Réplication, sélection, mutation – Mythologies Web (5)

Penser par mèmes

d'Lëtzebuerger Land vom 14.10.2022

Le 8 août le FBI perquisitionna la résidence de Donald Trump à Palm Beach (Floride) pour récupérer des documents qu’il aurait dû remettre aux Archives Nationales à la fin de sa présidence. Les fidèles de l’ex-président y réagirent par une intense campagne de dénonciation dirigée contre le Département de Justice (DOJ), le FBI et le juge Bruce Reinhart qui avait signé le mandat de perquisition. La chaîne de news la plus regardée des États-Unis, Fox News, participa bien entendu à la campagne. Lors d’une discussion entre Brian Kilmeade et Sean Hannity (deux commentateurs connus pour être des thuriféraires de Trump) le premier montra une « photo » du juge Reinhart se faisant masser les pieds par Ghislaine Maxwell, récemment condamnée dans l’affaire du prédateur sexuel Jeffrey Epstein. Feignant la naïveté, il lança à Hannity : « Sean, est-ce que cela vous inspire quelque chose ? » Réponse de Hannity : « Je pense qu’il s’agit en fait d’une photo de Jeffrey Epstein, quelqu’un ayant inséré sa tête (= celle du juge), je suppose, je ne sais pas. » Conclusion de Kilmeade : « Qui sait ? » La photo était évidemment truquée. Le jeu des deux commentateurs quant à lui était parfaitement rodé : Kilmeade présenta l’appât (l’image photoshopée), Hannity, pour assurer les arrières des deux compères, se chargea de suggérer qu’elle était sans doute trafiquée tout en laissant planer un doute (« je suppose, je ne sais pas »), et pour finir Kilmeade renforça le doute (« qui sait » ?). Face à la réaction des autres médias, Kilmeade se fendit plus tard d’un tweet : « La nuit dernière, alors que je remplaçais Tucker Carlson, nous vous avons montré une image du juge Bruce Reinhart avec/ Ghislaine Maxwell qui était un mème téléchargé de Twitter & qui n’était pas réelle. Cette image n’a jamais été prise (this depiction never took place) & nous tenons à préciser que, pour plaisanter (in jest), nous avons montré un mème. » 

Toute la séquence – y compris l’utilisation de la barre oblique et de l’esperluette dans le tweet de Kilmeade – mériterait une analyse circonstanciée. Le « Who knows ? » final de celui-ci est une formule récurrente dans les discours complotistes. Elle permet de convaincre non pas en affirmant mais en se bornant à suggérer. Elle flatte le sentiment de connivence avec les spectateurs, auditeurs ou lecteurs. Fonctionnant comme un clin d’œil entre initiés (« On ne nous la fait pas, non ? »), elle invite ces derniers à adopter une attitude interprétative paranoïaque, relevant du déni de réalité tel qu’il a été résumé par le psychanalyste Octave Mannoni dans une célèbre formule : « Je sais bien, mais quand même… ».

Une seule chose me retiendra ici : l’utilisation par Kilmeade du terme de « mème » pour définir la photo trafiquée. Dans le monde des afficionados des réseaux sociaux, le terme de « mème » est utilisé pour désigner des messages (textuels, photographiques, vidéo…), généralement courts, qui ont la particularité de se répandre comme une traînée de poudre, et souvent sous de multiples variantes (ou variations) dans le cyberespace, alors même que souvent rien, à l’origine, ne semblait les prédestiner à un tel succès, puis disparaissent tout aussi inexplicablement qu’ils sont apparus, quitte à ressusciter plus tard dans un contexte différent.

Ces mèmes ont souvent une fonction ludique ou satirique, notamment lorsqu’ils détournent des messages « sérieux ». Ce fut le cas, récemment, de la séquence vidéo de l’acteur Will Smith giflant sur scène Chris Rock, le présentateur de la cérémonie des Oscars de 2022. À peine enregistrée, la séquence connut une dissémination virale extraordinaire sur les réseaux sociaux à travers d’innombrables détournements ludiques, avant que la fièvre ne retombe tout aussi brutalement après quelques semaines.

Mais les mèmes ne sont pas tous de nature ludique, loin de là. Ils jouent souvent un rôle central dans la cristallisation des théories complotistes « spontanées », c’est-à-dire celles qui ne naissent pas d’une volonté manipulatrice, mais se développent à partir de la rencontre explosive entre des informations erronées ou déformées, des mécompréhensions et malentendus, et des préjugés fortement ancrés (sociaux, politiques, religieux, raciaux, etc.). Ainsi lors du développement des mouvements antivax, des citations de scientifiques tirées de leur contexte et des tableaux statistiques mal interprétés devinrent de véritables mèmes recopiés ad nauseam et immunisés contre tout fact-checking.

