produits par Liberty Steel. Le klaxon du pont roulant, les percussions des machines à air comprimé, les vrombissements du transit des marchandises sur la ligne de production se sont tus. La semaine dernière, les six cuves de zinc et d’aluminium servant à la galvanisation ont été vidées. Les deux sites de production en bordure d’autoroute sont mis sous cloche pour quatre mois officiellement. Une première. Le développement inquiète évidemment. « Si on vide tout, c’est que l’on ferme », pressent Bastien (nom d’emprunt), un ouvrier. Les syndicats, et notamment le LCGB, majoritaire dans l’entreprise, mènent une campagne de sensibilisation au sort des 170 salariés, tous dans l’expectative face à la débandade financière dans laquelle leur entreprise est embarquée depuis la faillite en mars 2021 de son principal créancier et financier Greensill Capital. Les journalistes se succèdent depuis une semaine devant le portique de l’entreprise fantôme composée d’un centre administratif spartiate (où l’on trouve une réception sans réceptionniste) et de deux gigantesque halls en tôle où les bobines d’acier sont travaillées. Les délégués syndicaux se pressent. Des ouvriers s’approchent pour témoigner à condition de garder l’anonymat. Ils portent toujours des combinaisons grise et orange griffées ArcelorMittal.

Les usines de Dudelange ont été rachetées en 2018-2019 par Liberty Steel, filiale sidérurgie de GFG Alliance, au numéro deux mondial de la sidérurgie. ArcelorMittal devait céder cet actif et six autres (dont des usines à Ostrava en République tchèque ou Galati en Roumanie) sous la contrainte de la Commission européenne pour mettre la main sur le géant italien Ilva. Aujourd’hui, Liberty Liège-Dudelange (LU) ne produit plus, mais n’est pas en faillite. La situation vire à l’absurde. Aucun créancier ne se plaint. Sanjeev Gupta, patron de GFG, paie rubis sur ongle. Tous les salaires sont honorés par la firme depuis qu’elle n’est plus éligible au chômage partiel, c’est-à-dire depuis le mois d’avril, alors que les machines ont été quasiment constamment à l’arrêt depuis le mois de mars. Liberty Steel règle même les primes des week-ends alors que les salariés restent chez eux. Et depuis lundi, la moitié des équipes sont dispensées de se rendre au travail.

L’usine a stoppé sa production faute de matière à transformer. Son approvisionnement en bobines en provenance de Liberty Steel Liège, la maison-soeur, s’est tari au printemps. Liberty Liège-Dudelange (BE) a alors été placée sous le régime belge de la restructuration judiciaire, une sorte d’administration provisoire provoquée par un endettement trop lourd par rapport au capital. « L’espoir fait vivre mais là, ça devient compliqué. Les gens n’ont plus envie de venir », souffle Bastien. Liberty Steel Dudelange comptait 280 salariés fin 2019, selon les syndicats (233 selon les comptes publiés au LBR). Elle en emploie une centaine de moins aujourd’hui. Certains ont été réaffectés, à l’expédition par exemple où l’on bénéficie du chômage partiel. Devant l’absence de perspective, d’autres sont tout simplement partis. « Mon boulot aujourd’hui, c’est compter les démissions et redistribuer le travail à ceux qui restent », regrette Pascal (nom d’emprunt), un chef d’équipe. Ce jeune ingénieur a signé au début de ce qui devait devenir l’ère Liberty Steel Dudelange. « Une nouvelle ère commence », titrait le Tageblatt le 25 septembre 2019 au lendemain de la seule et unique visite sur place du propriétaire, Sanjeev Gupta. L’homme d’affaires né dans le Pendjab indien en 1971 a diversifié le groupe familial GFG Alliance en fondant dès 1992, pendant ses études, la société Liberty House. Après avoir démarré dans le courtage énergétique, il a, à partir de 2015, acheté à tour de bras des sites industriels en perdition (à commencer par des usines Tata Steel en Grande-Bretagne) et ambitionné d’y produire un acier neutre en carbone d’ici 2030. GFG Alliance emploie (selon son site internet) 35 000 personnes dans le monde et pèse 20 milliards de dollars d’actifs.

« The saviour of steel », comme le désignaient ironiquement les journalistes du Financial Times. Ils doutaient déjà, en février 2020, de la solidité du de financement de Gupta : des prêts douteux de banques propriétés de groupe qui avaient valu les remontrances du régulateur britannique, mais aussi les levées d’argent en gageant les créances (ou ce qui était présenté comme telles) via Greensill Capital. Aux premiers jours sous Liberty Steel, les salariés dudelangeois appréciaient de ne plus dépendre du Léviathan ArcelorMittal. 600 000 tonnes d’acier sortaient les bonnes années des lignes de Dudelange et cent millions d’euros d’investissements pour produire de l’acier carbon neutral avaient été promis début 2020 pour les sites dudelangeois et liégeois. « Jusqu’à a veille de la chute de Greensill, tout allait bien », se rappelle Bastien.

