Sisterhood

d'Lëtzebuerger Land du 19.02.2021

Il y a tous ces nouveaux mots, ces mots récents qui tournent en boucle autour de nous, qui sont sur toutes les bouches, qu’on lit sur toutes les Unes. Ces mots devenus des mots familiers, ces mots adoptés comme si de rien n’était, ces mots qui semblent ressurgir du passé, tout droit sortis d’une autre ère, d’une autre guerre. Ces mots qu’il y a un an encore, on n’employait pas. Je pense évidemment ici à tous ces mots qu’on rêverait de reléguer au passé. À ces « confinements », à ce « couvre-feu », et à toutes ces « restrictions, attestations, interdictions » qu’ils suggèrent. Car derrière les mots se cachent des univers, des concepts, plus ou moins abstraits, des époques aussi, plus ou moins abolies, des souvenirs, personnels ou collectifs.

Il y a toujours eu de nouveaux mots, des mots fugaces qui s’installent sans crier gare dans nos esprits, qui emplissent l’actualité et les dictionnaires, qu’on aime clamer haut et fort quand il est bon ton de les user, qu’on aime copier, emprunter. Des mots qui durent et perdurent, jamais obsolètes, jamais ridicules. Comme il y a une mode vestimentaire, il y a une mode des mots, une tendance langagière. Il y a les mots qui disparaissent, les mots qui s’ancrent dans leur époque, dans le contexte qui leur a donné vie, qui ne signifiaient rien ni avant, ni après, et il y a ceux que l’on comprend seulement a posteriori.

En replongeant dans mes carnets secrets de petite fille, j’ai retrouvé un mot, un verbe, que je n’ai plus utilisé depuis des années mais dont visiblement j’usais et abusais à outrance en ces temps-là : « Est-ce que tu me causes encore ? » ,« Je ne lui cause plus », « Elle ne me cause plus ». « Causer », pour discuter, voilà un terme qui a totalement disparu de mon vocabulaire mais qui me renvoie directement à mes préoccupations de jadis, à ce temps des petites chamailleries et grandes amitiés d’école. Sur ces carnets, causer s’écrivait « coser », comme une nouvelle appropriation du mot, et signifiait alors bien plus que le simple fait de parler à quelqu’un. « Coser » défendait toute une cause, toute une relation, tout un gage d’amitié, un vrai engagement, une réelle fidélité de cœur et de place à la cantine. Bien plus qu’un verbe, un concept, une promesse.

J’ai retrouvé dans ces souvenirs d’enfance, une sorte d’écho à la situation actuelle. Peut-être parce que les amitiés que je vis actuellement et depuis un an, retrouvent une douce saveur d’autrefois. À l’heure où le champagne se boit davantage en cachette, dans un parc entre mamans, que dans un bar un vendredi soir, à l’heure où les anniversaires se fêtent au moment du goûter et qu’on ne sait plus trop si l’on doit servir du gâteau ou démarrer directement l’apéro, aux 23 heures qui approchent et au léger stress de vite regagner la maison sous peine de punition, j’ai comme quelques réminiscences de mes années d’adolescence. Et l’impression un peu que mes amitiés se sont transformées, intensifiées, redevenant plus que jamais synonymes d’échappatoires, de réconfort, de liberté, de solidarité, de confiance et de confidences. Je n’ai jamais autant « causé » à mes amies que cette dernière année et j’ai retrouvé avec elles, ces attraits primaires de l’amitié. Ce soutien sans faille, cette écoute sans jugement, et surtout, cette solidarité, cette alliance intrinsèque et cette entraide que les femmes savent si bien s’offrir quand elles baissent enfin les armes, abolissant l’idée communément admise qu’une fois adultes, elles seraient de vraies peaux de vache entre elles.

Et ça m’a fait penser à un mot, un mot de plus en plus présent dans notre langage et dans la presse écrite, même si ce terme a pourtant plus de 50 ans. « Sororité », un brin austère en français, tellement plus révélateur de sa puissance si on le passe en allemand, « Schwesternschaft, » voire en anglais, « Sisterhood ». Appartenant au mouvement féministe, il désigne l’union sociale entre femmes, sans qu’il n’existe de différences de classes, de religions ou d’ethnies entre elles. Soit un vrai pacte social, éthique et émotionnel uniquement construit par elles, à l’image de ces pactes qu’on faisait dans la cour d’école et de ces histoires de « causeries » de jeunes filles. Pas sûre qu’en ces temps-ci, le féminisme et ses combats se portent au mieux, pas sûre du tout que le confinement servent uhn tant soit peu la cause. Reste qu’au-delà tout ça, la petite sororité du quotidien, la sororité toute simple dénuée de toute intention contestataire, cette banale solidarité entre femmes, émanant par toutes ces amitiés et de cette entraide qui se célèbrent entre le toboggan et la balançoire, ou derrière un plexiglas au bureau à l’heure du déjeuner, ou à travers un écran de téléphone, ou par lettres interposées, sera peut-être l’une des belles choses à retenir de cette période compliquée. Nos amitiés seraient-elles bien plus que l’on pense ? Se lovent peut-être en elles, au-delà l’épanouissement personnel, de tangibles déclencheurs de prises de conscience collectives.

Aujourd’hui principalement asssocié à la cause féministe, la sororité démontre qu’ensemble, nous les femmes sommes plus fortes que séparées, que l’empowerment n’est possible que si nous tissons de fortes alliances entre nous, en nous considérant comme des soeurs et pas comme des ennemies. Une relation fondée sur notre valeur en tant que collectif, dans l’intention de générer un véritable changement dans la société. La période aura au moins permis de mettre en lumière la position des femmes, présentes sur tous les fronts, publics et privés. Mais je veux croire aussi en la possibilité d’un changement des habitudes et des pratiques.

Liens sociaux et affectifs : Sur cette question, la recherche universitaire francophone reste embryonnaire, mais depuis trente ans, les chercheuses anglophones ont cerné les grands enjeux sociaux et éthiques qui se lovent au creux des amitiés entre femmes. On le rappelle sans cesse, en moins d’un demi-siècle, nos façons de vivre ont complètement changé. Les couples éclatent à répétition et nous laissent meurtries ; les liens familiaux se distendent; nous vivons plus longtemps, souvent seules, et nos trajectoires humaines se fractionnent au fil de montagnes russes. Sans les amies, combien d’entre nous auraient perdu la boule ?

Nos amitiés seraient-elles bien plus qu’un baume sur nos vies ? Peut-être de véritables leviers pour notre épanouissement personnel, même des ressorts essentiels à nos prises de conscience collectives?

Salomé Jeko
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