Les rites et cérémonies funéraires varient selon les cultures et les religions. La créativité et l’ouverture doivent permette l’inclusion des minorités jusque dans ce dernier moment

La mort plurielle

d'Lëtzebuerger Land du 28.10.2022

La mort est ce qu’il y a de plus commun à tous les êtres humains. Dans toutes les cultures, le deuil passe par des rites funéraires. Le respect de ces coutumes permet, par leur cérémonie, de se représenter l’irreprésentable et renvoie, entre autres, à la « bonne mort ». Un concept qui a largement évolué au fil des siècles. Associée aujourd’hui aux personnes âgées, la mort a longtemps été « naturelle » ou en tout cas courante à tout âge, y compris dans l’enfance. Il n’y a pas si longtemps, la fin de vie était perçue comme « proche » et « familière », alors que, selon les mots d’Ariès (L’homme devant la mort), elle nous fait maintenant « si grand peur que nous n’osons plus dire son nom ». Pendant des siècles, elle était l’affaire d’une communauté, d’un village qui assistait à la perte d’un de ses membres. Au fil du temps, la mort s’est individualisée et est passée par plus de médicalisation et d’institutionnalisation. Thierry Graul, qui a succédé à son père aux pompes funèbres Maison Platz en 2004, l’affirme : « Il y a trente ans, les pompes funèbres venaient, faisaient leur travail et repartaient. Maintenant les familles ne sont plus aussi unies, les enfants n’habitent plus le même village voire le même pays que leur parents. Nous devons donc prendre beaucoup plus de temps avec les gens. On passe au moins deux heures avec eux ».

Autrefois désigné sous le nom de « croque-mort », le métier a bien changé. Ce terme un peu désuet et quelque peu péjoratif remonte au Moyen-Âge où, pour des raisons d’hygiène, les corps devaient être évacués à l’aide d’un « croc », une grande perche munie d’un crochet. Le « croche-mort » devenu « croque-mort » a ensuite eu le malheur d’être associé, au 19e siècle, à la légende du « croque-orteil ». Il aurait été chargé de mordre le gros orteil des cadavres pour vérifier que le corps était bien sans vie avant de le mettre en bière. Les clichés ont la dent dure : Les agents des pompes funèbres seraient aussi des escrocs et des dépressifs, auraient le visage long et triste comme celui des albums de Lucky Luke… Même s’il s’agit évidemment de stéréotypes, on peut se questionner sur la capacité de ces personnes à supporter la mort et la tristesse quotidiennement, comment font-ils psychologiquement. Cyrille Bellwald, conseiller funéraire aux pompes funèbres Erasmy, raconte s’être construit une « barrière ». « Au début, on emmagasine tout », dit-il. Il lui a fallu un trimestre pour réussir à établir cette « distance de sécurité ». « Soit ça passe, soit ce n’est pas pour nous ». Comme Thierry Graul dit toujours à ses employés : « Si les gens que vous avez vu dans la journée vous reviennent la nuit alors c’est le moment de changer de métier ». Lui aussi s’est forgé une barrière psychologique : « Je ne pourrais pas vous dire si le corps avait un visage heureux ou s’il était crispé, ça je ne le remarque pas. Je le vois certainement, mais je ne l’enregistre pas. » Plus jeune, il ne comprenait pas son père qui l’appelait au beau milieu de la nuit pour lui demander si ça allait, s’il était à la maison. Aujourd’hui, il se surprend à passer discrètement dans la chambre de ses enfants après être intervenu sur un accident de la route avec des jeunes de leur âge. « Juste pour me dire : ok ils sont bien là ».

