Quand on aime, on ne compte pas. Danielle
Igniti, qui depuis les années 1990 jusqu’à sa retraite en 2019, a dirigé les Deux Galeries de la Ville de Dudelange (Dominique Lang et Nei Liicht), où elle a souvent été précurseure et montré des jeunes artistes avant qu’il n’accèdent à la notoriété, se voit confier par la Ville d’Esch trois expositions par an avec l’initiative « Trampoline ». Igniti est effervescente et dit y retrouver un immense plaisir.
Le Théâtre d’Esch était longtemps un lieu artistique important du Sud. Des expositions de peinture étaient accueillies dans le foyer du bâtiment, situé à l’angle de la rue de l’Alzette et de la place de la Résistance (Brillplaz, pour les locaux). Pas toujours du meilleur niveau, elles donnaient aux lieux une aura de modernité durant l’entracte. C’était avant la Konschthal et le Bridderhaus, avant même la Kulturfabrik qui s’était ouverte en premier aux arts pluriels.
Mais l’année culturelle a été mitigée et il semblerait que les arts visuels soient difficiles à sortir de « l’entre soi ». Mais, pour Danielle Igniti, il n’y a qu’un pas de Dudelange à Esch. On a déjà pu voir en preview quelques pièces d’Arthur Delhaye et de Robin Bigret à la dernière Art Week.
Les voici réunis pour la première édition de « Trampolin ». Arthur Delhaye, né à Arlon en 1994, vit à Bruxelles, après des études de dessin à La Cambre. Robin Bigret est né en 1998 à Niedercorn. Sculpteur formé au Royal College of Art, il a choisi de rester vivre à Londres. Mais il sera en résidence au Bridderhaus en juin et juillet, et il n’est pas inutile de souligner que la production pour The World is a Stage a été en partie possible grâce au soutien financier de la Ville d’Esch.
Le premier bond de « Trampolin », commence par l’accueil d’une tête pied-de-nez d’Arthur Delhaye. Une sorte de masque de clown blanc, fichée sur un balai, aux organes sensoriels troués (yeux, nez, bouche) et coiffé d’un entonnoir, comme l’étaient les fous au Moyen Âge. On craint un peu le pire, vite déjoué par la suite des autres cinq Têtes farcies. Posées sur des socles, comme il est d’usage pour les sculptures en buste classique. Delhaye représente des têtes, toujours le même modèle. Cela leur sort par tous les trous des yeux et des oreilles. Au sol, une dernière tête a, fiché dans la bouche, un entonnoir, comme une oie gavée.
Travail léger ? Peut-être. Mais on est perturbé par les chapelets de saucisses (parce qu’à vrai dire on pense à des étrons) avalées ou vomies, sur un titre « sérieux » de ce qu’il reste des médias d’information : Le Monde Diplomatique. Le mode humoristique doit plaire à Danielle Igniti, connue pour son goût de l’humour belge. La suite proposée par Delhaye montre encore des têtes, mais à peine esquissées. On sent le vrai talent du sculpteur qui sait exprimer un sentiment, une attitude, avec une grande économie de moyens. Elles sont en plâtre, suspendues à des potences, emprisonnées dans des filets comme les kilos d’oranges au supermarché. Une seule est posée sur un plateau comme sur une balance et on se demande si la tête (l’œuvre est sans titre) est vide ou pleine ? L’équilibre dans l’espace en tout cas est parfait...
Les demi-crânes en céramique de la série Eat in Your Head sont des empreintes de cerveaux dans un moulage en creux. Pour l’anecdote, Danielle Igniti raconte que Delhaye y a fait manger ses modèles comme dans un bol à soupe….Bruts à l’extérieur, en céramique vernie à l’intérieur, ces bols humains sont accrochés au mur par une tige métallique. C’est parfaitement réfléchi et réussi.
Robin Bigret, lui, joue-t-il avec la matière et le temps ou se joue-t-il de la matière et du temps ? Sur la face latérale d’un de ses « objets », un cadran d’horloge à l’ancienne (East Facing No North Branch), les heures sont marquées par des crochets grossiers en fer, fixés par des vis qui sont sur le pont de céder.
The World is a Stage… Si les œuvres de Robin Bigret ont quelque chose de surréaliste ou d’absurde, c’est qu’elles découlent d’une approche très personnelle de la réalité temporelle, du travail et du sens des matériaux. Vous cherchez l’habitacle de l’horloge ? Il est là, à côté du cadran, posé sur un socle. Prêt, vu le plan descendant que dessine le socle, à laisser le temps s’écouler comme dans un sablier s’il n’était compacté et durci. Le temps, a rongé ou va ronger une pièce mécanique (aluminium, fer, bronze) disposée dans une vitrine à l’ancienne, comme au musée.
On retrouve les matériaux (métal, polyéthylène, sable compressé), les formes (cercle, balles, crochets) dans les dernières pièces de l’exposition. On dirait des petits cabinets de curiosité.
À ne pas rater : un paysage idyllique, ciel bleu, nuages blancs, sapins et faux gazon sur une face latérale d’une sorte de flipper en miniature. On n’a jamais rencontré Robin Bigret. On peut se demander si ce jeune artiste est un être rêveur mélancolique ou un passionné du travail manuel et industriel, la soudure (son grand-père était ouvrier à l’usine). Il récupère aussi, y compris les bals de golf, réputées comme un jeu chic, à moins qu’elles ne fassent référence à son séjour à l’école à Edimbourg. En tout cas, Robin Bigret donne un nouveau temps aux choses.