Entre crise et crise, les aides brouillent le champ de vision des banques quant à la viabilité financière de leurs clients

Clientèles fragilisées

d'Lëtzebuerger Land du 28.10.2022

L’Association des Banques et Banquiers Luxembourg (ABBL) et la Commission de Surveillance du Secteur Financier (CSSF) ont publié le 17 octobre les résultats d’une enquête conjointe sur la « banque de détail » (traduction littérale de l’anglais retail banking). Elle montre qu’en 2021 le secteur s’en est plutôt bien tiré, malgré une conjoncture difficile : le nombre de clients est resté stable, mais on a enregistré une augmentation des encours d’épargne et de crédit. En d’autres temps, on aurait qualifié un tel document de lénifiant, c’est-à-dire propre à calmer les inquiétudes nées de la crise sanitaire et de ses conséquences économiques.

Le problème est qu’il ne porte que sur l’année 2021 et n’a donc pas intégré les évènements survenus depuis le début 2022 qui ont profondément modifié le paysage économique, social et financier sur la planète entière. D’autre part, il a volontairement fait l’impasse sur deux clientèles importantes. L’enquête n’a en effet pas couvert ni clients de la banque privée ni les moyennes et grandes entreprises. Pour les premiers l’année a été très bonne avec une croissance de 18 pour cent des actifs sous gestion, qui ont atteint 600 milliards d’euros à la fin 2021. Quant à la clientèle corporate, elle s’est montrée en apparence résiliente, mais les chiffres sont en trompe-l’œil. Ainsi il n’y a eu que 1 200 faillites au Luxembourg en 2021, soit autant qu’en 2020 et cinq pour cent de moins qu’en 2019. Cette tendance s’est poursuivie en 2022 malgré la conjoncture défavorable : sur les neuf premiers mois les faillites ont été 21 pour cent moins nombreuses que sur la même période en 2021.

Cette situation étonnante s’est également produite dans les pays voisins. En France en 2021 le nombre d’entreprises « entrées en procédure de redressement ou de liquidation judiciaire » était de treize pour cent inférieur à son niveau de 2020 et 27 pour cent plus bas qu’en 2019. De tels chiffres n’avaient pas été observés depuis 1986 ! Deux raisons à cela. Les milliards d’euros d’aides fiscales, sociales et financières accordés depuis mars 2020 pour faire face aux conséquences de la crise sanitaire puis de l’inflation (hausse des prix de l’énergie notamment) ont permis de sauver des entreprises saines, mais aussi maintenu à flot des entreprises moins viables qui auraient mis la clé sous la porte si ces turbulences n’avaient pas eu lieu. Par ailleurs, comme le reconnaît Herbert Eberhard du cabinet Creditreform à Luxembourg, les chiffres du Grand-Duché ne sont pas réalistes « étant donné que les conséquences économiques des diverses crises au Luxembourg ne se feront sentir qu’avec un certain retard ».

Dans ce pays comme dans l’ensemble de l’Europe, la clientèle des entreprises sera donc fragilisée dans les semaines et les mois à venir, ce qu’attestent plusieurs études. Selon l’une d’entre elles, publiée par S&P Global le 24 octobre, l’activité du secteur privé en zone euro a subi en octobre sa plus forte contraction depuis près de deux ans. L’indice PMI Flash, calculé sur la base de sondages auprès des entreprises dans les services et l’industrie manufacturière, est tombé à 47,1, son plus bas niveau depuis 23 mois. Il était de 48,1 en septembre et 48,9 en août. Un chiffre inférieur à cinquante est le signe d’un recul de l’activité. Ainsi le niveau de l’indice PMI en octobre laisse envisager une baisse trimestrielle du PIB de la zone euro d’environ 0,2 pour cent au quatrième trimestre. « Une récession semble de plus en plus inévitable », a prévenu Chris Williamson, économiste à S&P Global Market Intelligence. Selon lui « la demande recule à un rythme soutenu en raison de la hausse des prix et les entreprises s’inquiètent du niveau élevé de leurs stocks, et de ventes plus modestes qu’anticipées à l’approche de l’hiver ». La politique restrictive de la BCE pourrait accentuer la tendance, déjà très marquée en Allemagne.

Dans ce pays, l’indice PMI est tombé en octobre à 44,1, soit son plus faible niveau depuis juin 2009, hors période de pandémie. En raison du poids qu’y occupe l’industrie, l’Allemagne est proportionnellement plus touchée que d’autres pays par les coûts élevés de l’énergie qui affectent directement la production des usines. Et là comme ailleurs, les clients particuliers ou professionnels, soumis à de fortes contraintes budgétaires, sont de plus en plus réticents à acheter. En France, l’industrie a aussi beaucoup souffert avec un indice PMI de 47,4 en octobre, un niveau inédit depuis 29 mois en raison d’une chute brutale des nouvelles commandes. « La hausse des prix, des conditions défavorables sur les marchés et le niveau élevé des stocks chez les clients ont dissuadé ces derniers de passer commande » constate S&P. Les services s’en sont mieux sortis, mais leur indice de 51,3 est moins bon qu’en septembre et le climat social explosif fait craindre une dégradation pour l’ensemble des secteurs.

