Depuis début mars, la guerre au Moyen-Orient provoque un choc énergétique d’une ampleur considérable, mais loin d’être inédite. Si la production et la distribution de pétrole et de gaz sont très affectées par les opérations militaires, l’impact sur les prix, et donc sur la croissance et l’inflation, mérite d’être relativisé. Pour le moment.
La guerre menée contre l’Iran a réveillé les craintes d’un choc semblable à ceux de 1973 et de 1979. Mais ces derniers trouvaient surtout leur source dans les décisions politico-économiques de l’OPEP (Organisation des pays producteurs de pétrole) en octobre 1973 à la suite de la guerre du Kippour, et de la toute nouvelle République islamique d’Iran au printemps 1979, peu après l’arrivée au pouvoir des mollahs : En cinq ans et demi le prix du baril était passé de 2,60 dollars à 35 dollars soit une multiplication par 13,5.
Le choc actuel est différent parce qu’il ne concerne pas seulement le pétrole mais aussi le gaz, et surtout parce qu’il est principalement dû à des destructions d’installations et au blocus inédit du détroit d’Ormuz. La région pèse lourd. En 2025, cinq pays du golfe Persique (Arabie saoudite, Irak, Émirats arabes unis, Iran et Koweït) faisaient partie du Top 10 des producteurs mondiaux de pétrole, avec un cumul de 23,5 millions de barils par jour, soit 22 pour cent du total. L’Iran, le Qatar, l’Arabie saoudite et les EAU font aussi partie des principaux producteurs de gaz, principalement du GNL (gaz naturel liquéfié) pour le Qatar qui exporte vingt pour cent du total mondial.
Selon Fatih Birol, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie, « l’économie mondiale fait face à une menace majeure », car au moins quarante infrastructures énergétiques sont « gravement ou très gravement endommagées » dans neuf pays du Moyen-Orient. Le déficit de production s’élèverait à « onze millions de barils par jour, soit plus que les deux crises pétrolières majeures réunies » qui avaient provoqué une réduction totale de dix millions de barils par jour. À cela s’ajoute cette fois « un effondrement du marché du gaz ».
L’impact sur les prix nominaux a été immédiat. Il a été fait grand cas du franchissement, le 12 mars, de la barre des cent dollars pour le baril de Brent. Son prix s’est hissé à 106,41 dollars le 20 mars avant de chuter de dix pour cent le 23 mars, après l’annonce par Donald Trump de possibles pourparlers avec l’Iran. Pourtant, cette situation de marché n’a rien de nouveau. En 2022, après l’agression de la Russie contre l’Ukraine, le baril avait dépassé les cent dollars en moyenne mensuelle pendant six mois, de mars à août, enregistrant un pic de 139 dollars le 8 mars 2022.
En remontant un peu plus loin dans le temps, le baril avait dépassé les cent dollars en moyenne mensuelle sans interruption de février 2011 à août 2014 (sauf en juillet 2012) soit pendant plus de quarante mois, avec un pic à 124,5 dollars mi-mars 2012. Le record du prix du baril de Brent remonte à 2008 : il culminé à 147,50 dollars le 11 juillet, niveau jamais atteint depuis. Cette année-là il a dépassé les cent dollars en moyenne mensuelle de mars à septembre.
Pour le pétrole il est classique, dans un pays donné, de comparer le prix du carburant à la pompe et le montant du salaire minimum ou moyen. En France par exemple, le calcul est particulièrement simple à faire. En juin 1979, peu après le deuxième choc pétrolier, le litre de super valait trois francs français alors que le salaire minimum était de douze francs par heure. Il fallait donc travailler quinze minutes pour s’en procurer un. Fin mars 2026, le litre de super 95-E10 est un peu supérieur à deux euros alors que le salaire minimum horaire est de douze euros : il ne faut donc plus, malgré la hausse des dernières semaines, travailler que dix minutes pour s’en procurer un. Le prix réel du carburant est aujourd’hui inférieur d’un tiers par rapport à ce qu’il était en 1979.
Mais le prix à la pompe se prête mal aux comparaisons internationales car il dépend en grande partie des taxes (considérables) que les gouvernements lui appliquent, et qui varient beaucoup d’un pays à l’autre. Il n’intègre pas les variations de change, alors que le pétrole est réglé à 80 pour cent en dollars.