Cet été le site n’a produit qu’avec de l’acier importé par bateau de Galati après un crochet par le laminoir liégeois. Un feu de paille. L’activité s’étouffe aujourd’hui sous l’éteignoir. L’extinction des fours permet d’économiser 20 000 euros par jour. Les syndicats affirment que la direction vend les bijoux de famille, stocks de zinc et certificats d’émission. On se demande d’ailleurs d’où viennent les sous. Galati, qui continue de tourner ? La seule masse salariale à Dudelange coûte plus d’un million d’euros par mois à Liberty Steel. Les coûts fixes s’élèvent à 2,5 millions d’euros. Les tâches effectuées par les ouvriers qui se déplacent encore à l’usine portent sur la maintenance et la mise en conformité, comme celle de la grue de levage par exemple. « Pas vraiment le plan de carrière que j’espérais », lâche le jeune ingénieur. Les ouvriers de Dudelange bichonnent l’outil de production. Pas par allégeance à Liberty Steel. Bien au contraire. Plutôt pour habiller la mariée et favoriser une reprise illico. Le four central est maintenu en chauffe artificiellement (les deux annexes sont éteints et en rénovation) pour favoriser un redémarrage rapide. Les ouvriers spéculent sur les candidats au rachat : « On a eu des visites de potentiels acheteurs », témoignent-ils. Salzgitter (qui avait formulé une offre en 2018), Saarstahl (qui a repris en juillet 2021 les sites Ascoval et Hayange qui appartenaient à Liberty Steel) ou encore Vossloh sont les noms qui circulent. « Mais ici on produit plus de rumeurs que de ferraille », commente Bastien.

« On avait dit de ne pas choisir Gupta. Il venait de traverser un scandale financier. Trois ans après, il se trouve qu’on avait raison », regrette Stefano Araujo, le secrétaire syndical de l’OGBL qui débarque sur le site lundi pour une réunion avec ses délégués. En 2018, son camarade Paul Lionti s’était effectivement dit « surpris » voire « effrayé » par l’acceptation de l’offre de Liberty House (d’Land, 9.11.2018).Contacté par le Land, un porte-parole du groupe explique cette semaine que comme « beaucoup d’autres producteurs d’acier », Liberty Steel a temporairement coupé sa production à cause de prix de l’énergie très élevés, de demande faible et d’importations en provenance de pays en dehors de l’UE. Les déboires liés au financement sont passablement ignorés. « We continue to engage with the Government on the provision of structural unemployment support to our employees over this period, as well as with EU stakeholders on the best way to provide more constructive support to industry in these challenging times », communique-t-on depuis Londres. Quel gouvernement ? Mystère.

Selon les informations du Land, Roland Junck, « President & Interim CEO, Europe/UK » de Liberty, négocie en coulisse. Le premier directeur général d’ArcelorMittal après la fusion en 2006 a été recruté par Sanjeev Gupta lorsque le Luxembourgeois a quitté la présidence de British Steel début 2020. Les deux hommes s’étaient déjà rencontrés à plusieurs reprises depuis 2015, quand l’Indien a attaqué le marché de l’acier au point que Roland Junck considère Sanjeev Gupta comme « un ami », comme il l’a expliqué au Wort l’an passé. Pour le syndicaliste Robert Fornieri, le gouvernement « ne soutiendra plus Liberty Steel ». En avril, le tribunal de Liège avait ordonné la dissolution de Liberty Liège-Dudelange (BE). Pour le ministre de l’Économie, Franz Fayot, cette décision indiquait que Liberty Steel n’était « pas un partenaire fiable pour l’avenir de l’usine luxembourgeoise du groupe ». La sentence était néanmoins censée sceller le sort de l’entité luxembourgeoise. Le gouvernement disait chercher « activement les différentes options permettant à un autre acteur industriel de reprendre le cas échéant le site luxembourgeois de Liberty Steel afin d’y maintenir des activités sidérurgiques et de préserver l’emploi », avait expliqué le ministre dans une prise de position. Deux repreneurs étaient identifiés. Mais Liberty Steel a interjeté appel de la décision belge puis obtenu, en mai devant la Cour, le droit de préserver la main sur Liberty Liège-Dudelange (BE). Le groupe de Gupta a alors affirmé garder ses sociétés belge et luxembourgeoise. Liberty a produit un plan d’affaires. Dans ce document consulté par le Land, l’entreprise qui avait été mise en faillite par ses propres employés en Belgique vise « l’excellence commerciale » en commençant par « regagner la confiance des clients » (en organisant un événement afin d’annoncer la reprise des activités) et celle des fournisseurs. L’entreprise redémarrerait autour de 70 pour cent dès cet été. On y lit aussi que la consommation mensuelle de liquidités s’élève à sept millions d’euros pour les entités belge et luxembourgeoise (soit 300 000 euros par jour).

