Entretien avec Victor Weitzel, rédacteur en chef du Quotidien

De l'indépendance

d'Lëtzebuerger Land du 01.11.2001

d'Lëtzebuerger Land : Tous les abonnés du Républicain lorrain ont appris par une lettre qu'ils reçurent la semaine dernière que l'édition luxembourgeoise du journal cessera de paraître le 13 novembre prochain. Par les annonces publiées parallèlement dans le journal, on apprit - discrètement, mais quand même - que le premier numéro du Quotidien paraîtra le lendemain, le 14 novembre. Est-ce qu'on doit alors s'attrister de la mort d'un journal ou se réjouir de la création d'un nouveau journal ?

 

Victor Weitzel : En fait, la question ne se pose pas dans ces termes, de vie et de mort. Nous reprenons tout simplement l'édition luxembourgeoise du Républicain lorrain pour la perpétuer sous une autre formule. La société anonyme Lumedia, que nous avons créée le 26 septembre dernier et qui éditera le Quotidien, est constituée à parts égales des capitaux d'Éditpress (éditrice e.a. du tageblatt, du Jeudi ;détentrice de quarante pour cent des parts des éditions Revue) et du Républicain lorrain ; il s'agit d'une société de droit luxembourgeois et le journal sera entièrement produit au Luxembourg. Voilà ce qui change en droit.

De la formule Républicain lorrain, nous allons reprendre ce qui fait le succès du journal : son indépendance, la forte personnalisation de l'actualité, sa façon très vivante de raconter l'actualité, la vie politique - une caractéristique typique du journalisme à la française.

Au-delà de ces qualités existantes, nous allons réformer ou améliorer certains aspects. Ainsi, nous allons nous axer davantage sur la politique nationale, nous allons apporter un éclairage luxembourgeois à l'actualité internationale, nous avons créé une rédaction culturelle autonome, nous allons accorder encore plus d'importance au sport et ainsi de suite.

Visuellement, le Quotidien se présentera en deux cahiers, un premier avec la politique nationale et internationale, l'économie et la culture, et un deuxième - qui s'appellera d'ailleurs Le Quotidien 2 - avec le sport, l'actualité locale, les faits-divers, les services et les réactions de nos lecteurs. Toute la partie visuelle est primordiale pour nous : nous avons instauré une véritable rédaction images, nous tenterons d'oser plus que d'autres journaux au Luxembourg dans ce domaine-là, l'identité visuelle sera résolument moderne. Ainsi, nous accordons une place importante aux personnalités qui font l'actualité, aussi par les photos.

 

Alors le Quotidien serait en quelque sorte le successeur du Républicain lorrain Luxembourg? Or, ce dernier a toutes les caractéristiques de la presse quotidienne régionale à la française alors que son successeur devra avoir celle d'un quotidien généraliste national. Les annonces que vous faites paraître dans le Républicain lorrain promettent une transition fluide entre les deux. Est-ce possible ou y aura-t-il quand même une rupture ?

 

Bien sûr il y aura une rupture, d'un jour à l'autre même. Mais cette rupture sera plutôt visuelle que rédactionnelle, car un certain nombre de journalistes qui travaillent actuellement encore pour le Républicain lorrain sont déjà intégralement salariés chez nous. Ainsi, un de nos futurs rédacteurs en chef adjoints, Jean-Marie Martini, a entrepris ces derniers mois d'importantes réformes dans le Républicain lorrain, qui ont reçu un écho très positif. Nous avons envoyé la lettre à nos abonnés le 22 octobre et jusqu'à aujourd'hui, aucun abonné ne s'est désisté. Par contre, beaucoup de gens nous ont déjà dit qu'ils aimeraient s'abonner, car nous serons le premier journal quotidien entièrement indépendant au Luxembourg.

 

Quelques jours seulement après que le lancement prochain du Quotidien a été rendu public, le groupe saint-paul a réagi en réalisant dès le 2 octobre le projet longtemps annoncé d'une édition autonome des pages en français du Luxemburger Wort, La Voix du Luxembourg. Comment voyez-vous cette concurrence ? Le nouveau concurrent vous a au moins déjà fait considérablement avancer votre date de lancement, initialement prévue pour début janvier 2002...

 

Oui, nous aurions bien aimé nous laisser le temps de fignoler le concept jusque dans le dernier détail, mais nous avons néanmoins dû réagir plus vite. Bien sûr, le groupe saint-paul a le droit de réaliser un journal comme la Voix, mais je crois que nos ambitions ne sont pas les mêmes. Nous ne voulons pas nous limiter à copier/coller des nouvelles d'agences de presse mais offrir à nos lecteurs des papiers originaux. Aussi, j'ai entendu le directeur général du groupe saint-paul, Paul Zimmer, dire à la télévision le soir du lancement que la Voix, en s'adressant avant tout aux non-Luxembourgeois, n'aurait pas besoin d'informer aussi profondément sur tout ce qui est politique nationale, qui n'intéresserait pas autant les frontaliers ou les étrangers. 

