Quand le gouvernement nuit à Ferrero sous la pression d’entreprises américaines

Lobby contre lobby

Réception de la Fedil en janvier 2025 en présence de la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola (PPE)
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 27.03.2026

11 décembre 2024, autour de 13 heures. Des véhicules de police débarquent en trombe au ministère d´État. Le bâtiment est évacué. Pendant de longues minutes, la rue de la Congrégation est paralysée. Le scanner vient de détecter un colis piégé. Mais, soulagement, ce n’était qu’une fausse alerte. Des chocolats offerts par Ferrero ont été pris pour des explosifs. La multinationale basée au Luxembourg envoie régulièrement des coffrets-cadeaux aux ministres pour les fêtes. Ces derniers les notent d’ailleurs au registre prévu à cet effet. Le ministère l’a fait deux fois en décembre 2024 puisqu’il a eu droit à une double dose de chocolat à cause de cet incident. Cette rectitude ne s’applique néanmoins pas à toutes les boîtes et à tous les sujets.

C’est ce qu’ont montré les révélations de SOMO. Début décembre de l’année dernière, cette ONG néerlandaise spécialisée dans l’étude des multinationales avait expliqué comment onze groupes de la pétrochimie mondiale s’étaient alliés pour affaiblir les directives européennes sur la responsabilité sociale des entreprises et celle relative à leur devoir de vigilance. Les fameuses CSRD et CSDDD votées en 2022 et 2024. L’offensive de lobbying a été menée en coopération avec le think tank Teha Group. Ce dernier a enrobé l’attaque contre la réglementation européenne et les prises de contact avec les législateurs derrière l’impératif de la simplification. Tel était l’objectif affiché de l’initiative « Competitiveness roundtable ». Les tâches ont été réparties entre les onze multinationales participantes. L’Américaine Koch, Inc. avait pour mission d’approcher les politiques luxembourgeois.

Les registres des entrevues des membres du gouvernement et des premiers conseillers ne renseignent aucune rencontre avec ces entreprises. Les députés Sam Tanson (Déi Gréng) et Franz Fayot (LSAP) s’en sont inquiétés. Par une série de questions parlementaires, les deux ex-ministres (anciens membres de la coalition, qui a instauré lesdits registres) ont fini par obtenir des demi-réponses. Interrogé sur d’éventuelles rencontres avec une ou plusieurs entreprises avec Koch, le ministère d’État admet que « des représentants industriels, le ministre de l’Économie ainsi que des agents du ministère ont eu des réunions avec des représentants d’une entreprise en particulier. » On comprend qu’il s’agissait de Koch. Aucun des deux registres des entrevues n’y fait pourtant référence. On comprend à demi-mot que la réunion n’a pas été inscrite parce qu’aucune « revendication particulière n’a été formulée ».

On savait que les ministres du gouvernement Frieden-Bettel adoptaient dans l’ensemble une approche minimaliste de la transparence. Celle-ci consiste à n’inscrire au registre que les rendez-vous qui ont pour objet un projet de loi ou de réglementation européenne. L’on comprend maintenant que l’approche du ministre de l’Économie Lex Delles (DP) s’avère encore plus restrictive. Dans le cas d’espèce et de l’aveu des services de Luc Frieden, l’entretien avec Koch avait pour objet « la cohérence de plusieurs textes législatifs européens ». Lex Delles, en charge (avec Bettel) de la prospection d’entreprises pour s’installer au Grand-Duché, n’a pas renseigné d’entrevues avec des tiers depuis juin 2025.

Mais ce n’est pas tout. Des représentants du ministère de la Justice, du ministère de l’Économie et du ministère des Finances ont eu une réunion au sujet de la « Corporate Sustainability Reporting Directive » (CSRD) avec des représentants d’une des entreprises citées dans la question de Fayot, c’est-à-dire un des autres membres de l’alliance secrète que sont Chevron, ExxonMobil, Dow Inc., Baker Hughes, Honeywell, Nyrstar/Trafigura Group, Enterprise Mobility, JP Morgan Chase, TotalEnergies et le think tank Teha Group. Mais le ministère d’État n’indique pas l’identité de la firme en question. De nouveau, aucune d’entre elles n’apparaît sur les registres. Fin 2025, des représentants de l’ambassade des États-Unis au Luxembourg étaient reçus au ministère des Affaires étrangères en présence de représentants des ministères de l’Économie et des Finances pour évoquer le paquet « Omnibus I » qui allait vider de sa substance les règlementations CSRD et CSDDD. Celui-ci sera finalement voté le 8 décembre au Parlement européen par la droite et l’extrême droite.