Au sortir de la dernière commission parlementaire à ce sujet, le 16 juin, le ministre socialiste de l’Économie, Franz Fayot, s’était emporté au micro de RTL. « Peu de promesses ont été tenues ces quinze derniers mois, je reste donc sceptique. Le moral des collaborateurs du site de Dudelange n’est pas bon, les fournisseurs ne font plus confiance à l’entreprise et de nombreux clients sont déjà partis. Nous sommes prêts et nous avons un plan B ainsi qu’un potentiel repreneur pour l’usine de laminage de Dudelange, mais nous savons aussi que Liberty Steel ne veut pas se séparer de ce site. » Que vaut-il d’ailleurs ? Le dernier rapport annuel publié au registre du commerce, celui de 2019, évoque 200 millions d’euros d’immobilisations corporelles. Le bénéfice s’est établi à quatre millions d’euros cette année là, contre deux l’année précédente. Les installations, machines et l’outillage des usines belges portent une valeur d’acquisition de 627 millions d’euros selon le dernier rapport annuel (non audité) publié par Liberty Liège-Dudelange (BE). La société emploie 700 personnes et a réalisé une perte colossale de 74 millions d’euros entre janvier 2020 et juin 2021.

Depuis cet été, Roland Junck a remis la main sur le dossier Liberty Liège-Dudelange afin d’éviter la faillite. Il aurait convaincu le propriétaire d’ouvrir la porte à l’entrée dans le capital d’un partenaire industriel ou financier, voire à la cession des parts. Le gouvernement wallon se montre plus à l’écoute que le luxembourgeois. Franz Fayot, ancien avocat spécialiste du droit de la faillite, semble attendre que Liberty Dudelange s’oriente naturellement vers une liquidation. La ligne avec le groupe sidérurgique est coupée. « Les discussions se poursuivent, à la fois avec le gouvernement wallon et avec les syndicats, notamment pour contribuer au maintien des activités industrielles et des emplois à Dudelange. C’est pourquoi il n’est pas opportun, pour l’instant, pour le gouvernement, de communiquer », répond le ministère aux sollicitations du Land. La thématique industrielle est glissante. Dans ces douze mois qui mènent aux élections législatives, la conduite du dossier Liberty sera érigée en sympbole de la politique industrielle menée par le ministre socialiste. La discussion porte maintenant principalement sur le sort de l’entité belge (dont Liberty Liège-Dudelange (LU) serait devenue actionnaire suite à un jeu d’écritures comptables pour renflouer le capital de la société wallonne), principal fournisseur des sites luxembourgeois.

Les gouvernements wallon et luxembourgeois excluent une injection d’argent public, via respectivement la Sogepa ou la SNCI, aux côtés de Liberty Steel. Ce que le groupe international souhaiterait pour passer l’hiver et mettre en route un processus de cession idoine avec ouverture de data room et intervention de banques d’investissement. Mais la confiance gouvernementale en Liberty est dorénavant largement entamée. Une reprise étatique dans le cadre d’un projet industriel à terme n’est pas exclue. L’ancien propriétaire ArcelorMittal, qui n’a finalement pas racheté Ilva et qui pourrait théoriquement reprendre les actifs, a fait savoir avant l’été qu’il n’était pas intéressé. Qui rachèterait un site industriel à l’arrêt avec les prix de l’énergie qui flambent ? Le contexte peu amène nourrit l’inquiétude des salariés. Les syndicats rencontrent les ministres de l’Économie et du Travail, Georges Engel, le 24 octobre. En cas de faillite, le fonds pour l’emploi relaierait le paiement des salaires pour un temps. Mais les usines redémarreraient-elles après avoir été stoppées sine die faute de propriétaire. « Le soutien de l’Etat est indispensable », renchérit Robert Fornieri. La justice belge fera le point le 8 novembre sur l’état des comptes de Liberty Liège Dudelange (BE)..

Pierre Sorlut
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