Des écrans, il y en a tellement, partout, que souvent, on ne les voit plus. D’objet central du foyer familial, où ils se sont peu à peu substitués à la cheminée, ils ont fini par tant proliférer que les images qu’ils projettent sont noyées dans un flot de saturation visuelle cognitivement ingérable – sauf au théâtre, où tout élément scénographique signifie et sursignifie même.
Du coup, personne n’y jette vraiment un regard quand il y a des glitches dans l’image de l’écran central de l’appartement bourgeois où vivent Daniel (Pitt Simon) et Sybille (Eugénie Anselin) avec leurs deux enfants, un intérieur bourgeois tel qu’on a plutôt l’habitude d’en voir au TOL, où on avait vu et apprécié, début 2018, la grinçante Le Moche de ce même Marius von Mayenburg qu’on voit aujourd’hui débarquer au Théâtre du Centaure avec la tout aussi, si ce n’est plus, grinçante EX.
Du documentaire sur Françoise Barré-Sinoussi, chercheuse en médecine qui a découvert le virus VIH, que regarde en début de pièce Sybille, les écouteurs épousant le creux de l’oreille comme pour mieux se protéger des bruits intempestifs que doivent constituer à ses yeux les éventuelles insomnies de ses deux enfants et la simple présence de son mari Daniel. L’écran passe ainsi à des portraits d’une famille heureuse, unie, d’une famille qui n’a sans doute jamais existé en-dehors du cadre de la photographie qui les enserre, quand Franziska (Rosalie Maes), l’ex de Daniel, s’apprête à se pointer à leur domicile. Puis, au moment précis où les trois en arrivent au point d’en découdre, passe sur l’écran une meute de loups qui s’entredévorent. Tout cela alors que retentit Berghain de Rosalia, chanson chorale et single de son dernier album LUX, entre la Carmina Burana de Carl Orff et le cisèlement pop avant-gardiste d’une Björk par ailleurs invitée sur le titre aux côtés d’Yves Tumor qui y chante : « I’ll fuck you ’till you love me ». La chanson fait émerger un des sujets qui sont au cœur de cette pièce : Qu’est-ce qui fait l’essence d’un couple, que lui reste-t-il une fois rassasié la soif charnelle de l’autre et qu’on a constaté qu’on a, au final, très peu en commun. Et que reste-t-il de nous-mêmes une fois qu’on a sacrifié ce qu’on croyait être notre identité personnelle sur l’autel de la vie commune, à cette exigence sociale de fonder une famille ?
C’est une des belles trouvailles de la mise en scène d’Antoine de Saint Phalle que cette manière de rendre visible sur l’écran invisibilisé du foyer l’inconscient, le refoulé de cette constellation relationnelle aussi triangulaire que toxique, même si les images du virus et des loups ont quelque chose d’un peu évident. Continuant ainsi, avec Eugénie Anselin, un travail de déconstruction, voire de décomposition du couple contemporain entamé avec Dammriss au Kasemattentheater la saison dernière, Antoine de Saint Phalle met donc en scène EX, une pièce on ne peut plus grinçante sur le couple, que d’aucuns trouveront sans doute too close to home tant les scènes d’altercation (on pourrait arguer que toute la pièce est une seule et longue dispute) ne manqueront de rappeler des moments de discorde relationnelle qu’on a tous et toutes connues. Sauf que chez Mayenburg, tout est tellement condensé, tellement poussé à bout qu’on en arrive à se demander si l’être humain est simplement fait pour vivre à deux.
Mais commençons peut-être par le début, à savoir par l’intrigue de ce huis clos qui respecte toutes les règles d’unité de la tragédie classique (alors que c’en est plutôt une contemporaine). Mayenburg y crée une unité de temps (tout ce passe en beaucoup moins de 24 heures), de lieu (il n’y a que ce loft qui les enserre, les emprisonne, aussi cosy qu’une cellule matelassée) et d’action (ces gens-là n’ont de toute façon d’autre préoccupation qu’eux-mêmes).
Daniel est un architecte qui voit la ville comme un organisme vivant. Il a dû ranger ses idéaux urbains au placard comme il arrive à tout un chacun qui cultive encore le sens de l’utopie dans un capitalisme tardif qui n’en a que faire, de ces utopies. Il bosse actuellement sur des plans de sécurité pour des parkings souterrains, sa vie professionnelle réduite à la fuite en avant. Il vit avec Sybille, une médecin cynique. Leur couple est en un état de crise perpétuel, que leur miroite l’angoisse perpétuelle de leur fille, qui leur demande à tout bout de champ s’ils vont divorcer. État de crise perpétuel auquel ils ont fini par s’accoutumer – car au final, on s’habitue un peu à tout.
