Le concert de Kitshickers et de The Majectic Unicorns from Hell vendredi à la Kulturfabrik donne l’occasion d’apporter un éclairage sur la scène métal luxembourgeoise, après pas loin de trente ans d’existence.

Le métal luxembourgeois pour les nuls

d'Lëtzebuerger Land du 10.12.2021

Abasourdis Une scène centrale sur laquelle se trouvent deux batteries ; des musiciens disposés comme des pions d’un jeu de Stratego aux quatre coins de la salle et un public, forcément, au milieu du jeu de quilles ; voici le décor planté ! Ce soir, qu’on se le dise, le mur du son tant attendu viendra de partout. The Majestic Unicorns from Hell, groupe instrumental, débute les hostilités et impressionne d’emblée notamment grâce à un batteur complètement habité. 45 minutes de metal stoner plus tard, le groupe revient sur scène accompagné cette fois par les Kitshickers. Le compte est vite fait : deux batteurs, cinq guitares, deux basses et un chanteur. On entre dans une autre dimension. Visuellement, déjà, l’écran vidéo englobe la totalité de la salle. Musicalement, les riffs fusent de partout… et les voix s’entremêlent. Il faut dire que Kitshickers possède en Yann Dalscheid probablement le chanteur le plus doué de sa génération. La folie va durer là aussi 45 minutes, passant du métal le plus percutant au rock progressif étouffant où les batteurs se rendent coups pour coups. Et lorsque les deux chanteuses qui, ce soir, accompagnent le groupe, entrent en scène, là, on succombe tant c’est impressionnant. 22h30, les lumières se rallument, laissant le public abasourdi par la montagne de décibels encaissée. Aurélie et Angelo, présents dans le public en sont certains, ce concert était tout simplement le meilleur vu à la Kulturfabrik cette année. Carole, elle, a pris une claque monumentale. Les gens ont le sourire, s’offrent une dernière bière et un vinyle, et finissent par rentrer chez eux… probablement avec un léger bourdonnement dans les oreilles.

Flash-Back 1994, c’est l’année de création du plus vieux groupe métal luxembourgeois, toujours en activité en 2021, j’ai nommé Desdemonia. On serait tenté de dire qu’à l’époque, le groupe a enfoncé des portes. Sauf que, les portes, à l’époque, il n’y en a tout simplement pas. Pas de salle, pas de label, pas de tourneur, pas d’agent. Mais, il y a les amis. Ceux qui viennent vous voir à chaque fois que vous jouez dans l’arrière-cave d’un café ; les mêmes qui vont coller vos affiches là où, bien sûr, c’est interdit… et ceux qui vont faire le tour des cafés avec vos flyers. C’est la grande époque du DIY, en un mot, la débrouille.

27 ans plus tard, Desdemonia est toujours là, capable de botter des fesses de n’importe qui. À ce sujet, un excellent reportage était sorti il y a quelques années. Mis en boîte par Visual Aberration et Marcel Dostert (ex-Cleanstate), Desdemonia –Cross the line –Documentary racontait de manière très humble l’histoire du groupe et ranimait la flamme de ce courant musical toujours autant décrié aujourd’hui, et qui pourtant à tant à dire.

Parce que, le métal, voyez-vous, c’est plus que, simplement, un chanteur qui hurle, un guitariste aux cheveux long arborant fièrement son t-shirt Iron Maiden, un bassiste qui groove dans son coin et un batteur qui évacue sa frustration en frappant comme un malade sur ses peaux. Ah, les clichés… quand ils vous tiennent ! Mais là, non, trois fois non ! Déjà, le métal, souvent, c’est dans le blues qu’il puise ses racines. Demandez à Black Sabbath si j’ai tort, et retournez écouter leur premier album, paru en 1970. Faites la même chose avec Pantera… et vous verrez ! Le métal, c’est aussi la « famille » et ça, depuis toujours : tu me trouves un concert, je t’en trouve un autre. Tu ouvres pour moi, j’ouvre pour toi. Tu as des prix pour la production de merchandising, je t’en fais profiter. Voilà, le métal, c’est aussi ça !

Desdemonia et dEFDUMp (groupe hardcore à la résonance internationale) ont ouvert la voie et, à l’aube des années 2000, c’est l’effervescence… et les groupes s’engouffrent dans la brèche : Abstract Rapture, Everwaiting Serenade, Fast Friday, ExInferis,… C’est la course de fond. Viennent ensuite Cosmogon, Miles to Perdition, Sleeper’s Guilt, Sublind, Scarlet Anger, Scarred, Lost in Pain, Mindpatrol et quelques autres qui déboulent, tous décibels dehors. Mais comme lors de chaque vague, à un moment, tout ça retombe… car trop de métal tue le métal, c’est bien connu. Et les années post-2010 seront plus difficiles. Certains vont néanmoins arriver à tirer leur épingle du jeu comme Atomic Rocket Seeders, Fusion Bomb ou encore Parity, tous dans des styles bien à eux.

Le style, parlons-en justement. Hardcore, Metalcore, Death Metal, Prog Metal, Black Metal,… ne sont finalement que des étiquettes. Ceux qui les pratiquent, par contre, sont eux convaincus qu’ils agissent pour la grande cause du métal : ouvrir sa gueule et crier à la face du monde ses dysfonctionnements, cracher sa colère envers une société qui se perd ou encore analyser de manière parfois très pertinente l’évolution du monde.

Trois albums indispensables pour faire ses armes dans le métal luxembourgeois. David vesus corporate society de dEFDUMp (2003). Cette année-là, le groupe est à son apogée et tourne plus à l’étranger qu’au Luxembourg. En live, dEFDUMp est un rouleau-compresseur qui ne fait pas de prisonniers. Le style hardcore des débuts a évolué en une créature revendicatrice, rebelle et féroce. Ils quitteront la scène sur un dernier concert sold-out à l’Atelier de Luxembourg après une aventure que les membres ne sont pas prêts d’oublier ! Atomic Rocket Seeders (2020)  du groupe éponyme: Eux, c’est la relève, ni plus ni moins. La version 2.0 du metal mutant qui doit autant à Nirvana qu’à Rise Against. Original, racé et percutant, le trio s’est emparé de la couronne et il va falloir se lever tôt pour la lui contester ! Concrete jungle de Fusion Bomb (2019) : Alors pour le coup, Fusion Bomb, c’est un peu le poil à gratter de cette sélection. Looks parfaits, compos d’une rare efficacité et Thrash Metal à tous les étages. C’est carré, sacrément bien joué et on se croirait revenu au bon vieux temps du Big 4 (Metallica, Slayer, Megadeth et Anthrax)... sauf que les garçons n’ont même pas la trentaine !

Romuald Collard
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