« Symbiocène » est un néologisme forgé par le philosophe australien, Glenn Albrecht. Ce spécialiste du développement durable l’a inventé voici déjà vingt-cinq ans pour qualifier notre relation au vivant et notre manière de nous adapter au post-anthropocène. « Solastalgies », un autre terme du même philosophe, est le titre d’une exposition qui se tient actuellement à Metz dans l’Espace Octave Cowbell, rue au Change. Transformer un concept philosophique et scientifique en arts visuels n’est pas évident, et on dira d’emblée que l’initiative du curateur invité Valentin Wattier (avec l’aide de ses étudiants de l’Université de Lorraine) est une réussite.
Rien, dans la nature, n’est stable. Les bouleversements écologiques et climatiques font disparaître les écosystèmes à la vitesse grand « V ». La dynamique du vivant, la transformation de la nature et des espèces ont un impact sur les êtres humains, tant sur le plan psychologique que culturel. Cela passe par les émotions, écrit Glenn Albrecht. Le titre en français de son livre est d’ailleurs Les émotions de la terre (éditions Les liens qui libèrent). Les émotions provoquées par la disparition sont au centre de Solastalgies, où les chocs visuels, sensoriels, mais également la mémoire, voire la nostalgie, prennent une place majeure.
Solostalgies pourrait avoir comme sous-titre « Les Archives de la Terre ». L’espace Octave Cowbell est ouvert, sans encombrement de cimaises, sauf une vieille armoire de collection issue d’un musée des sciences, ainsi qu’un socle sur lequel trône un oiseau empaillé : Deux objets qui rappellent que nous nous trouvons dans une exposition sur la mémoire. On circule de manière fluide d’une proposition d’artiste à l’autre, présentées souvent dans des vitrines posées sur de simples tables de bois. On s’y penche comme dans un musée des sciences et botanique.
La visite commence de manière brutale : l’oiseau empaillé est un Toucan, espèce exotique très recherchée comme objet de décoration. Les dépouilles de ses compagnons braconnés, aux formes pas encore « revitalisées » par la taxidermie, sont posées dans une vitrine. Dans le milieu de l’art, on retrouve parfois des acteurs que l’on n’imaginait pas : Il s’agit ici d’une saisie de douane, archivée au Parc zoologique d’Amnéville.
Un pas plus loin, quatre tableaux de même format sont accrochés aux murs blancs. Ils contiennent une sorte de vague brune en cours d’aplatissement. État de fées (2025) d’Alain Colardelle, illustre une disparition dûe à une action « de sauvegarde ». Le déplacement d’un essaim d’abeilles jugé trop proche d’un bâtiment public. Les abeilles n’ont pas retrouvé leur reine, la raison d’être de l’organisation de leur société, et sont mortes. Elles se dessèchent doucement et redeviennent poussière, jusqu’à former une ligne ténue. La décomposition des corps, Élise Grenois l’arrête dans Espace intermédiaire n° 2 (2017). L’artiste a collecté des petits corps d’oiseaux accidentés. Avec le procédé littéralement appelé « fonderie dit à l’oiseau perdu », l’artiste les a moulés comme dans une traditionnelle cire perdue. Chauffés à très haute température, les petits corps désintégrés deviennent des moulages en cristal.
Ce matériau noble, à la mémoire de petits passereaux vitrifiés, est cependant fragile. S’ils tombaient, les éclats de verre signifieraient leur disparition définitive. D’où la justesse du titre de l’œuvre suivante. Les chants silencieux (Morgane Britscher, 2018) de la pie, de la corneille et de l’étourneau, qui sont les plus entendus dans notre région. Leur chant enregistré, transposé en ligne mélodique virtuelle est ensuite visualisée par la découpe au laser sur une plume de chaque espèce, épinglée au mur.
C’est une œuvre savante, à l’aspect néanmoins très modeste, comme celle de Clara Denidet, Rien n’est pas rien (2018), qui a collecté l’ennemi par excellence de la conservation, la poussière. Grains, bouts de trombone, petits lambeaux de papier emprisonnés dans une colle époxy, tout cela devient des archives à part entière. Dans la même catégorie, on trouvera la collection de l’artiste le plus connu de Solastalgies, le photographe Éric Poitevin qui, dès 1994, a publié un livre de photographies, Les Papillons, partant d’une collection du XIXe siècle qu’il avait acquise (elle est également exposée ici), avec ses lépidoptères aux couleurs chatoyantes, mais aussi en voie de devenir poussière. Ce livre mémoire est en soi une archive rare, puisque tiré à mille exemplaires seulement. Comme ces planches botaniques concoctées depuis les expéditions coloniales, sacralisant dans les musées un monde qui, en réalité, n’est nullement figé. On est fasciné par les étiquettes d’herbiers qui seules restent, alors que les plantes ont disparu (prêt Jardins Botaniques du Grand Nancy et Université du Grand Est). Les écritures à l’encre et à la plume, ainsi que les noms latins provoquent émotion et imaginaire.
Rien n’est stable. Comme cette photographie manipulée par Célia Muller (de la série Histoires # 5, 2017-2018). C’est un artifice où un même paysage en deux gris différents, se transforme. On ne sait pas si dédoublé et décalé, il illustre une future disparition ou une nouvelle apparition. La montagne peut être vue aujourd’hui déjà comme l’archéologie d’un passé proche. Le travail Les écrins de Bertrand Riciutti fait allusion au massif des Écrins. Les diapositives familiales datent des années 1980. L’oxydation des films, et les champignons qui ont taché les cadres en carton, sont pour l’artiste une manière de réanimer les souvenirs familiaux. Émerge ainsi une photographie contemporaine, très éloignée de la netteté pure que l’on imagine encore être celle des hauts sommets montagneux. C’est de l’art réaliste « solastalgique ».