La qualité première d’un agent funéraire est, selon M. Bellwald, l’empathie. Ses missions consistent à conseiller la famille, à organiser les obsèques comme elle le souhaite, gérer le transport, collaborer avec la commune, l’église, le fleuriste, la marbrerie… mais aussi, le cas échéant à travailler avec les consulats, les ambassades, la police ou les laboratoires. « Il n’y a pas de routine dans notre métier, chaque décès est différent. Chacun a ses souhaits, ses convictions, ses dernières volontés. » Des souhaits qui peuvent parfois sortir de l’ordinaire. M. Graul se souvient de cette femme qui ne voulait pas voir le bois du cercueil de son mari qui a donc alors été recouvert de 2 000 roses ou de cette famille qui désirait un poney blanc pour tirer la calèche de leur enfant défunt. Après avoir trouvé le poney, après s’être arrangé avec le bourgmestre pour avoir la permission de faire circuler l’animal, la famille enterre finalement son défunt à Bruxelles, sans poney ni calèche. Les tendances évoluent elles aussi. Les incinérations sont de plus en plus courantes, notamment dans le sud du pays, les villages du nord étant plus traditionnels et préférant généralement l’enterrement. Les cendres du défunt peuvent être gardées dans une urne qui sera placée dans un caveau familial, dispersées dans les forêts ou parterres prévus à cet effet ou encore être transformées en diamant avec le carbone qu’elles contiennent. La forme la moins chère – entre 2 100 et 2 300 euros – est une crémation, demandant du bois léger comme le sapin, suivie d’une dispersion. Tandis que pour réaliser trois diamants, il faut compter autour de quinze mille euros. Si la famille n’a pas les moyens de payer la cérémonie, une partie du budget peut être prise en charge par le CNS à hauteur de 1 140 euros.

Un autre défi auquel doivent faire face les pompes funèbres luxembourgeoises est le multiculturalisme. Avec une population composée à près de la moitié d’étrangers, la question de l’inclusion d’autres pratiques culturelles se pose forcément. Pourtant, si l’on en croit Sonja Kmec, historienne et spécialiste des questions portant sur la mémoire à l’Université de Luxembourg, les droits liés à la mort sont loin d’être priorisés parmi les revendications des associations d’étrangers. « On aime moins parler de tout ce qui est lié à la mort, car on considère cela comme secondaire, que les vivants sont plus importants que les morts mais on ne se rend pas compte à quel point les deux sont liés », affirme l’universitaire. Le repos de nos défunts est nécessaire à notre bien-être. Or, la mort est souvent occultée, invisible et on y pense surtout quand on y est soi même confronté. On est alors submergé par l’émotion et les questions d’ordre politique ne se posent pas. Afin de poser ces questions sur un plan politique, de rendre visible la pluralité des cultures dans les cimetières, Sonja Kmec a créé, avec des collègues européens, CeMi, Lancé durant l’été 2019, le projet s’est penché sur les cimetières et les crématoriums de huit communes de taille moyenne dans six pays différents : l’Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Norvège, l’Écosse et la Suède. Des pays comparables par leur tradition chrétienne et qui comptent aujourd’hui un certain nombre de minorités. À travers une comparaison interdisciplinaire, le but était de mieux intégrer les autres coutumes, que ce soit celles des migrants ou celles des established minorities (présentes depuis plusieurs générations voire depuis toujours comme les gens du voyage). La « normativité catholique » des cimetières a été l’un des sujets centraux du projet. « En théorie, depuis 1804, tous les cimetières du Luxembourg sont municipaux donc confessionnellement neutres. Mais ce n’est pas le cas, il y a plein de symboles chrétiens partout, sur les tombes mais aussi des figures de saints ou des croix dans les bâtiments administratifs par exemple », constate l’historienne. Les partenaires de l’étude recommandent ainsi des salles de cérémonie neutres et proposent des éléments amovibles en fonction de la religion des personnes qui y sont présentes.

Une contrainte importante s’ajoute avec les délais imposés pour procéder à l’inhumation ou l’incinération. Alors que les Musulmans, par exemple, souhaitent des funérailles rapides, un délai minimal de 24 heures est à respecter en raison de la médecine légale. D’autres souhaitent au contraire avoir plus de temps pour que la famille puisse se rassembler ou encore pour pratiquer des veillées funéraires, laver le corps du défunt… mais la durée maximale est de 72 heures après le décès avec de rares autorisations allant jusqu’à cinq jours. Le temps passé dans les crématoriums est également très limité (généralement moins d’une heure au Luxembourg) alors que certains aimeraient y consacrer une demie journée. Le gérant de Maison Platz résume la situation : « Tous les rites funéraires sont possibles mais dans le délai légal imparti. On a un certain cadre qu’on ne peut pas dépasser ». Ainsi, dans plusieurs religions, lancer le « départ au feu » (la crémation) soi-même est également très important mais cela est interdit au Luxembourg. Rendu possible dans d’autres pays de l’étude comme la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas, avec de nombreux acteurs privés, leur adaptation complète au Luxembourg, où ces services sont municipaux, paraît compliquée. Il existe cependant déjà de nombreux aspects allant dans le sens de l’inclusion, tels que les cimetières israélites ou les carrés musulmans. Dans plusieurs cultures asiatiques, la musique est de mise, tout comme les cadeaux au défunt pour se racheter de « l’autre côté ». Faire un feu d’artifice ou brûler de l’argent est également une pratique courante. Les Orthodoxes peuvent boire de la vodka avec leur défunt et les Irlandais manger dans le cimetière même. D’autres rites, comme les sacrifices animaux ou les bûchers à ciel ouvert, restent difficiles à imaginer au Grand-Duché.