L’équilibre précaire du couple, dépeint pendant une scène d’exposition riche en quiproquos, cynisme ravalé, piques émoussées par l’habitude et mésententes constituant désormais le socle de leur communication, est perturbé au moment où lui reçoit un coup de fil. Il sort pour le prendre, revient penaud et, quand elle lui demande qui c’était, parle lasagnes au four et temps de cuisson, de sorte qu’elle lui lance, avec une de ses répliques qui feront tout le mordant de cette pièce, qu’il a l’air d’un chien qui a volé le beurre dans le frigo. Il finit par déballer l’affaire : c’était Franziska, cette femme dont on comprend qu’au-delà d’être son ex, elle était son grand amour, toutes choses qui ne seront jamais dites, mais qui flottent dans le liquide amniotique de cette bulle de pseudo-aisance dont on sent qu’elle ne manquera pas d’éclater à la moindre perturbation extérieure.
Une perturbation qui ne tardera pas d’arriver. Car oui, c’était Franziska, son ex, qui s’est fait larguer ou qui a largué son mec, Christian, et qui voudrait venir dormir là, à l’appart, sur leur canapé, dit Daniel. Dans leur lit, pense fort Sybille, qui n’a pas complètement tort. Mais oui, invite-la, dit Sybille avec la conviction de quelqu’un qui encourage son partenaire à plonger dans un bain d’acide. Car si la jalousie est « un sentiment bourgeois », comme l’écrit Nicole M. Ortega dans Même le froid tremble, un sentiment pour lequel les habitants de la favela chilienne qu’elle décrit dans son premier roman n’ont pas le temps. Il n’en est pas moins qu’il peut dévorer une vie tout autant que la misère ou la maladie – il suffit de relire Proust pour le constater.
Et lui de calmer le jeu, de dire que non, qu’elle trouvera bien ailleurs alors qu’on sait bien que celle dont on parle depuis trente minutes et qui fera une apparition tardive comme le Tartuffe dans sa pièce éponyme ne manquera pas de se pointer. Et que cette visite nocturne brisera non seulement l’équilibre délicat, fait de compromis et de lassitude, mais aussi le couple lui-même, voir leur être entier. Et les choses de s’envenimer encore bien plus que ce à quoi on s’attendait. La pièce culmine sur une scène où Sybille, esquissant la possibilité d’une belle sororité contre un mec passivement toxique, donnera le coup de grâce à sa rivale, exploitant le clivage social et rhétorique entre elle, femme médecin, et Franziska, qui travaille dans une animalerie, pour tenir un monologue d’une violence rare.
Car si René Girard avait préconisé que le désir eût besoin d’une tierce personne, que nous ne désirions que ce que notre rival désire, être mimétiques que nous sommes, Marius von Mayenburg semble vouloir montrer que notre haine et notre mépris sont tout autant guidés par le mimétisme.
La scénographie de Sophie Van den Keybus joue avec subtilité sur ses quelques éléments constitutifs, comme ce canapé modulable dont les coussins s’arrachent et se réagencent, quand on ne se les lance pas à la gueule ou qu’on en construit des pyramides brinquebalantes. Modulables comme nos vies dont nous ne savons plus de quoi construite, une version appauvrie des rêves architecturaux de Daniel partis en fumée. Les comédiens sont excellents : rarement Eugénie Anselin n’aura été tant en forme que quand elle lance des piques à sa rivale, louve écorchée. Pitt Simon est toute en masculinité lâche, en indécision assumée, qui tantôt boude tel un écolier pris au dépourvu, tantôt tergiverse, essayant de s’extirper d’une situation inextricable en s’emmêlant encore plus dans les fils telle une mouche dans une toile d’araignée. Rosalie Maes, toute en retenue, recourant à l’allemand à chaque fois que le français la déborde, convainc en femme rejetée, qui revient raviver la beauté de leur couple éteint, que lui a sacrifié pour une femme qui ne l’aime pas, et lui montrer l’envergure de l’impasse dans laquelle il gigote, à présent, homme sans futur et sans propriétés.
C’est ce qu’exprime peut-être au mieux Rosalia quand, dans Berghain, elle chante : « Seine Angst ist deine Angst, deine Wut ist deine Wut ». Dans le couple, on est liés à la vie à la mort, de sorte que la mise en crise d’une relation est aussi une mise en crise de soi. Si le texte de Mayenburg nous étouffe parfois avec la noirceur d’un cynisme sans espoir ni issue, c’est dans le jeu, lumineux, des trois comédiens que s’exprime tout le pouvoir cathartique d’une pièce qui fait rire, puis rire jaune, puis plus rire du tout.