L’inconscient épistémologique des réseaux – Mythologies web (3)

De Twitter à Truth Social

d'Lëtzebuerger Land vom 22.07.2022

Le 21 février de cette année, l’ex-président américain Donald J. Trump a lancé son propre réseau social, intitulé, avec la sobriété qui caractérise le chef du mouvement MAGA, « Truth Social ». Le monde allait voir ce qu’il allait voir ! Truth Social promettait d’engager le combat contre la Big Tech – « to fight back against Big Tech », pour citer la prose de l’ex-président – et damer le pion aux réseaux des GAFA, et en particulier à Twitter qui venait d’interdire Trump de tweets pour une durée indéterminée.

À ce jour, donc bientôt six mois après le lancement, on n’a toujours pas vu grand-chose. Après un départ poussif et des problèmes techniques considérables, Truth Social vivote. Malgré le nombre plutôt limité de personnes voulant s’inscrire les délais d’inscription sont de plusieurs semaines et l’adresse n’est accessible qu’à partir des États-Unis (ce qui pour un réseau qui a la prétention de concurrencer Twitter est le comble du ridicule). Trump lui-même ne se sert que parcimonieusement de Truth Social, préférant manifestement, maintenant qu’il n’est plus président, les déclarations « présidentielles » depuis Mar-a-Lago aux messages sur les réseaux sociaux, alors qu’à l’époque de sa présidence, il préférait au contraire les tweets aux déclarations officielles en bonne et due forme ! Comme quoi…

Quoiqu’il en soit de son succès, le projet de la plateforme Truth Social est passionnant au moins à un titre : elle exhibe fièrement, dans son nom même, l’inconscient épistémique des autres réseaux et en particulier celui de Twitter, la Vérité ! Bien sûr, la plateforme pouvait difficilement utiliser le terme de « tweet » qui appartient à Twitter. Il fallait donc trouver un autre terme. Mais le fait de choisir le terme de « truth », consonne particulièrement bien avec la prétention de l’ex-président d’être le juge unique du vrai et du faux, et donc par implication d’être toujours dans le vrai (et donc d’être un génie, comme il l’affirma à de multiples reprises). Être la plateforme de la « vérité » signifie beaucoup plus prosaïquement, servir de voie de transmission et d’amplification des opinions trumpiennes.

Twitter ne fait nulle référence à la notion de vérité, ni dans son nom, ni dans les règles que les tweets doivent suivre pour être acceptables. Pourtant la plateforme fonctionne selon des modalités qui font de la prétention à la vérité le présupposé implicite de tous les échanges.

Le nom de « Twitter » ancre la plateforme dans un univers de référence dont tout le monde admet que la vérité de ce qui s’y énonce est le moindre des soucis de ceux qui y conversent. Le verbe « to twitter » signifie en effet « pépier, caqueter, gazouiller » (Cambridge Dictionary : « [of a bird] to make a series of short, high sounds »). Le substantif « tweet » quant à lui désigne un « pépiement » ou un « gazouillis » (toujours selon le CD : « a short, high sound made by a bird »). À côté de leur sens littéral « twitter et « tweet » ont aussi un sens figuré : parler rapidement et nerveusement, d’une voix perchée, pour dire des choses de peu d’importance ou d’intérêt » (CD : « to talk quickly and nervously in a high voice, saying very little of importance or interest”), donc « bavarder », « jaser », verbes dont l’équivalent anglais, « to chat », est utilisé pour désigner les échanges par SMS et autres messageries instantanées.

Ainsi, dans l’esprit des créateurs de la plateforme – ou du moins des créateurs de son nom – l’univers de référence n’était pas celui de l’échange d’informations factuelles, validées etc., donc une communication régie par la norme du vrai, mais celui d’un équivalent électronique d’un type d’échange conversationnel en face-à-face dans la vie quotidienne, dont le but est essentiellement la facilitation et le renforcement des liens de sociabilité : des « discussions de café du commerce », des bavardages entre ami(e)s, permettant d’échanger des humeurs, des états d’âme, des opinions, des jugements à l’emporte-pièce – bref tout ce qui fait le charme (paraît-il) de la sociabilité humaine.

