Au festival « It Takes a City », à Bruxelles, Nikima Jagudajev présente Basically. Au Mudam, Ivan Cheng inaugure son projet Casemates. Ces deux œuvres interrogent la rigidité institutionnelle

Des murmures et des données

d'Lëtzebuerger Land du 13.03.2026

Une performeuse envoie un petit baiser vers le public et range sa mèche de cheveux derrière son oreille. Ce geste-ponctuation récurrent rythme le poème en mouvement de la performance Basically de Nikima Jagudajev au festival d’art « It Takes a City » à Bruxelles.

Basically a déjà été présentée au Mumok de Vienne et à la Shedhalle de Zurich. Lors de cette itération, longue de cinq heures, la performance de Nikima Jagudajev transforme la scène en couloirs d’école. Des groupes de performeur et performeuses se font et se défont, déambulent et s’activent devant des casiers griffonnés. Au fil des heures, les couloirs commencent à offrir un lieu propice aux échanges : des ensembles musicaux émergent, un DJ s’active, et des accords rauques de guitares électriques détonnent.

L’artiste appelle ces actions « Reschooling ». Elles reconstruisent et se réapproprient les moments extrascolaires subversifs qui répondent à la rigidité des institutions. Il s’agit de ressusciter l’échange furtif de petits mots, les bavardages pendant les pauses, les gribouillages dans les marges des cahiers et la naissance de complicités temporaires au sein de structures imposées.

Le titre Basically incarne cet espace marginal : C’est un mot de remplissage, mais aussi le mot phare des bavardages. Il évoque les tabous et les murmures des classes et les change en outils de révolte. Comme le note Nikima Jagudajev dans un entretien, c’est « se réunir pour cultiver et partager nos perversions, pour exercer la dissidence – pas forcément en discutant des horreurs politiques et sociales (même si rien ne l’interdit) – mais en incarnant une pratique qui annonce une Aufhebung et qui savoure pleinement la tension qu’elle génère ».

Aufhebung est un terme hégélien, souvent traduit en Français par « dépassement ». Il désigne un processus dialectique de négation et de préservation : surmonter une structure tout en conservant une trace de son passé. Hegel l’explique dans La Science de la logique : « Aufheben hat in der Sprache den gedoppelten Sinn, daß es so viel als aufbewahren, erhalten bedeutet, und zugleich so viel als aufhören lassen, ein Ende machen, ein Vernichten. »

Dans la performance, l’Aufhebung se manifeste par le déliement des formes institutionnelles inflexibles et l’invention de nouveaux rapports humains. Au fil de celle-ci, la distinction entre public et performeurs se dissipe. Une artiste s’approche et me tend un paquet de cartes conçu expressément pour la pièce. J’en tire une : SOCKS OFF, en gras et en lettres majuscules sur fond d’une photo de cafetière moka. Je la passe à une autre artiste qui enlève ses chaussettes.

La présentation de performances est-elle donc le moyen de aufheben l’institution muséale ?

Par ailleurs, au Mudam, samedi dernier, j’ai assisté à The Fountain, la performance inaugurale du projet Casemates d’Ivan Cheng (jusqu’au 17 mai). Ce projet mêle installation interactive et performances explorant l’usage des données personnelles (photos, chats, voice memos, fichiers). Le titre renvoie directement aux casemates, les petites chambres blindées anti-bombes des fortifications. Ivan Cheng étend la métaphore au numérique : nos archives deviennent des casemates digitales, où les données personnelles servent de base à la mise en place d’un système de surveillance et de contrôle qui peut se retourner contre nous-mêmes.

Au travers de danses, de chants et de films, The Fountain questionne l’influence de la technologie sur la mémoire : Ivan Cheng et deux performeur·euses dansent, interprètent des chansons pop émouvantes, s’adonnent à des monologues où ils interrogent les comportements au travail ainsi que les hiérarchies à l’intérieur des institutions et la manière dont elles captent et exploitent les énergies collectives. Ces actes sont filmés en direct et projetés sur des écrans, créant une interaction entre les mouvements des artistes et leurs images amplifiées. Cette approche – comme le « Reschooling » de Nikima Jagudajev – subvertit de l’intérieur. Elle rend visibles et manipulables les protocoles d’autorité, faisant du spectateur un complice de la dissidence.

Adèle Wester
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