Et bien, notre philosophie est diamétralement opposée : si nous voulons nous adresser à tous les habitants du Grand-Duché, nous avons une obligation de donner toute l'information, sans a priori. Ainsi, la politique, nous la voyons dans le contexte de la citoyenneté européenne : nous voulons informer de manière claire et compréhensible, avec une présentation attractive, dans tous les domaines. Nous nous adressons à des citoyens émancipés qui vivent et travaillent au Luxembourg, et nous avons choisi le français pour le faire. Par contre, en tant que journal indépendant, nous n'allons pas nous positionner dans la guerre qui oppose actuellement les deux grandes maisons d'édition.

 

Or, depuis le lancement de la Voix, cette guerre entre le groupe de Gasperich et Éditpress s'est intensifiée, les temps sont propices aux revendications des journalistes qui peuvent négocier leur salaire et se vendent actuellement au prix le plus fort.

 

Il y a certes eu des candidats à un poste chez nous qui, pour des raisons économiques, ont finalement opté pour la concurrence. Mais je crois que, finalement, s'ils ne sont pas venus pour l'argent, ceux qui ont signé au Quotidien sont ceux qui croient véritablement au projet et sont très motivés pour contribuer à sa réussite. C'est cette cohésion-là qui peut devenir notre force : les gens qui travaillent chez nous ont leurs raisons. Avec une équipe de 34 personnes, dont une vingtaine de journalistes - et une forte volonté d'expansion - cela compte énormément.

 

Après des années, voire des décennies de relative stabilité dans le paysage médiatique luxembourgeois, ces derniers mois sont en train de changer considérablement la donne, avec l'arrivée de nouveaux acteurs, non seulement les nouvelles chaînes de télévision, mais aussi des nouveaux journaux : après le

Jeudi il y a trois ans, maintenant deux quotidiens, tous francophones. Où allez-vous recruter les lecteurs ? Quel est votre public-cible ? Plutôt les résidents ou les frontaliers par exemple ?

 

Notre premier objectif est de consolider le lectorat du Républicain lorrain, qui s'était certes érodé ces dernières années mais qui a recommencé à grimper depuis deux ou trois mois. Au-delà de ce cercle, nous nous adressons à tout le monde. Si nous écrivons en français, c'est pour créer une communauté d'information et le français est la langue comprise par la plus grande partie de la population. L'idée du « partage de l'information » est pour moi essentielle : nous nous adressons à tous ceux qui veulent savoir ce qui se passe au Luxembourg et veulent entendre un autre discours que dans la majorité des journaux au Luxembourg. Pour nous, il ne s'agit pas de reproduire des communiqués de presse, mais de traiter l'information à notre manière, ce qui implique aussi une hiérarchisation de l'information, une différenciation entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas. Le tout présenté de manière claire, pour que tout le monde puisse comprendre. 

Pour résumer notre ambition, je dirais que nous voulons faire un journal populaire qui soit en même temps intelligent - et je vous garantis que ces deux aspirations ne doivent pas être opposées, mais il faut en permanence faire un exercice d'équilibre entre l'accessibilité et la qualité de l'information. En plus, il y a des réservoirs de lecteurs qui ne sont pas encore suffisamment exploités : je pense aux jeunes - nos pages culture vont s'y adresser en premier -, aux immigrés portugais - depuis quelques semaines, le Républicain lorrain publie les résultats de la fédération portugaise de football et récolte des échos très favorables - et la population francophone.

 

Selon le dernier rapport du groupe IP sur la publicité en Europe, qui vient de paraître, la presse quotidienne luxembourgeoise peut compter sur quelque 39,3 millions d'euros de recettes publicitaires cette année, ce qui constitue un plus de cinq pour cent par rapport à l'année 2000. Soit un net ralentissement : entre 1999 et 2000, les recettes publicitaires de la presse quotidienne avaient augmenté de plus de seize pour cent. Si cette tendance se confirme, la lutte pour les annonceurs sera dure, les nouveaux produits de presse devant paraître durant un an avant de pouvoir faire une demande pour recevoir l'aide à la presse de l'État. Comment allez-vous faire ?

 

La situation de la publicité au Luxembourg est en fait atypique par rapport aux autres pays européens. Car même si les investissements en publicité augmentent moins rapidement, ils continuent néanmoins à croître. Lors des premiers contacts que nous avons eus avec les grandes sociétés luxembourgeoises, annonceurs potentiels, nous avons constaté un accueil très favorable. Le marché luxembourgeois de la publicité est un marché conservateur mais pas hostile aux nouveaux supports. La qualité et le contenu du journal devront nous assurer notre part de marché.