Des idées innovantes sont à l’œuvre dans différents pays de l’étude. Aux Pays-Bas des bancs avec des symboles de toutes les religions et des symboles laïques sont proposés. En Suède, on a mis en place une « cérémonie des chandelles », un moment « supra-confessionnel » autour d’un lac où toutes les personnes réunies peuvent déposer un petit mot avec une chandelle, un moment très convivial et qui permet de relier toutes les croyances. Dans certains cimetières néerlandais, il existe un « champ libre » à côté des carrés traditionnels. Un endroit « où tout est possible », résume Sonja Kmec. « Il n’y a pas de rangée, pas de limite en termes de hauteur ou de design, il n’y a pas l’obligation d’utiliser tel matériau, tel symbole, telle image… C’est un espace extrêmement créatif ». Ces champs libres sont adaptés à ceux qui n’aiment pas les cimetières traditionnels car ils sont très ordonnés, très codés. Il permettent aussi la « diversité à l’intérieur de la diversité ». Les communautés ne sont pas homogènes, que ça soit les Catholiques, les Musulmans ou les Hindous, il y a toujours des gens qui, selon leurs origines géographiques, leurs préférences personnelles ou leur vécu ont des désirs qui sont un peu différents des autres et pourraient profiter d’un tel champ. L’historienne rappelle aussi que les cimetières sont des espaces publics. Ils sont bien sûr l’endroit où les gens peuvent faire leur deuil mais font aussi partie de l’infrastructure des villes et doivent permettre la coexistence de différentes activités. La pandémie l’a d’ailleurs bien rappelé car, pendant le confinement, les cimetières ont été fréquentés comme des parcs. S’il est difficile de se mettre d’accord sur de nombreuses questions comme l’autorisation d’y faire entrer les chiens, les cimetières néerlandais proposent aussi des cafés et des salons de thé. Mme Kmec s’enthousiasme de ces possibilités qui amènent de la convivialité et permettent l’échange. Des conférences sur les différentes religions et des discussions pourraient aussi y être organisées. Il est compliqué de mêler des avis parfois très divergents sur ce qui considéré comme souhaitable, tolérable ou indigne selon les perceptions. « Mais il faut en parler, c’est important », insiste-t-elle.

La pandémie a aussi fortement compliqué le rapatriement des corps vers les pays d’origine des défunts. Elle a montré à quel point il pouvait être dur pour les familles de ne pas pouvoir faire leurs adieux correctement ainsi que l’importance des cérémonies, des rituels et des lieux. Sonja Kmec souligne la contradiction qui existe entre la volonté d’intégrer les minorités dans leur pays d’accueil, mais l’impossibilité, parfois, d’y mourir. Elle se positionne pour une citoyenneté qui ne soit pas seulement liée à l’État mais pour une « citoyenneté de tous les jours », pour un engagement citoyen sous toutes ses facettes, pour permettre à tout le monde de s’exprimer et de participer. Que chacun puisse faire des funérailles et des visites régulières des tombes comme il l’entend, apporter des boissons, faire des pique-niques si cela est désiré ou encore qu’un groupe apporte des bières à leur ami défunt. L’étude ambitieuse, qui aura duré trois ans et demi, se conclura par une conférence devant les euro-députés et des réseaux européens sur l’urbanisme et la migration le 17 novembre et par la conférence Désenchantés ? le 23 novembre à Bascharage.

Yolène Le Bras
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