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Brolification

d'Lëtzebuerger Land du 27.03.2026

Le linge est lavé. Le cycle « éco » met plus de trois heures. Vite, le sortir de la machine pour l’étendre ou le mettre dans le sèche-linge avant d’aller travailler. Mauvaise manœuvre sur le touchscreen – et bam !, la porte ne s’ouvre plus ! Impossible de la débloquer, même en débranchant la prise. Il faut attendre une demi-heure avant que cela se débloque…

Sur la cuisinière à induction, trois casseroles pour faire à manger pour la famille. L’eau des pâtes se met à bouillir et déborde. Dès qu’elle s’approche de l’écran tactile affichant les commandes, ou, pire encore, qui fait en même temps centrale de toute la machine, celui-ci panique, déclenche des alarmes sonores en tout genre – et surtout arrête net la cuisson, pas moyen d’intervenir.

On a beau rouler fier comme un paon avec sa voiture électrique (alors que le diesel est désormais à plus de deux euros) : après s’être garé/e, on aura d’abord du mal à la fermer puis à la rouvrir, tellement la clé électronique fait des siennes, il faut souvent faire trois schlack ! successifs pour que s’ouvrent toutes les portes, même celles des passagers arrière.

Toutes ces machines ont en commun d’être agaçantes par des évolutions technologiques qui leur donnent une apparence plus moderne alors même que l’ajout de tous ces joujoux électroniques ne sert strictement à rien. Sinon à les rendre plus vulnérables aux « glitchs dans la matrice du capitalisme tardif » selon le terme forgé par le publiciste allemand Michael Seemann. Il emploie cette formule pour vanter le livre de Gabriel Yoran, Die Verkremplung der Welt (Suhrkamp, 2025), que ce dernier est venu présenter lors d’une conférence organisée par l’IPW fin février au neimënster (voir aussi d’Land du 6.3.26).

Yoran y traite de cette question si simple que nous nous posons tous sans cesse : Pourquoi est-ce que tellement de produits qui fonctionnaient bien à la base deviennent de pire en pire ? Qui veut que sa machine à laver se mette à jouer une mélodie à la fin du cycle de lavage ? Qui demande une app pour préchauffer les sièges ou même le volant de sa voiture à l’arrêt (alors qu’après deux jours, on a évidemment oublié le mot de passe et ne saura plus jamais utiliser cette fonctionnalité) ? Et qui a eu l’idée insensée d’installer des écrans tactiles sensibles à l’humidité sur le haut d’une cuisinière ? Pourquoi changer des machines qui étaient abouties techniquement et fonctionnaient parfaitement bien, et cela même durant longtemps (par exemple dans le domaine de l’électroménager), pour y introduire des gimmicks qui les rendent plus mauvaises ? Qui les brolifient.

C’est la faute à l’idéologie « disruptive » de l’industrie, explique Yoran, qui estime que les client/es sont toujours intéressé/es à acquérir de nouveaux produits si on arrive à leur expliquer qu’ils sont meilleurs, plus modernes, bref : désirables. « Car, même si l’abondance se fait quotidienne et banale, elle reste vécue comme miracle quotidien », écrivait Jean Baudrillard dans sa Société de consommation il y a presque soixante ans déjà, dans la mesure où elle apparaît non comme produite et arrachée, conquise, au terme d’un effort historique et social, mais comme dispensée par une instance mythologique bénéfique dont nous sommes les héritiers légitimes : la Technologie, le Progrès, la Croissance, etc. »

Pour inciter à l’acquisition de nouveaux produits, l’informatique a inventé l’obsolescence programmée : un ordinateur, un portable, n’a soudain plus de mémoire disponible, devient de plus en plus lent. D’autres secteurs de l’industrie créent du désir avec leurs campagnes de publicité, les réseaux sociaux, des influenceurs. Et les consommateurs se laissent convaincre de la nécessité de remplacer leurs machines/voitures/équipements à un rythme soutenu parce qu’ils ont été modernisés. Ou d’acquérir toutes sortes de brol qui ne sert strictement à rien sinon à l’affirmation de son pouvoir d’achat – et de sa distinction sociale, pour le dire avec Bourdieu.

Abstraction faite de la catastrophe écologique qu’elle entraîne, cette surconsommation mène à la saturation et à l’épuisement sur le plan personnel. Dans la société moderne, on dirait : au burn-out. Il suffit d’observer une matinée dans un centre de recyclage pour voir à quel point le fait de se débarrasser du brol est libérateur.

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josée hansen
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