 

Revenons au concept :  les premières annonces de teasing publiées jusqu'à présent valorisent fortement l'ambition d'indépendance du quotidien, affirmant que le Quotidien sera « sans complaisance, quoi qu'il arrive » ou « sans parti pris »Ö Vos deux propriétaires affirment que cet actionnariat double est une garantie de votre indépendance rédactionnelle. Or, une indépendance totale est-elle seulement possible ? Et de quelle indépendance parlons-nous : idéologique, politique, religieuse, économique ? En plus, une ligne éditoriale forte peut également constituer la qualité d'un journal.

 

Bien sûr, nous prendrons position pour toutes les questions ayant trait au non-respect de l'État de droit, nous allons accorder une importance primordiale au respect des droits de l'homme, où il ne s'agit pas uniquement de grands principes mais aussi de lois. 

Mais par indépendance, je veux par exemple dire que pour les grandes questions morales, les cas de conscience qui ne sont pas toujours faciles à trancher, nous allons donner à toutes les parties intéressées la possibilité de s'exprimer sur le sujet et nous allons publier ces opinions divergentes de façon contradictoire. La presse luxembourgeoise, extrêmement politisée, ne donne souvent la parole qu'à un seul courant politique, qui lui est proche. Ce n'est pas ainsi que nous le voyons : nous avons un devoir d'information. Si nous décelons un dysfonctionnement dans l'État, nous devons en parlerÖ

 

Ömême s'il s'agit d'un cas qui aurait à voir avec le parti socialiste, par exemple ?

 

Bien sûr ! Tout le monde sait que j'étais militant au parti socialiste, mais j'ai abandonné cet engagement, j'ai pris mes distances pour le Quotidien. Il était essentiel pour moi, vis-à-vis de mes employés, mais aussi vis-à-vis de nos lecteurs, de prouver ainsi mon indépendance. Il en va aussi de la crédibilité du journal. J'ai fait ce choix parce que je trouve que ce journal est une opportunité inouïe de créer enfin, au début du XXIe siècle seulement, un quotidien national véritablement indépendant. C'était une lacune qu'il restait à combler.

 

Et l'indépendance économique ? Les journaux sont de plus en plus dépendants des gros annonceurs, les patrons de presse souvent particulièrement attachés à bien les servir ou, du moins, de ne pas les froisser.

 

Je trouve qu'il est essentiel que nos journalistes puissent travailler en âme et conscience, pleinement indépendants. Je me suis engagé à toujours résoudre les conflits d'intérêts au profit d'une presse libre.

 

Une des forces du Républicain lorrain Luxembourg aujourd'hui, ce qui le rend unique, c'est son édition du dimanche : il est le seul journal luxembourgeois à paraître le dimanche, lorsque les gens ont le plus de temps pour lire. Vous allez aussi reprendre l'édition du dimanche ?

 

Les ventes du Républicain lorrain sont effectivement très importantes le dimanche. Nous voulons recentrer cette édition sur l'actualité nationale, la populariser et l'enrichir de nouvelles rubriques, comme « lire », « loisirs » ou les voyages, toujours sous un éclairage luxembourgeois. 

J'imagine par exemple aussi tout à fait qu'une telle édition dominicale pourrait s'intéresser aux différents courants spirituels du pays ou documenter les grands débats. Et, bien sûr, le sport y jouera un rôle primordial.

 

Qu'adviendra-t-il du Jeudi, qui consacre une part importante de son édition hebdomadaire à une sorte de miroir de la semaine pour francophones. Est-ce que vous êtes en concurrence au sein de la même maison d'édition ? Est-ce que vous allez le pousser à se recentrer ou même le rendre superflu ?

 

C'est leur problème, à eux de voir. Mais je crois que de toute façon, notre positionnement sur le marché n'empiète que très partiellement sur le terrain du Jeudi.

 

Il y a quelques années, lors de l'avènement d'Internet, les analystes des médias s'inquiétaient de la concurrence de ce nouveau média face à la presse écrite, craignaient même que c'était « la fin du journalisme » ou que les médias classiques allaient devenir superflus. En lançant un nouveau journal en 2001, avez-vous pris en compte ce nouvel outil d'information ? Est-ce que vous avez réagi à Internet, adapté votre projet à la nouvelle donne ?

 

Contrairement aux prévisions de ces analystes, ce ne sont pas les journaux classiques qui ont des difficultés aujourd'hui mais la presse online et toute la nouvelle économie. Il s'avère que dans la récession actuelle, la presse écrite ne s'en sort pas mal. 

Je crois qu'il peut y avoir interactivité entre la presse écrite et Internet, la première pouvant renvoyer à des services offerts sur la toile par exemple. Mais dans un premier temps, nous allons nous consacrer au journal. Nous débutons sans site Internet.

 

 

 

 

 

josée hansen
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