Une fois l’excitation autour des prix littéraires de la rentrée d’automne retombée, une deuxième vague de publications déferle entre janvier et mars sur le marché littéraire français. Plus discrète, moins profuse en grands noms, cette rentrée est souvent riche en découvertes. Une sélection en deux volets

Perdus dans la forêt

d'Lëtzebuerger Land du 10.04.2026

Dans une des innombrables notes de fin d’Infinite Jest, qui fête en cette année son trentième anniversaire, est cataloguée la filmographie avant-gardiste du génial et dépressif James Orin Incandenza. Y figure un projet où Incandenza souhaite en finir avec cette aberration qui consiste à discriminer, dans les long-métrages de fiction, entre personnages principaux, secondaires, figurants et autres silhouettes, arguant que dans la vraie vie, une telle distinction n’existe pas. Dans Les Habitantes, en lice pour le Livre Inter, Pauline Peyrade va plus loin : dans chaque chapitre de ce roman sur une jeune recluse que sa famille essaie de forcer à vendre la maison familiale dans laquelle elle vit en semi-autarcie avec sa chienne, l’autrice, tel un peintre qui accorderait autant de soin au décor qu’aux êtres portraités, met les agissements de ses personnages humains à pied d’égalité avec une nature qui grouille de vie. Là où la plupart des romanciers l’utilisent pour planter le décor avant de se concentrer sur les personnages, Peyrade juxtapose vie humaine, animale et organique dans quelque chose comme une succession de tableaux romanesques où l’intrigue devient vite secondaire. Attractive en théorie et permettant à Peyrade de faire preuve d’une belle maîtrise stylistique, cette tentative de mettre fin par la fiction au caractère soi-disant exceptionnel de l’espèce humaine se révèle dans la pratique une lecture assez rébarbative, qui risque même d’aboutir au constat contraire : à savoir qu’on préfère retourner assez vite aux récits où l’humain est au centre.

Viens Élie, le premier roman de Jonas Sollberger, toujours chez Minuit, prolonge à la fois l’expérimentation stylistique et le souci écologique de Peyrade tout en se montrant plus abordable : au bout d’une phrase qui commence page 12 et qui ne finira jamais, l’on suit le jeune Élie qui, la veille d’un rendez-vous pour son recrutement militaire, se promène avec son oiseau, Moïse, dans la forêt afin de lui faire bénéficier d’un peu de fraîcheur en cette journée de chaleur écrasante. L’oiseau finit par prendre son envol et disparaît, et Élie, déchiré entre la volonté de retrouver son oiseau, dont il a peur que des proies nocturnes se jettent sur lui, et les implorations de sa sœur et de sa mère qui, interrompant cette longue phrase sans ponctuation aucune, selon des ressorts dramatiques plus proches du théâtre que du roman, demandent à Élie de plutôt revenir au foyer familial, où l’attend d’abord le rituel du dîner puis des gâteaux au citron, confectionnés par la mère et qu’il aime tant. Mais rien n’y fait et, à mesure que ce récit au style trompeusement simpliste se gorge de souvenirs – Grand-maman qui a dû aller travailler chez des étrangers après le décès de sa propre mère, le brouillard d’une scène de pique-nique idyllique qui a abouti sur la punition d’Élie et de sa sœur –, à mesure que se développe un jeu de piste intertextuel entamé par une référence à Elfriede Jelinek – la sœur étudie la littérature allemande –, Viens Élie se lit comme un de ces contes cruels des frères Grimm, mais un conte à la moralité plus trouble. Car si Élie, refusant d’abandonner Moïse, s’enfonce de plus en plus dans une forêt dont on sent que ses parents lui ont asséné à coups de sermons la dangerosité, ne s’éloigne-t-il pas, en réalité, de ce foyer familial qui recouvre l’imminence d’un danger bien plus réel que celui qu’il est censé rencontrer dans une forêt asséchée par l’entremise des hommes : à savoir une vie orchestrée par ce fameux recrutement militaire, cet horizon qui fera basculer sa vie de jeune adolescent dans la violence ?

La forêt est pareillement au centre du nouveau roman de Jean-Yves Jouannais, limpidement intitulé Une forêt, peut-être en hommage à la chanson de The Cure, où l’on voit le capitaine Jacob Michael Lenz, juriste et ornithologue de formation, débarquer dans la ville de Brême pour faire partie d’un comité de dénazification un peu particulier. En effet, un camp d’entraînement nazi ayant été situé dans la forêt de Hasbruch, il s’avère que le mainate, un des habitants de ladite forêt, s’est mis à imiter le Horst-Wessel-Lied. Pis, il se trouve que le mainate transmet son langage à sa progéniture, de sorte que ce chant nazi « ne saurait s’éteindre, du fait de ces oiseaux, qui l’entonneront de génération en génération » et que, « par ce moyen étrange, il se pourrait que le Troisième Reich, dans au moins une de ces parcelles boisées, dure effectivement mille ans ». Selon l’article 86 du code pénal allemand, le chant du mainate violerait une loi interdisant l’interprétation et la diffusion de chants de propagande hitlériens. Commencent de longues discussions entre les membres de la commission, entre lesquelles Lenz se promène dans une ville en cendres, se liant d’amitié avec Oscar, le fils de l’aubergiste Irma chez qui il loge, s’enivrant régulièrement dans un décor évoquant les paysages apocalyptiques d’un Antoine Volodine. Sauf que le côté surréel vient ici d’une désolation d’après-guerre sinistrement naturaliste, une ville en pièces qui sert de décor à un procès factice qu’on fait à des oiseaux alors même que la dénazification des Allemands est entravée par des processus administratifs lourds et défaillants, comme le constate Lenz quand il voit qu’elle se fait sur base de sondages envoyés à des gens souvent illettrés et qui, en cas d’une improbable alphabétisation, devraient avoir été peu nombreux à s’autodénoncer en répondant par l’affirmative à un questionnaire sur la nature de leur engagement nazi.

