L’exécutif européen s’interroge sur la stratégie à adopter pour juguler les évolutions démographiques

Les défis du vieillissement

d'Lëtzebuerger Land vom 05.02.2021

À la mi-janvier plusieurs pays européens ont présenté leur bilan démographique pour l’année écoulée. 2020 aura été marquée par une importante surmortalité due au Covid-19. Au Royaume-Uni et en Belgique, pays très touchés par la pandémie, elle s’est respectivement élevée à vingt et 17 pour cent. En France, le dépassement s’est limité à 8,8 pour cent, mais le total des décès est le plus élevé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce mercredi, le Statec informe que Le Luxembourg a connu une augmentation du nombre de décès en 2020 est de 8.5 pour cent par rapport à l’année 2019. Les morts dues au Covid-19 représentent 13.2 pour cent des décès observés à partir de la mi-mars de la même année, plus de dix pour cent sur l’année.

Parallèlement, dans l’ensemble de l’Europe, on note une diminution des naissances. Ainsi en France, en 2020, on a enregistré 14 000 bébés de moins par rapport à 2019 (730 000 au lieu de 744 000), soit une baisse de 1,88 pour cent. En Belgique la baisse a été modeste (- 0,7 pour cent) mais plus nette au Royaume-Uni (- 3,6 pour cent sur les trois premiers trimestres). Or ce résultat ne peut être lié au virus puisque les premiers « bébés du confinement » ont vu le jour à partir de début décembre, donc en toute fin d’année. Cela signifie que la diminution des naissances en 2020 en Europe s’inscrit dans une tendance lourde : ainsi en France, c’était la sixième année consécutive de baisse, avec, en dix ans, une chute de 12,4 pour cent de la natalité. Elle sera encore plus nette en 2021, avec cette fois l’incidence des premiers lockdowns, accentuant ainsi le vieillissement de la population.

Coïncidence ou pas, le 27 janvier, la Commission européenne, qui fait figurer la démographie en bonne place parmi les domaines d’action stratégiques de l’UE, a lancé sur ce thème une consultation publique s’achevant le 21 avril. Cette initiative s’est traduite par la publication d’un Livre Vert en guise de base de discussion : ce document de 28 pages expose la rapidité et l’ampleur du phénomène, ainsi que ses conséquences sur la société et l’économie, qui ne sont pas forcément toutes négatives. Au cours des prochaines décennies, le nombre de personnes âgées dans l’UE augmentera en nombre et en proportion. Aujourd’hui, vingt pour cent de la population est âgée de plus de 65 ans et, d’ici 2070, ce taux devrait atteindre trente pour cent. Sur la même période, la proportion de personnes âgées de plus de 80 ans devrait plus que doubler, pour atteindre treize pour cent. Le phénomène est mondial puisque, selon le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), la planète comptera 3,2 millions de centenaires en 2050, contre environ 320 000 aujourd’hui, soit dix fois plus en trente ans !

À noter que le Luxembourg est bien moins touché que ses voisins. En 2019, les plus de 65 ans pesaient 14,4 pour cent de la population totale (contre 21,6 pour cent en Allemagne, 20,4 pour cent en France et 19 pour cent en Belgique), les plus de 80 ans représentant seulement quatre pour cent (contre 6,8 pour cent en Allemagne, 6,2 pour cent en France et 5,7 pour cent en Belgique). L’âge médian y était de 39,5 ans contre 43,7 au niveau européen soit une différence supérieure à deux ans ! À l’heure actuelle, le coût total des dépenses publiques liées au vieillissement dépasse 25 pour cent du PIB dans l’ensemble de l’UE. Ce coût devrait augmenter de 1,1 point de pourcentage d’ici 2070 ; la progression sera de trois points, voire plus, dans onze États membres. Une hausse qui s’explique principalement par les dépenses consacrées à la santé d’une population qui subit les effets de l’âge. Ainsi le nombre de personnes susceptibles d’avoir besoin de soins de longue durée, qui était de 19,5 millions en 2016 devrait passer à 23,6 millions en 2030 et à 30,5 millions en 2050 (UE-27) soit moitié plus par rapport à aujourd’hui.

Cette situation résulte d’un double phénomène. Le premier est très positif : « jamais auparavant autant d’Européens n’ont connu une vie aussi longue » écrivent les auteurs du Livre vert. Un rapport de la Commission publié en juin 2020 sur les conséquences de l’évolution démographique  montrait qu’au cours des 50 dernières années, l’espérance de vie à la naissance a augmenté d’environ 10 ans tant pour chaque sexe. Elle est actuellement de 83,7 ans pour les femmes et de 78,2 ans pour les hommes.