Mais bien entendu les échanges sur les réseaux sociaux en général, et sur Twitter en particulier, ne sont pas des situations de communication face-à-face. Ce sont des échanges à distance qui ne présupposent aucune communauté de lieu, ni aucune connaissance réciproque, fût-elle la plus rudimentaire, entre les personnes impliquées. Il leur manque aussi l’incarnation corporelle de l’autre et de son discours. Or, on sait l’importance du langage corporel – regard, ton de la voix, mimiques de toute sorte, mouvements de la tête, ballet des bras ou des mains, posture, etc. – pour la création d’un véritable espace conversationnel partagé et nuancé, contexte dans lequel la manière de dire est aussi importante que ce qui est dit, qui souvent n’est qu’un prétexte pour maintenir le contact. C’est donc la fonction phatique du discours qui l’emporte sur sa vérité, selon le proverbe italien : « Se non è vero è ben trovato ». Les seules applications informatiques qui permettent un succédané d’une conversation face-à-face de cet ordre sont les plateformes de conversations vidéo (type WhatsApp).

En fait, lorsque Twitter est utilisé avec ses paramètres par défaut, les messages sont des bouteilles jetées à la mer adressées à quiconque les trouve et veut bien les ouvrir, pour éventuellement faire savoir qu’il aime le contenu, devenir un follower de l’expéditeur, répondre à son tweet, ou convoyer le message à ses propres followers en le retweetant et en y ajoutant éventuellement quelques mots ou quelques lignes de commentaire. Autrement dit, c’est un espace communicationnel ouvert à tout vent mettant en relation un nombre indéterminé et variable de participants, qui, la plupart du temps, ne se connaissent pas et ne se connaîtront jamais, parce que communiquer au vrai sens du terme est le moindre de leurs soucis. On peut certes protéger son compte et donc créer des communautés fermées, mais dans ce cas Twitter remplit la fonction banale d’une liste de mailing classique. Son architecture n’a pas été pensée dans ce but. Ce n’est pas par hasard si, à côté des icônes qui permettent de choisir les différentes actions possibles, figurent des nombres qui indiquent le succès que rencontre le tweet ou le compte de l’expéditeur. Ils pointent vers ce qui est le but réel de ceux qui tweetent : non pas communiquer avec autrui mais augmenter leur propre visibilité sur le réseau. Or pour être visible il faut s’exposer et s’affirmer, et donc asserter et asséner ses propres vérités. Ce qui n’est ni dialoguer avec autrui dans la recherche du vrai ni construire un lien social avec autrui en engageant une conversation détendue, ludique avec elle ou lui.

La recherche de la visibilité est une pulsion narcissique. Elle ne sait que dire : « Moi, moi, moi ! » Elle n’est donc pas propice à l’ouverture d’un dialogue autour du vrai ni à la création d’un lien social. En particulier elle n’est pas propice à la production de connaissances, car la recherche de connaissances est dialogique et elle implique un échange d’incertitudes, de doutes et d’objections raisonnées.

En revanche la recherche de la visibilité se marie très bien avec la certitude d’être dans le vrai et avec l’irrépressible besoin de claironner « mes » vérités. Nous autres humains avons une tendance irrépressible à confondre l’intensité de nos convictions avec leur vérité, et la raison en est que croire que nous sommes dans le vrai augmente notre puissance vitale. Certes, il s’agit d’une illusion, car le réel est têtu et il n’a que faire de l’intensité de nos opinions et de notre puissance vitale. Mais la logique de renforcement mimétique qui régit Twitter (notamment à travers le retweet qui renforce l’intensité du sentiment de vrai attaché au contenu relayé) donne naissance à des communautés de croyance qui, dans des cas extrêmes, sont immunisées contre le réel à un point tel que lorsqu’il leur résiste il est disqualifié comme « hoax » et les informations qui nous en transmettent la connaissance sont dénoncées comme des « fake news ».

Truth Social – le terme et le projet trumpien qui est derrière – se propose de réaliser consciemment ce qui dans le cas de Twitter est un effet non planifié de son architecture communicationnelle. Les effets délétères que l’usage stratégique de Twitter par Trump durant sa Présidence a eus sur la formation de l’opinion publique aux États-Unis témoignent en tout cas d’une crise de la démocratie délibérative dont nous n’avons pas encore mesuré toutes les conséquences.

Jean-Marie Schaeffer
© 2022 d’Lëtzebuerger Land