On peut raisonner autrement pour mesurer l’évolution du prix réel d’un bien, en se demandant cette fois combien d’unités on peut en acheter avec la rémunération annuelle, mensuelle ou hebdomadaire d’un salarié. Imaginons qu’un particulier luxembourgeois puisse acheter un baril de pétrole standard de 159 litres (ce qui n’est pas possible en pratique) et comparons dans le temps le prix du baril, converti en monnaie locale (francs luxembourgeois puis euros) au salaire moyen au Grand-Duché. Les chiffres sont édifiants.
En 2025 avec le salaire moyen d’une journée ce Luxembourgeois aurait pu acheter près de quatre barils. C’est moins bien qu’entre 1990 et 2004, où la moyenne était de 5,5 barils. Mais c’est mieux que pendant la plupart des années suivantes. Depuis 2005, le nombre de barils achetables avec un salaire moyen journalier a en effet été inférieur à trois pendant onze années, surtout en 2011 et 2012 (légèrement inférieur à deux). Un calcul simple montre que pour retrouver le niveau de 2012, il faudrait qu’aujourd’hui le prix du baril monte à 146 dollars !
Ces chiffres, qui sont aussi valables pour le gaz, ne consoleront guère des ménages frappés au portefeuille par la hausse brutale des prix de l’énergie. Le gaz, qui a subi une réduction des livraisons deux fois supérieure à celle du pétrole, a vu son prix doubler pendant la même période. Ces hausses, répercutées parfois avec anticipation sur les tarifs de l’énergie utilisée par les particuliers, se traduisent par une diminution immédiate de leur pouvoir d’achat, obligeant à réaliser rapidement des économies, soit sur la consommation d’énergie elle-même (moins de chauffage, moins de kilomètres parcourus), soit sur d’autres dépenses courantes. Et si cette réduction de la consommation n’est pas possible, en raison du poids croissant des « dépenses contraintes », il faut alors puiser dans l’épargne de précaution pour « assurer les fins de mois ».
Pour faire face aux risques politiques et sociaux d’une telle situation, les gouvernements ont pris l’habitude de réagir vite. Les mesures compensatoires prises en 2022 et 2023 avaient été importantes puisqu’elles ont atteint environ deux points de PIB dans la zone euro. Dès le début mars 2026 plusieurs pays ont mis en place des aides d’urgence. Mais ils sont moins nombreux qu’en 2022 et ils dépensent moins. Cette fois les dispositifs de soutien public dans la zone euro devraient seulement représenter 0,3 point de PIB, le choc de la guerre en Iran étant moins fort (pour le moment) et les marges de manœuvre des finances publiques de certains pays quasiment nulles. Les déficits publics restent élevés, les taux d’intérêt ont grimpé et sont orientés à la hausse, et les dépenses publiques sont contraintes pour cause d’investissements consentis pour la défense ou la souveraineté.
L’Espagne s’est distinguée avec un plan de plus de cinq milliards d’euros destiné à amortir la hausse des prix jusqu’au 30 juin 2026 via des aides directes aux ménages modestes, des réductions d’impôts et des actions sur les prix de l’électricité et du gaz. L’Italie a préféré réduire le prix de tous les carburants (essence, gazole, GPL) de 0,25 euros par litre jusqu’au 10 avril. Des mesures sujettes à prolongation ou à révision si la guerre se poursuit, avec des tensions croissantes sur les quantités (avec un éventuel risque de pénurie) et les prix.
Mais il faut noter que, depuis les années 1970, les pays développés ont pris des mesures pour réduire leur dépendance vis-à-vis du pétrole. En 2025, les énergies renouvelables locales (éolien et solaire) ont dépassé pour la première fois le pétrole et le gaz importés pour produire de l’électricité : trente pour cent contre 29 pour cent. Le nucléaire est à 23,4 pour cent, tandis que le charbon chute à 9,2 pour cent.
Pour l’énergie primaire globale (pas seulement la production électrique), les énergies fossiles dominent encore à environ soixante pour cent, mais les renouvelables progressent à quelque 25 pour cent. Il y a un quart de siècle en 2001, le pétrole représentait autour de quarante pour cent de la production, le charbon quinze pour cent et le gaz vingt pour cent, soit un total de 75 pour cent pour les énergies fossiles. Le nucléaire contribuait à environ quinze pour cent, tandis que les renouvelables (surtout hydraulique et biomasse à l’époque) atteignaient péniblement les dix pour cent.