À l’origine, le terme de « mème » n’a aucun rapport avec Internet. Il fut créé en 1976 par le biologiste Richard Dawkins (auteur du Gène égoïste) dans le cadre de sa tentative de développer une théorie unitaire de l’évolution culturelle et de l’évolution biologique. De même que les gènes constituent les blocs de base de l’évolution biologique des êtres vivants, les mèmes constituent, selon lui, les blocs de base de l’évolution culturelle. En vertu de cette homologie (ou analogie ?), ce qui fait d’un message ou d’une information un mème ce n’est ni son contenu ni sa forme – il peut s’agir d’un comportement, d’une croyance, d’une notion verbale ou d’une image –, mais le fait qu’à l’instar d’un gène, il se transmet par réplication (d’un cerveau à un autre, dans le cas du mème), est susceptible de muter de façon aléatoire lors de cette réplication (du fait de sa rencontre avec d’autres mèmes déjà « implantés » dans le cerveau de l’individu hôte) et donne prise à un processus de sélection (le taux de succès d’un même dépend de son adaptabilité à des situations et des cerveaux différents). La réussite d’un même est attestée essentiellement par son taux de réplication exponentiel : un même qui réussit devient « viral ».

En 2013, interrogé par le magazine Wired sur les « mèmes » dans le contexte d’internet, Dawkins fit remarquer que certains messages sur les réseaux sociaux qu’on qualifiait de « mèmes » ne remplissaient pas toutes les conditions de sa définition des mèmes culturels. En effet, il existe des messages viraux qui n’évoluent pas à travers des mutations spontanées (par exemple par des erreurs lors de la réplication), mais grâce à des transformations dues à des actes délibérés de créativité humaine. Cela exclurait donc les mèmes du type de la séquence de la gifle de Will Smith, et a fortiori les faux, telle la photo photoshopée du juge Reinhart. En fait, un faux, pour être efficace, doit rester identique à travers toutes ses réplications ultérieures (donc qui ne doit pas subir de mutation), puisque prétendant être vrai (être une véritable photo), il doit rester attaché ou arrimé à son supposé contexte d’origine. Or, les réseaux sociaux fourmillent de faux devenant viraux, et les qualifier de « mèmes » revient à les identifier aux mèmes ludiques et à méconnaître leur statut épistémique réel (ce sont des mensonges) tout autant que leur fonction spécifique (qui est de manipuler).

Les faux ne sont pas les seuls messages qui ne relèvent pas des mèmes au sens strict du terme. Les croyances acquises à travers un véritable processus de pensée, et cela vaut en particulier pour les connaissances scientifiques, ne sauraient être décrites par ce modèle, puisqu’elles ne mutent pas de manière aléatoire et ne se transmettent pas par réplication, copie ou imitation. Une croyance n’est une connaissance que si elle a réussi à franchir une instance de contrôle épistémique qui fait de notre adhésion à elle une croyance justifiée par des raisons. Un tel processus réflexif exclut toute évolution « spontanée », non contrôlée. Nous ne pensons donc pas par mèmes.

Mais une grande partie de nos croyances ne sont pas des croyances justifiées et pourtant elles motivent nos actions. C’est le cas d’une grande partie des croyances que nous avons formé dans notre prime enfance : elles ont été internalisées par un processus d’imprégnation non consciente. Beaucoup d’autres de nos croyances sont acquises par simple ouï-dire : exposés à elles nous les avons intériorisées « automatiquement », et agissons en accord avec elles sans les avoir jamais validées au vrai sens du terme. Et ce qui vaut pour nos croyances vaut encore davantage pour nos comportements. Nous sommes des animaux imitateurs et la plupart de nos comportements sont acquis par contagion, c’est-à-dire par imitation non consciente.

Si l’importance sociale des mèmes ne date donc pas d’Internet, il n’en reste pas moins que les réseaux sociaux, du fait de certaines caractéristiques spécifiques, constituent un terreau particulièrement fertile pour leur développement (ainsi que pour le développement des pathologies cognitives et éthiques qu’ils favorisent). La quasi-instantanéité de la transmission des messages à un nombre potentiellement très élevé de récepteurs, rendue possible par Internet, est un facteur favorable à leur dissémination virale ; leur brièveté favorise leur caractère « percutant » qui est indispensable pour générer une dynamique de mèmes ; enfin, leur mode de transmission et de dissémination entre terminaux facilite leur transmission par contagion, dans la mesure où les terminaux (ordinateurs, tablettes, smartphones) fonctionnent de plus en plus comme des prothèses de nos cerveaux : ce qui est stocké dans mon terminal est stocké dans mon cerveau….

Jean-Marie Schaeffer
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