Ticker du 10 decembre 2021

d'Lëtzebuerger Land du 10.12.2021

Héraclite de Bruxelles

Le doyen s’en est allé ce mardi. Pour le ministre des Finances, Pierre Gramegna (DP), le compteur se sera arrêté à 93 réunions de l’Ecofin et 106 réunions de l’Eurogroupe (dont il avait longtemps caressé l’ambition de devenir président). En lisant le communiqué officiel à l’issue de son dernier sommet européen, on mesure la distance idéologique parcourue par l’ancien directeur de la Chambre de Commerce qui, sur les huit dernières années, a su s’ajuster au Zeitgeist (ou se plier aux pressions). Le communiqué évoque la « transition verte et durable », la solidarité européenne et une fiscalité « plus transparente et plus équitable ». Gramegna recommande même un rebranding : Le « Pacte de stabilité et de croissance » devrait être renommé en « Pacte pour un développement durable ». Après avoir semblé tergiverser sur la question de la taxonomie, il « réaffirme » la position luxembourgeoise contre une inclusion de l’énergie nucléaire comme énergie verte. Dans son communiqué Gramegna médite sur les changements intervenus ces huit dernières années et se réfère au philosophe grec Héraclite : « Tout passe et rien ne demeure, le changement est perpétuel ». Moins chic, mais aussi vrai : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent », disait l’homme politique français, Edgar Faure. (photo : Mario Salerno) bt

Space Junk

La séquence qui s’est déroulée fin novembre résume bien les contradictions de la politique économique luxembourgeoise, qui oscille entre les tentations du « new space » et les intérêts établis de l’« old space ». En visite de travail en Californie, François Bausch se fait prendre en photo devant une fusée d’Elon Musk et célèbre via Twitter un accès à l’espace « more sustainable ». Au même moment, à Belval, Franz Fayot s’indigne que ce même Musk « [is] throwing Teslas up into orbit ». La petite phrase a été recueillie par le Financial Times en marge du colloque « New Space Europe » organisé le 24 novembre. Dans un article paru cette semaine, le quotidien de référence de la City thématise le vide régulatoire de l’orbite terrestre basse et la domination qu’y exerce le milliardaire de la Silicon Valley, Elon Musk. Dans ce contexte, le ministre de l’Économie luxembourgeois est également cité : « We need to set common rules. Colonisation, or just doing things in a completely deregulated space, is a concern. » C’est surtout un « concern » pour le fleuron national SES, dont les lourds et coûteux satellites en haute orbite sont concurrencés par des milliers de petits satellites envoyés en basse orbite par Musk et Jeff Bezos. (Ce qui pose également la question d’une oligopolisation de l’espace, et des réseaux Internet.) Le 15 novembre déjà, le FT avait estimé qu’à défaut de consolidations et de fusions, les acteurs historiques du secteur spatial (dont SES) risquaient de finir en « corporate space junk ». SES se voit ainsi confronté à une érosion de son modèle d’affaires, la télévision par satellite étant remplacée, lentement mais sûrement, par le streaming. Même s’il continue à engranger des bénéfices solides (154 millions en 2019), le disrupter d’antan ne fait plus rêver les investisseurs. Depuis 2015, les actions de SES se sont effondrées, passant de 28 à sept dollars. Malgré des tentatives pour cibler de nouveaux marchés, notamment en orbite moyenne, la vieille Mëllëchkou de l’État luxembourgeois (qui détient un tiers des participations) commence à être fatiguée. bt

35% Digital Nation

Environ 35 pour cent des ménages auraient rempli leur formulaire du recensement décennal via Internet, informe le Statec à la suite d’une question du Land. En 2011, ce taux n’était que d’environ trois pour cent, mais l’interface était alors beaucoup moins user-friendly (il fallait se munir de son token, télécharger un PDF, le remplir, puis faire un upload). Or, il semble y avoir eu un léger hic informatique dans l’édition 2021. Certains ménages qui pensaient avoir répondu n’ont pas reçu de mail de confirmation de guichet.lu, ce qui signifie que les questionnaires n’ont pu être correctement transmis et se sont évanouis dans les limbes d’Internet. Le Statec a identifié ce problème, mais ignore combien de gens ont été victimes de ce glitch. bt