Du point de vue des banques, la fragilisation de la clientèle corporate se traduit de deux grandes manières. Les risques de défaut augmentent et les obligent à passer des provisions pour dépréciation ou même à enregistrer des pertes sèches qui grèvent leur rentabilité. Le nombre de défaillances a déjà crû de manière spectaculaire dans certains pays comme la France : on y attend pour 2022 près de moitié plus de faillites qu’en 2021 ! D’autre part, le manque de perspectives provoque une baisse des demandes de crédits de la part des entreprises, et celles qui en formulent les voient de plus en plus souvent retoquées. Du côté des ménages existe également une tendance à la fragilisation. Au Luxembourg la question n’a pas été évoquée dans le compte-rendu de l’enquête ABBL-CSSF. Le rapport se borne à déplorer que les clients particuliers continuent de détenir 80 pour cent de leurs actifs sur des comptes courants et des comptes d’épargne. Pour Jerry Grbic, CEO de l’ABBL depuis le 1er avril dernier, « ce comportement prudent peut éventuellement étonner dans un environnement de taux d’intérêts historiquement bas voire négatifs ». Mais cette période est désormais révolue et sans doute pour plusieurs années.

Il y a plus préoccupant. Dans une communication intitulée « Financial vulnerability among retail bank customers in Europe », présentée lors de la conférence du Behavioural Finance Working Group à Londres en juin 2022, deux chercheuses de l’école de management de Strasbourg, Marie-Hélène Broihanne et Daria Plotkina, ont évalué à quinze pour cent du fonds de commerce des banques la proportion de clients « passifs ». Ni pauvres, ni surendettées, ces personnes sont néanmoins « sur le fil du rasoir » car extrêmement vulnérables aux chocs économiques. Leur nombre pourrait être plus élevé dans certains pays : il y a exactement un an, en octobre 2021, une enquête de l’institut de recherche français Credoc avait établi que 31 pour cent des personnes interrogées se sentaient en situation de précarité, le quart d’entre eux attribuant cette situation à la crise sanitaire. Ces « nouveaux vulnérables » ne sont pas des exclus du système bancaire mais des clients socialement intégrés : ils détiennent un compte en banque et n’ont pas de dettes. Mais leurs revenus sont modestes, ils n’ont pas d’épargne et sont ainsi à la merci des imprévus, ce qui les empêche d’avoir des projets de moyen terme. On trouve parmi eux beaucoup de personnes âgées mais aussi des jeunes. Un point commun à tous ces clients est qu’ils se sentent peu compétents face aux questions d’argent. Le manque de culture financière, que l’on rencontre partout en Europe, est d’ailleurs soulevé dans le rapport ABBL-CSSF comme facteur explicatif de la forte « préférence pour la liquidité » des ménages luxembourgeois.

Pour les chercheuses françaises, les banques pourraient proposer un accompagnement spécifique à ces clients vulnérables, pour les aider à se protéger des aléas de la vie et améliorer progressivement leur situation. Elles considèrent qu’il faut d’abord les inciter à épargner régulièrement, même de petites sommes, et leur permettre de s’endetter, même à petite échelle, pour mener à bien certains des projets qui leur tiennent à cœur : du passage du permis ou de l’achat d’un premier véhicule pour les plus jeunes au financement des études des enfants ou des petits-enfants. Selon elles, l’identification de cette clientèle pourrait être faite en élargissant le « champ d’action » des questionnaires rendus obligatoires par les directives MIF auprès des clients investisseurs, en adaptant les questions posées. Il serait ensuite possible de les classer en combinant des critères sociodémographiques (âge, activité, situation de famille, etc.) et des critères de compétences financières. La construction d’une offre dédiée pourrait s’appuyer sur des applications habituellement destinées à d’autres profils, comme les agrégateurs de comptes pour avoir une vision de tous les avoirs, ou sur des outils de simulation leur permettant de se projeter dans l’avenir de manière sécurisée. Les efforts en matière d’éducation financière pourraient être orientés sur les franges les plus jeunes de cette population fragile.

Systèmes obsolètes

Les banques sont elles-mêmes fragilisées dans leurs rapports avec leurs clients, comme l’a montré en avril 2022 le World Retail Banking Report publié par Capgemini. La quasi-totalité des dirigeants de banques de détail interrogés (95 pour cent) estimaient que leurs systèmes technologiques actuels sont obsolètes tandis que 70 pour cent ont déclaré manquer de ressources pour collecter et exploiter les données, ce qui freine leurs stratégies commerciales « customer-centric ». En particulier, elles peinent à proposer des parcours « omnicanal » homogènes, avec une disparité persistante entre l’expérience bancaire d’un client en numérique et en physique. Dès lors, de nombreux clients se tournent vers des concurrents offrant des expériences plus fluides, économiques et personnalisées. Raison pour laquelle trois quarts des clients interrogés plébiscitent les fintech. Cela augmente considérablement leurs attentes en matière de services financiers numériques, que les banques de détail ont du mal à satisfaire.

Georges Canto
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