Le second est plus préoccupant : l’espérance de vie en bonne santé n’est que de 64 ans, avec très peu d’écart entre hommes et femmes, et elle a tendance à stagner depuis plusieurs années. Ce qui signifie que les quinze à vingt dernières années de la vie sont marquées par une succession de problèmes de santé qui expliquent la flambée des dépenses au fur et à mesure de l’allongement de l’existence humaine. La Commission propose donc d’adopter une stratégie visant à augmenter l’espérance de vie en bonne santé par la promotion de modes de vie sains tout au long de la vie, ce qui englobe les habitudes alimentaires ainsi que l’activité physique et sociale. Il s’agit d’aider à réduire le risque d’obésité, de diabète et d’autres maladies non transmissibles qui sont en augmentation, notamment les affections cardiovasculaires et le cancer qui représentent les principales causes de décès évitables pour les personnes de moins de 75 ans en Europe. Le problème est que les mesures préconisées concernent surtout les personnes jeunes et très peu celles qui approchent de l’âge de la retraite. Il faudra donc du temps pour voir leurs effets sur les données de santé et au cours de la prochaine décennie l’augmentation de l’espérance de vie en bonne santé risque d’être très modeste.

Un autre risque est celui de la pauvreté des personnes âgées. La retraite entraîne une baisse des revenus pour tous, mais le niveau des pensions est particulièrement bas pour les personnes ayant perçu de faibles revenus, ayant connu des interruptions de carrière ou ayant occupé des emplois ou exercé des métiers offrant une protection limitée, comme les travailleurs atypiques et les indépendants. Certaines catégories de population sont très affectées, comme les femmes qui par rapport aux hommes ont des carrières plus courtes et moins linéaires et travaillent souvent à temps partiel. Dans l’UE, les pensions des femmes sont en moyenne inférieures de 29,5 pour cent à celles des hommes. Les travailleurs immigrés âgés sont également plus exposés au risque de pauvreté et d’exclusion sociale, tout comme les handicapés. Or le déséquilibre croissant entre le nombre d’actifs et le nombre de retraités pourrait se traduire par une baisse générale du niveau des pensions, aggravant la pauvreté des seniors. Selon les auteurs du rapport, « l’allongement de la vie professionnelle est une réponse essentielle » à ce problème.

Un des indicateurs-clés est le taux de dépendance économique des personnes âgées, à savoir le ratio entre le nombre de personnes de 65 ans et plus et le nombre de celles âgées de vingt à 64 ans. Il est exprimé en pourcentage des personnes en âge de travailler (15-64 ans). Selon les dernières projections démographiques d’Eurostat, pour qu’il reste le même en 2040 qu’en 2020 il faudrait prolonger la vie active jusqu’à 70 ans en moyenne dans l’UE et même à 72 ans en Lituanie et au Luxembourg ! Certes, en 2019 le Grand-Duché avait le meilleur taux de dépendance de l’UE (22 pour cent, contre 39 en Italie, bonne dernière du classement). Mais 72 ans, c’est tout de même huit ans de plus que l’espérance de vie en bonne santé aujourd’hui. À supposer que l’on puisse inciter ou obliger des gens à travailler jusqu’à cet âge, il faudrait que leur santé le leur permette.

Des opportunités aussi

Tout en s’inquiétant des problèmes posés par le vieillissement, la Commission européenne note qu’il « ouvre toutefois également des perspectives nouvelles pour la création d’emplois, la promotion de l’équité sociale et le renforcement de la prospérité ». L’« économie des seniors » devrait croître de cinq pour cent dans les années à venir avec une contribution attendue de 5 700 milliards d’euros au PIB de l’Union en 2025 et même 6 400 milliards selon certains experts, soit près du tiers du PIB (calculs effectués avant la crise sanitaire). Le terme fait référence à l’impact des besoins et préférences spécifiques des personnes âgées sur la demande globale de biens et de services. Selon le Livre vert, la Silver economy offre de nouvelles opportunités d’emploi dans des secteurs tels que le tourisme, les maisons intelligentes, les solutions d’accessibilité, la robotique liée aux services, la sécurité, la mobilité automatisée, la culture et même « les cosmétiques, la mode et les services bancaires ». Les dépenses de santé des seniors stimuleront la recherche médicale et biologique et la télémédecine (applications et capteurs pour le diagnostic et le suivi à distance) tandis que de nouvelles technologies d’assistance peuvent améliorer l’autonomie des personnes âgées en situation de handicap.

Georges Canto
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