Fissions

C’est une première, et très provisoire, victoire pour le gouvernement luxembourgeois dans ses efforts pour écarter l’énergie nucléaire de la taxonomie européenne. Cette semaine, le Climate Delegated Act, qui n’inclut ni le gaz ni le nucléaire, est entré en vigueur. Claude Turmes s’est immédiatement fendu d’un Tweet célébrant « a major step » pour la finance durable : « It should remain as such to keep the instrument credible. » Mais l’offensive française pour voir reconnaître l’énergie nucléaire comme verte (et donc la rendre éligible pour les subventions) reste sur sa lancée. Le match se joue désormais entre le nouveau chancelier Olaf Scholz et le président français Emmanuel Macron. (Les deux se rencontrent ce vendredi.) Scholz devra faire le grand écart, en ménageant à la fois les relations franco-allemandes et son coalitionnaire vert. L’Autriche a déjà annoncé qu’une plainte devant la Cour de Justice de l’UE serait déposée si la France et ses alliés réussissaient à faire intégrer le nucléaire dans la taxonomie européenne. Le gouvernement luxembourgeois ne s’est pas encore officiellement prononcé s’il compte se joindre à une telle action en justice. Celle-ci pèserait évidemment sur les relations franco-luxembourgeoises, et fera écho à la plainte austro-luxembourgeoise contre les subventions étatiques accordés au projet franco-anglais Hinkley Pont C, plainte qui s’était terminée par un échec. Ce mercredi, le député vert François Benoy a préparé le terrain en déposant une motion à la Chambre invitant le gouvernement « à user de tous les moyens politiques et juridiques, ensemble avec d’autres gouvernements opposés au nucléaire tel que le gouvernement autrichien ». Signe que le consensus anti-nucléaire reste solide, la motion fut adoptée à l’unanimité. Même si Fernand Kartheiser (ADR) a immédiatement relativisé son soutien. En termes de « realpolitik », la position anti-nucléaire ne serait « plus tenable pour très longtemps ». À un moment donné, il faudrait la reconsidérer à l’aune des « développements technologiques », notamment des mini-réacteurs (SRM). Le ministre de l’Énergie, Claude Turmes (Déi Gréng), a répondu par le risque en termes de prolifération nucléaire que poseraient des milliers de tels micro-centrales. bt

Frësch an de Match

Alors que Romain Schneider s’était adjoint en 2010 les services d’un haut-fonctionnaire de sa confiance (le socialiste Marc Mathekowitsch), son successeur Claude Haagen risquera d’entrer seul au ministère de l’Agriculture, un ressort dont il ne connaît quasiment rien. Le député-maire de Dierkirch est pourtant connu pour sa pugnacité, du moins sur le plan local. Invité ce mercredi à la matinale de Radio 100,7, le futur ministre socialiste a avoué « ne pas avoir une expérience énorme » dans le dossier, rappelant que le fait de vivre l’Ösling ne signifiait pas qu’on était automatiquement expert agricole. (Haagen a travaillé en tant que professeur de lycée.) L’ancien handballeur aime tisser des métaphores sportives : « Et ass heianso gutt wann ee frësch an de Match geet. » Les deux ans qui lui restent s’annoncent effectivement sportifs. Le Letezbuerger Bauer chauffe déjà les tribunes, citant le président de la Centrale paysanne, Christian Wester : « Jetzt sehe ich die Situation wie bei einer Fußballmannschaft, bei der kurz vor Abpfiff noch der Trainer gewechselt wird » Alors que la Chambre d’Agriculture remet en question les objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre (objectifs qui remettent, eux, en question une filière laitière en pleine expansion), Haagen explique qu’il n’est pas question de diluer les objectifs climatiques : « Dat ass net mäi Genre. Et soll ee sech Objektiver ginn, an probéieren déi ze erreechen. » bt

Bernard Thomas, Pierre Sorlut
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