Autofestival

Au cinéma drive-in de Mamer ce mercredi
Photo: Anthony Dehez
d'Lëtzebuerger Land du 29.05.2020

La révolution fut de courte durée. Quelques jours avant l’introduction de la gratuité des transports publics, le 1er mars, le ministre écolo des Transports François Bausch se fit fêter par la presse internationale en héros d’un changement de paradigme fondamental : en invitant les utilisateurs à monter dans un bus, un train ou le tram les mains dans les poches, le Luxembourg allait montrer au monde entier que la société du tout-à-l’automobile est révolue. Cela a tenu quinze jours très exactement, jusqu’à ce que le gouvernement décide d’abord le confinement, puis carrément l’état de crise. Depuis, tout se passe comme si chacun avait pour mission de contrebalancer par sa pollution individuelle la baisse d’émissions de CO2 que l’aviation a occasionnée en devant laisser sa flotte au sol. En deux mois, toute la société est passée en mode drive-in. Finies les utopies d’une nouvelle urbanité, où de jeunes familles habitant dans des éco-quartiers très denses en ville ne se déplaceraient plus qu’à pied ou en vélo, les enfants et les courses bio dans un cargo-bike. La crise sanitaire fait revivre le rêve pavillonnaire à la campagne, avec de petits bungalows sur de petits terrains socialement distancés des petits bungalows sur les petits terrains des voisin, où il faut prendre la voiture pour aller acheter son journal ou une baguette et où le bus ne passe que deux fois par jour.

Homo homini virus Dans une société où l’Autre est une menace, qu’il revienne d’Ischgl, de Mulhouse ou du supermarché, où la moindre collectivité risque de faire augmenter le taux de reproduction du coronavirus qu’on a fait baisser sous 1 au prix de nombreux sacrifices sociaux et économiques, le seul moyen d’étendre la sphère privée dans l’espace public est la voiture. Plus encore que le chien, elle ressemble à son propriétaire, du riche baroudeur dégarni et bedonnant en Porsche Cayenne à la spartiate sportive en Cinquecento. Très vite, les citoyens, les commerçants et les administrations avaient compris que le drive-in pourrait être la solution pour échapper à la folie de l’enfermement entre ses propres quatre murs tout en respectant les règles de distanciation
sociale.

« Together, Alone : The Car as Shelter in the Pandemic » titrait le New York Times le 23 mai et c’est exactement ce qui se passe au Luxembourg aussi : après avoir passé son test Covid-19 sur une des stations en drive-in, on peut retirer ses cinquante masques de protections offerts par le gouvernement en passant en voiture par des stations organisées dans les communes, parfois même avec l’aide de l’armée. Les stations des supermarchés pour retirer ses achats en drive-in sont bondées et les consommateurs visiblement affamés de graisse et de sucres ont failli s’entretuer à la mi-avril dans les queues du McDrive – comme si le goût du Big Mac était le dernier qu’ils allaient encore sentir avant d’attraper ce virus qui attaque aussi les papilles.

Même si la troisième étape du déconfinement inclut les restaurants, les cafés et les arts du spectacle de petite envergure, les grands rassemblements restent interdits, des fêtes populaires aux festivals de musique en passant par l’événementiel. La réponse des organisateurs culturels les plus dynamiques : le drive-in, pardi ! Au Ciné Sura au bord du lac d’Echternach et à Caramba sur un parking d’un supermarché de bricolage à Mamer suivra en juillet une offre de la Cinémathèque municipale au Glacis (au lieu des charmantes projections estivales dans la cour des Capucins). Aux États-Unis, des prêtres ont célébré des messes en drive-in, aspergeant les croyants dans leurs voitures d’eau bénite venant d’un pistolet en plastique, et en Allemagne, à Landshut, un bordel offre des stripteaseuses en drive-in. Mais pour l’offre des travailleuses du sexe, le Luxembourg avait déjà l’habitude des circuits de voitures dans les sombres ruelles du quartier gare.

josée hansen
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