Parmi les entrevues recensées sur le registre des conseillers, Franz Fayot en a relevé une d’intérêt datant du 16 novembre 2025. Elle avait rassemblé via Teams deux responsables « affaires publiques » de la multinationale américaine Mondelez et André Weidenhaupt, conseiller au ministère de l’Environnement. Concurrent de Ferrero, Mondelez s’est exprimé à cette occasion en faveur d’une simplification du règlement européen sur la déforestation, afin de « concentrer les obligations de diligence raisonnable uniquement sur le premier opérateur ». La complétude des informations recensées par le fonctionnaire est, relevons-le, exemplaire et presque exceptionnelle. Elle n’a pour équivalent que la réunion de représentants de Dupont de Nemours à leur siège de Wilmington avec le ministre du Commerce extérieur, Xavier Bettel, pour demander que les polluants éternels PFAS ne soient pas interdits par l’UE.

Le règlement de l’UE sur la déforestation n’entrait pas dans le paquet Omnibus. Mais, le 23 décembre dernier, la mise en application de ce règlement voté en 2023 a été reportée à 2027. Ces multinationales américaines, qui n’ont pas de substance au Luxembourg, ont donc fait flancher l’UE vers le moins-disant social et environnemental. Et ceci contrairement aux intérêts de Ferrero qui, depuis 1973, a développé son empreinte au Grand-Duché, notamment depuis les années 2000 à l’initiative de Michele puis de son fils Giovanni Ferrero. 1 500 personnes travaillent à la Casa Ferrero au Senningerberg (sur 50 000 dans le monde). Y sont d’ailleurs régulièrement reçus des ministres luxembourgeois : la ministre de la Justice, Elisabeth Margue (CSV), encore la semaine passée.

Et Ferrero figure parmi les bons élèves de la responsabilité sociale et environnementale. Pas question de verser dans l’angélisme. Cette multinationale brasse des milliards, s’approvisionne dans des pays instables et a été citée dans des cas de travail de mineurs en Afrique. Ferrero défend aussi ses intérêts à Bruxelles où elle dispose d’une équipe pour suivre la règlementation et intervenir auprès du législateur si besoin. Ses représentants ont par ailleurs été reçus en juin 2024 par Carlo Fassbinder, le responsable fiscalité au ministère des Finances luxembourgeois, pour un « échange sur la bonification d’impôt pour investissement ». Mais le fait est que Ferrero a soutenu la CSDDD tout au long de son processus législatif. « Durant le débat Omnibus, avec d’autres pairs, nous avons demandé à la Commission d’éviter de revenir sur l’accord CSDDD, de garder le texte arrêté et de le mettre en œuvre, en fournissant des lignes directrices claires pour les entreprises et les États », explique Francesco Tramontin, le vice-président en « global public affairs » de Ferrero, au Land. Tel était l’objectif du « Cocoa Coalition Statement », dont Ferrero était une cheville ouvrière.

Lors d’une réunion de la Fedil en septembre 2024 à l’Atelier, la Hazelnut Officer de Ferrero, Isabel Hochgesand, avait joué la party pooper. Au milieu de patrons remontés contre la règlementation européenne, la responsable des achats du confiseur avait pris acte du devoir de vigilance demandé par le législateur européen. « We should be responsible for our value chains. » Soulignant en sus que les first movers avaient un avantage sur le marché. Ferrero a donc cédé : « Maintenant que le texte CSDDD Omnibus est arrêté et approuvé, nous soutenons sa mise en œuvre ». « L’effet Bruxelles » de normes éthiques européennes extra-territorialisées a été éteint.

Face au Land, Sam Tanson regrette « ces prises d’influence d’entreprises américaines » : « Le gouvernement a complètement repris leur thèse selon laquelle on détruit l’économie avec trop de régulation. » Or, la députée écologiste relève que Ferrero avait montré qu’il était possible de respecter un devoir de vigilance sur la chaîne de valeur, d’exporter des normes éthiques et de donner confiance au consommateur. « On désavantage des boîtes comme Ferrero qui s’étaient préparées », constate Franz Fayot. De tels « aller-retours » sont le signe d’une instabilité qui n’est pas non plus propice aux affaires, tacle le socialiste, en référence aussi à la volte-face sur le moteur à combustion. Franz Fayot dresse le « constat d’échec » du registre des entrevues, avec des « entry points » passés sous le radar ayant favorisé « une dilution concertée des textes européens ».

Note de bas de page

Pierre Sorlut
© 2026 d’Lëtzebuerger Land