Parlant d’apocalypse naturaliste : dans Peuple de verre de l’autrice québécoise Catherine Leroux, d’abord publié chez Alto puis republié aux Éditions de l’Olivier pour un lectorat français, le gouvernement canadien a trouvé une solution pour résoudre les problèmes de logement qui terrassent les villes – une solution face à laquelle il faut s’estimer heureux qu’ils doivent être peu nombreux parmi les dirigeants du gouvernement actuel à lire des romans tant elle pourrait inspirer de mauvaises idées à des gens qui, en réaction à la croissance de la pauvreté au grand-duché, n’ont trouvé d’autre solution que d’interdire la mendicité. En effet, dans Peuple de verre, toute personne sans bail de location ou titre de propriété se retrouve enfermée dans un foyer qui n’est autre qu’une prison dont l’existence est pendant longtemps cachée au monde. Enfermée dans un dortoir avec cinq codétenues, la journaliste Sidonie relate son quotidien ainsi que son passé dans le monde extérieur dans des écrits commandités par Régine, sa thérapeute de prison, récit qu’elle tisse de mensonges afin de berner Régine, en qui elle n’a pas confiance, et de pensée magique. Ainsi, elle imagine que dans la cour intérieure de la prison, grandit une forêt et constate, sans qu’on puisse vérifier si elle dit vrai, que la réalité a suivi, un beau matin, son injonction. Peu à peu, alors même que le lecteur sympathise avec cette prisonnière rebelle et récalcitrante, il ne peut que constater son manque de fiabilité, Sidonie ayant certes investigué sur les problèmes de logement terrassant son pays – mais au vu de la lenteur de l’avancée de son investigation, elle aurait, à l’instar d’un Relotius, évoqué et mis en scène une réalité certes bien réelle mais au sujet de laquelle elle manquait à l’époque de preuves, obligeant le lecteur à lire son récit à rebrousse-poil, avec ce sens soupçon qu’on a su développer face aux texte écrit et qui caractérise tant notre époque.

Enfin, dans 106 jours, Camille Soulène nous donne à lire, sur le mode de la mimêsis formelle, les sept carnets de la jeune Alice Azevedo, qui se retrouve enfermée avec ses camarades de classe dans un abri antiatomique. Ayant débarqué à Orly pour un voyage de classe dont le but serait de leur montrer « l’avion présidentiel », Alice et les siens déchantent vite quand leur maîtresse leur dit, dans ce qui a toutes les tonalités d’un message d’adieu, qu’elle espère qu’ils comprendront pourquoi elle a dû leur mentir. Arrivant donc au Vialar, cet abri souterrain spacieux mais asphyxiant où ils devront mener, voire s’inventer un quotidien coupé de tous, Alice et ses amis s’adapteront à une vie sans adultes, sachant qu’à l’opposé des robinsonnades, à quoi cette survie en huis clos peut s’apparenter, il n’y a plus ni vie en plein air ni l’espoir d’un navire salvateur : ils découvriront bien vite qu’après l’éclosion d’une guerre mondiale qui n’aura duré qu’un jour, le gouvernement aura décidé de « sauver de la catastrophe entre vingt et trente enfants choisis au hasard. » Au contraire de l’univers diégétique de Catherine Leroux, qui n’est pas daté, de sorte que la proximité avec une situation immobilière bien réelle nous rend l’extrapolation dangereusement proche, celle de Camille Soulène est située en 2048. Si il y a vingt ans encore, imaginer une apocalypse à une distance de vingt ans seulement aurait paru exagérément proche, en 2026, imaginer un tel conflit mondial dans 22 ans relève presque de l’optimisme.

Mais si ces cinq romans montrent une chose, c’est que la littérature n’est pas juste là pour nous donner des clés de lecture du réel. Et si le foisonnement de la forêt est emblématique pour quatre de ces cinq œuvres, c’est parce que face à une actualité de moins en moins lisible, la littérature peut nous offrir des sentiers qui traversent sa touffeur, ou alors représenter en l’état le chaos et l’entropie de ce que nous nous sommes construit. Ou, pour le dire avec les mots de Sollberger : « […] La sœur montre les feuilles à Élie elle dit que ce sont des mots puis elle montre les tiges et dit que ce sont des phrases puis elle montre les branches qui sont des paragraphes et dit que tout se passe en même temps que ça va dans tous les sens qu’on ne peut pas s’en sortir qu’on ne sait même pas par où commencer et en même temps elle essaye de regarder à l’intérieur de la broussaille puis par-dessus et elle dit que c’est comme ça la littérature en langue allemande comme ça et pas autrement ».

Jeff Schinker
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